Duchatellier, la Révolution en Bretagne, I
2. Plus tard, M. de Memmay fut réhabilité sur la plaidoirie de M. Courvoisier. Il soutint que l'accident était résulté d'un baril de poudre laissé par hasard à côté des gens ivres. Trois choses avaient contribué à donner une autre opinion : 1" Tabsence de M de Memmay le jour de la fête; il ne voulait pas y paraître, disait-il, voulant laisser un cours plus libre à la joie ; 2° sa disparition absolue; 3° le Parlement, dont il était un ancien membre, ne permit pas aux tribunaux ordinaires d'informer, évoqua Taffaii'e, se réserva le jugement.
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on l'avait pensé d'abord, point Italiens, point Espagnols, comme Marseille le croyait en mai, mais des ennemis français de la France, de furieux ennemis de la Révolution, leurs agents, leurs domestiques, (les bandes soldées par eux^
La terreur en augmenta, cliacun croyant avoir près de soi des démons exterminateurs. Le malin, on courait au cbamp voir s'il n'était pas dévasté. Le soir, on s'inquiétait, craignant de brûler dans la nuit... Au nom des brigands, les mères serraient, cachaient leurs enfants.
Oiidoncélait cette protection royale sur la foi de la- ( juelle lepeuple avait si longtemps dormi ? cette vieille lutellequi le rassuraitsi bien qu'il en était resté mineur, qu'il avait en quelque sorte grandi sans cesser d'être enfant? On commençait à sentir que, quelque homme que fût Louis XVI, la royauté était l'intime amie de l'ennemi.
Les troupes du Roi qui, en d'autres temps, eussent paru une protection, étaient justement ce qui faisait peur. Qui voyait-on à leur tête? Les plus insolents des nobles, ceux qui cachaient le moins
1. Les historiens afllrment tous, sans la inoiadre preuve, que CCS alarmes, ces accusations, tout ce grand mouvement partait de Paris, de telle ou telle personne. Sans doute les meneurs innuaicnt sur le Palais-Royal, le Palais-Royal sur Paris, Paris sur la France. n n'en est pas moins inîxa:t de rippirtuT toit ai duc d'Orléans, comme la plupart des royalistes, à Duport, comme M. Droz, à Mirabeau, comme Montgaillard, etc. Voir la réponse fort sage d'Alexandre de Larneth. Ce qu'il eût dû ajouter, c'est que Mirabeau, Duport, les Larneth, le duc d'Orléans, la plupart des Iiommes de celte époque, moins énergiques qu'on ne croit, étaient ravis qu'on leur crîil une telle énergie, une si vaste influence. Aux accusations ils répondaient peu de chose, souriaient modestement, laissant croire à qui voulait qu'ils étaient de grands scélérats.
leur haine. Ils animaient, payaient au besoin le soldat contre le peuple, enivraient leurs Allemands; ils semblaient préparer un coup.
L'homme devait compter sur soi, sur nul autre. Dans cette absence complète d'autorité et de protection publique, son devoir de père de famille le constituait défenseur des siens. Il devenait, dans sa maison, le magistrat, le roi, la loi et l'épée pour exécuter la loi, conformément au vieux proverbe : Pauvre homme en sa maison roi est.
La main de justice, l'épée de justice, pour ce roi, c'est ce qu'il a, sa faulx, au défaut de fusil, son boyau, sa fourche de fer... Viennent maintenant les brigands ! . . . Mais il ne les attend pas. Voisins et voisins, village et villagearmés, ils vont voir dans la campagne si ces scélérats oseront venir... On avance, on voit une troupe... Ne tirez pas cependant... Ce sont les gens d'un autre village, amis et parents, qui cherchent aussi *. . .
La France fut armée en huit jours. L'Assemblée nationale apprit coup sur coup les progrès miraculeux de cette révolution, elle se vit en un moment à la tête de l'armée la plus nombreuse qui fut depuis les croisades. Chaque courrier qui arrivait l'étonnait, l'effrayait presque. Un jour, on venait lui dire : « Vous avez deux cent mille hommes. » — Le lendemain, on lui disait : « Vous avez cinq cent mille hommes, d D'autres arrivaient : « Un million d'hommes sont armés celte semaine, deux millions, et trois millions... »
Et tout ce grand peuple armé, dressé tout à coup
1. Monllosier, Mémoires, I, 233, Toulongeon, I, 56, etc., etc.
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(lu sillon, demandait à l'Assemblée ce qu'il fallait faire.
Où donc est l'ancienne armée? clic a comme disparu. La nouvelle, si nombreuse, l'eût étouffée sans combattre, seulement en se serrant...
La France est un soldai^ on l'a dit, elle l'est depuis ce jour. Ce jour, une race nouvelle sort de terre, chez laquelle lesenfants naisscntavecdesdcnlspour déeliii'cr la cartouche, avec de grandes jambes infatigables pour aller du Caire au Kremlin, avec le don magnifique de pouvoir marcher, combattre sans manger, de vivre d'esprit.
D'esprit, de gaieté, d'espérance. Qui donc a droit d'espérer, si ce n'est celui qui porte en lui Taffranchissement du monde?
La France était-elle avant ce jour? On pourrait le contester. Elle devint tout à la fois une épée et un principe. Être ainsi armé, c'est être. Qui n'a ni l'idée, ni la force, n'existe que par pitié.
Ils étaient en fait; et ils voulurent être en droit.
Le barbare Moyen âge n'admettait pas leur existence, il les niait comme hommes, et n'y voyait que des choses. Dans sa bizarre scolastique, il enseignait que les âmes, rachetées du même prix, valent toutes le sang d'un Dieu, et ces âmes, ainsi relevées, il les rabaissait à la bête, les fixait sur leur sillon, les adjugeait au servage éternel et damnait la liberté.
Ce droit sans droit alléguait la conquête, c'est-àdire l'ancienne injustice; la conquête, disait-il, a fait les nobles, les seigneurs. « N'est-ce que cela? dit Sieyès, nous serons conquérants à notre tour! »
Le droit féodal alléguait encore ces actes hypo-
crites, où l'on suppose que l'homme stipula contre lui-même, où le faible, par peur ou par force, se donnait sans réserver rien, donnait l'avenir, le possible, ses enfants à naître, les générations futures. Ces coupables parchemins, la honte de la nature, dormaient impunis depuis des siècles au fond des châteaux.
On parlait fort du grand exemple de Louis XVI, qui avait affranchi les derniers serfs de ses domaines. Imperceptible sacrifice qui coûta peu au Trésor, et qui n'eut en France presque aucun imitateur.
Quoi! dira-t-on, les seigneurs élaient-ils en 8!J des hommes durs, impitoyables?
Nullement. C'était une classe d'hommes très mêlés, mais généralement faibles et physiquement déchus*, légers, sensuels et sensibles, si sensibles qu'ils ne pouvaient voir de près les malheureux. Ils les voyaient dans les idylles, les opéras, les contes, les romans qui font verser de douces larmes ; ils pleuraient avec Bernardin de Saint-Pierre, avec Grétry et Sedaine, avec Berquin, Florian; ils se savaient gré de pleurer, et se disaient : « Je suis bon. »
Avec cette faiblesse de cœur, cette facilité de caractère, la main ouverte, incapable de résister aux occasions de dépense, il leur fallait de l'argent, beaucoup d'argent, plus qu'à leurs pères. De là la nécessité de tirer beaucoup des terres, de livrer le paysan aux hommes d'argent, intendants et gens
1. C'est ce qu'avoue M. de Maistre dans ses Considérations sur la Révolution (1796).
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(raflaires. Plus les maîtres avaient bon cœur, plus ils étaient généreux et philanthropes à Paris, plus leurs vassaux mouraient de faim ; ils vivaient moins dans leurs châteaux, pour ne pas voir cette misère, dont leur sensibilité aurait eu trop à souffrir.
Telle était en gi'néral cette société, faible, vieille et molle. Elle s'épargnait volontiers la vue de l'oppression, n'opprimait que par procureur. 11 ne manquait pas cependant de nobles provinciaux qui se piquaient de maintenir dans leurs castels les rudes traditions féodales, qui gouvernaient durement leur famille et leurs vassaux. Rappelons seulement ici le célèbre ami des hommes, le père de Mirabeau, l'ennemi de sa famille, qui tenait enfermés tous les siens, femme, fils et filles, peuplait les prisons d'Élat, plaidait contre ses voisins, désolait ses gens. 11 conte que, donnant une fête, il fut étonné lui-même de l'aspect sombre, sauvage, de ses paysans. Je le crois sans peine ; ces pauvres gens craignaient vraisemblablement que l'ami des hommes ne les prît pour ses enfants.
Il ne faut pas s'étonner si le paysan, ayant une fois saisi les armes, s'en servit et prit sa revanche. Plusieurs seigneurs avaient cruellement vexé leurs communes, qui ce jour-là s'en souvinrent. L'un avait entouré de murs la fontaine du village, l'avait confisquée pour lui. Un autre s'était emparé des communaux. Ils périrent. On cite encore plusieurs autres meurtres qui, sans doute, furent des vengeances.
L'armement général des villes fut imité par les campagnes. La prise de la Bastille les encouragea à attaquer leurs bastilles. Tout ce dont il faut s'é-
tonner, quand on sait ce qu'ils souffraient, c'est qu'ils aient commencé si tard. Les souffrances, les vengeances, s'étaient accumulées par le retard, entassées à une hauteur effrayante... Quand cette monstrueuse avalanche, retenue longtemps à l'état de glace et de neige, fondit tout à coup, une telle masse déborda que son seul déplacement pouvait tout anéantir.
11 faudrait pouvoir démêler, dans cette scène immense et confuse, ce qui appartient aux bandes errantes de pillards, de gens chassés par la famine, et ce que fit le paysan domicilié, la commune contre le seigneur.
On a recueilli le mal soigneusement, le bien pas assez. Plusieurs seigneurs trouvèrent des défenseurs dans leurs vassaux ; par exemple, le marquis de Montfermeil, qui, l'année précédente, avait emprunté cent mille francs pour les secourir. Les plus furieux eux-mêmes s'arrêtèrent quelquefois devant la faiblesse. En Dauphiné, par exemple, un château fut respecté, parce qu'on n'y trouva qu'une dame malade, au lit, avec ses enfants; on se borna à détruire les archives féodales.
Généralement, le paysan montait d'abord au château pour se faire donner des armes; puis il osait davantage, il brûlait les actes et les titres. La plupart de ces instruments de servitude, les plus actuels, les plus oppresseurs, étaient bien plutôt dans les greffes, chez les procureurs et notaires. Le paysan y alla peu. Il s'attaqua de préférence aux antiquités, aux chartes originales. Ces titres primitifs, sur beaux parchemins, ornés de sceaux triomphants, restaient au trésor du château pour être
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montrés aux bons jours. Ils habitaient les somptueux casiers, les portefeuilles de velours au fond d'une arche de chêne qui faisait l'honneur de la tourelle. Point de manoir important qui, près du colombier féodal, ne montrât la tour des archives.
Nos gens allaient droit à la tour. Là pour eux était la Bastille, la tyrannie, l'orgueil, l'insolence, le mépris des hommes; la tour, depuis bien des siècles, se moquait de la vallée, elle la stérilisait, l'attristait, l'écrasait de son ombre pesante. Gardien du pays dans les temps barbares, sentinelle de la conlrée, elle en futl'eiïroi plus tard. En 89, qu'estelle, sinon Todieux témoin du servage, un outrage perpétuel, pour redire tous les matins à l'homme qui va labourer l'antique humiliation de sa race... a Travaille, travaille, fils de serf, gagne, un auti'e profitera, travaille et n'espère jamais. »
Chaque matin et chaque soir, mille ans, davantage peut-être, la tour lut maudite. Un jour vint qu'elle tomba.
Que vous avez tardé, grand jour! combien de temps nos pères vous ont attendu et i-êvé... ! L'espoir que leurs fils vous verraient enfin a pu seul les soutenir; autrement ils n'auraient pas voulu vivre, ils seraient morts à la peine... Moi-même, leur compagnon, labourant à côté d'eux dans le sillon de l'histoire, buvant à leur coupe amére, qui m'a permis de revivre le douloureux Moyen âge, et pourtant de n'en pas mourir, n'est-ce pas vous, ô beau jour, premier jour de la délivrance?... J'ai vécu pour vous raconter!