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Mémoires de Dumouriez, II

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hâté davantage la décision populaire qui allait créer un véritable pouvoir municipal, leur donner des successeurs, et finir leur royauté. Royauté est le mot propre; les gardes françaises ne montaient la garde à Versailles, près du Rui, qu'en prenant l'ordre (chose étrange) des électeurs de Paris.

Ce pouvoir illégal, invoqué pour tout, impuissant pour tout, affaibli encore dans son association fortuite avec les ancien échevins, n'ayant pour tête que le bonhomme Bailly, le nouveau maire, n'ayant pour bras que Lafayette, commandant d'une garde nationale qui s'organisait à peine, allait se trouver en face d'une nécessité terrible.

Ils apprirent presque à la fois qu'on avait arrêté Berthierà Gompiègne et qu'on amenait Foulon. Pour le premier, ils prirent une responsabilité grave, hardie (la peur l'est parfois), celle de dire aux gens de Gompiègne : « Qu'il n'existait aucune raison de détenir M . Berthier. » Geux-ci répondirent qu'il serait alors tué sûrement à Gompiègne, qu'on ne pouvait le sauver qu'en l'amenant à Paris.

Quant à Foulon, on décida : Que désormais les accusés de ce genre seraient déposés à TAbbaye, et qu'on inscrirait ces mots sur la porte : « Prisonniers mis sous la main de la nation. )) Gette mesure générale, prise dans l'intérêt d'un homme, assurait à l'ex-conseiller d'être jugé par ses amis et collègues, les anciens magistrats, seuls juges qui fussent alors.

Tout cela était trop clair; mais aussi fort surveillé par des gens bien clairvoyants, les procureurs et la basoche, par les rentiers, ennemis du ministre de la banqueroute, par beaucoup d'hommes enfin qui

avaient des effets publics et que ruinait la baisse. Un procureur fitpasserune note à la charge de Berthier, sur ses dépôts de fusils. La basoche soutenait qu'il avait encore un de ces dépôts chez l'abbesse de Montmartre, et força d'y envoyer. La Grève était pleine d'hommes étrangers au peuple, « d'un extérieur décent, » quelques-uns fort bien vêtus. La Bourse était à la Grève.

On venait, en même temps dénoncer à l'Hôtel de Ville un autre financier, Beaumarchais, qui avait volé des papiers à la Bastille. On les lui fit rapporter.

On crut faire taire au moins les pauvres en leur remplissant la bouche; on baissa le prix du pain, au moyen d'un sacrifice de trente mille francs par jour; il fut mis à 13 sols et demi les quatre hvres (qui en vaudraient vingt d'aujourd'hui).

La Grève n'en criait pas moins. A deux heures, Bailly descend, tous lui demandent justice, a il exposa les principes, )) et fit quelque impression sur ceux qui pouvaient l'entendre. Les autres criaient : «Pendu! pendu! » Bailly alla prudemment s'enfermer au bureau des subsistances. La garde était forte, dit-il, mais M. de Lafayette, qui comptait sur son ascendant, eut l'imprudence de la diminuer.

La foule était dans une terrible inquiétude que Foulon ne se sauvât. On le leur montra cà une fenêtre; ils n'en forcèrent pas moins les portes; il fallut l'asseoir sur une chaise devant le bureau dans la salle Saint-Jean. Là, on recommença à les prêcher, à « leur exposer les principes, » qu'il devait être jugé... (( Jugé de suite, et pendu ! » dit la foule. Elle nomma sur-le-champ des juges, entre autres doux curés qui refusèrent... Mais place ! voici M. de

Lafayette qui arrive. Il parle à son tour, avoue que Foulon est un scélératy mais dit qu'il faut connaître ses complices. « Qu'on le mène à l'Abbaye! » Les premiers rangs qui entendent, consentent, les autres, non. « Vous vous moquez du monde, dit un homme bien vêtu; faut-il du temps pour juger un homme qui est jugé depuis trente ans?» En même temps, un cri s'élève, une foule nouvelle pcnèlre; les uns disent : t C'est le faubourg! » les autres: « C'est le Palais-Royal! » Foulon est enlevé, porté à la lanterne d'en ftice; on lui fait demander pardon à la nation. Puis hissé. . . Par deux fois la corde casse. On persiste, on en va chercher une neuve. Pendu enfin, décapité, la tcte portée dans Paris.

Cependant Borlliicr arrivait par la porte Saint- Martin, à travers le plus épouvantable rassemblement qu'on ait vu jamais ; on le suivait depuis vingt lieues. 11 était dans un cabriolet, dont on avait brisé l'impériale afin de le voir. Près de lui, un électeur, Etienne de la Rivière, qui vingt fois faillit périr en le défendant, et le couvrit de son corps. Des enragés dansaient devant; d'autres lui jetaient du pain noir dans la voiture : « Tiens, brigand, voilà le pain que tu nous faisais manger! » Ce qui exaspérait aussi toute la population des environs de Paris, c'est qu'au milieu de la disette, la nombreuse cavalerie rassemblée par Berthier et Foulon avait détruit, mangé en vert, une grande quantité de jeune blé. On attribuait ces dégâts aux ordres de l'intendant, à une ferme résolution d'empêcher toute récolte et défaire mourir le peuple.

Pour orner cet horrible triomple de la mort, on portait devant Berthier, comme aux triomphes ro-

mains, des inscriptions à sa gloire : « Il a volé le Roi et la France. — Il a dévoré la substance du peuple. — Il a été l'esclave des riches et le tyran des pauvres. — Il a bu le sang de la veuve et de l'orphelin. — Il a trompé le Roi. — Il a trahi sa patrie *... »

On eut la barbarie, à la fontaine Maubuée, de lui montrer la tête de Foulon, livide et du foin dans la bouche. A cette vue, ses yeux devinrent ternes, il pâlit et il sourit.

OnforçaBailly,à l'Hôtel de Ville, de Tinterroger. Berthier allégua des ordres supérieurs, ceux du ministre. Le minisire était son beau-père, c'était la même personne... Au reste, si la salle Saint-Jean écoutait un peu, la Grève n'écoutait pas, n'entendait pas; les cris étaient si affreux que le maire et les électeurs se troublaient de plus en plus. Un flot tout nouveau de foule ayant percé la foule même, il n'y eut plus moyen de tenir. Le maire, sur l'avis du bureau, dit : « A l'Abbaye! » ajoutant que la garde répondait du prisonnier. Elle ne put le défendre, mais lui, il se défendit, il empoigna un fusil... Cent baïonnettes le percèrent ; un dragon qui lui imputait la mort de son père, lui arracha le cœur et l'alla montrer à l'Hôtel de Ville.

Ceux qui avaient observé, des fenêtres, dans la Grève, l'habileté des meneurs à pousser, échauffer les groupes, crurent que les complices de Berthier avaient bien pris leurs mesures pour qu'il n'eût

1. Histoire de la Révolution de 89, par deux amis de la liberté (Rerverseau et Clavelin, jusqu'au t. VII), t. II, p. 130. Voir aussi, dans le Procèa-verbal des électeurs, le récit d'Etienne de la Rivière.

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pas le lemps de faire des révélations. Lui seul, peut-être, avait la vraie pensée du parti. Dans son portefeuille, on trouva le signalement do beaucoup d'amis delà liberté, qui, sans doute, n'avaient rien de bon à attendre si la cour avait vaincu.

Quoi qu'il en soit, un grand nombre des camarades du dragon lui déclarèrent qu'ayant déshonoré le corps, il devait mourir et que tous, ils se battraient contre lui jusqu'à ce qu'il fût tué. Il le fut dès le soir morne.

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