‹ La prise de la BastilleChapitre 49 sur 73 · NUIT DU 4 AOUT · texte numérisé non relu

NUIT DU 4 AOUT

immensément riche, il voulait que les riches, les uohlcs, les exempts d'impôts se cotisassent à cet effet.

Le président Chapelier, pressé de faire voter l'Assemblée, observa malicieusement qu'aucun de messieurs du Clerj^^é n'ayant pu encore se faire entendre, il se reprocherait de leur fermer la tribune ^

L'évêque de Nancy exprima alors, au nom des seigneurs ecclésiastiques, le vœu que le prix du rachat des droits féodaux ne revînt pas au possesseur actuel, mais fît l'objet d'un placement utile au bénéfice même-.

Ceci était d'économie et de bon ménage, plus que de générosité. L'évêque de Chartres, homme d'esprit, qui parla ensuite, trouva moyen d'être généreux aux dépens de la noblesse. Il sacrifiait les droits de chasse, très importants pour les nobles, minimes pour le clergé.

Les nobles ne reculèrent pas; ils demandèrent à consommer cette renonciation. Elle coûtait à plusieurs. Le duc du Ghâtelet dit en souriant à ses voisins : « L'évêque nous ôte la chasse; je vais lui ôter ses dîmes. » Et il proposa que les dîmes en nature fussent converties en redevances pécuniaires, rachetables cà volonté.

1. Omis dans le Moniteur ot dans VlJistoire parlementaire. Voy. VHistoire des deux Anus de la liberté, II, 321.

2. Arrangé et défiguré dans le Moniteur et dans les historiens qui veulent cacher l'égoïsnie du Clergé. Le procès-verbal dit seulement : Il a adhéré, en son nom et au nom de plusieurs membres du Clergé, à ce système de rachat des droits féodaux, en se soumettant (par les bénéficiers) au placement et à remploi des fonds à en provenu'. Archives du royaume, Procès-verbal de l'Assemblée nationale, A aofil 1780. H. 2.

330 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANgAlSE.

Le Clergé laissa tomber cette dangereuse parole et suivit sa tactique de mettre en avant la noblesse; l'archevêque d'Aix parla fortement contre la iéodalité, demandant que l'on défendît à l'avenir toute convention féodale.

« Je voudrais avoir une terre, disait l'évêque d'Uzès, il me serait doux de la remettre entre les mains des laboureurs. Mais nous ne sommes que dépositaires... >

Les évoques de Nîmes et de Montpellier ne donnèrent rien, mais demandèrent que les artisans et manœuvres fussent exempts de charges et d'impôts.

Les pauvres ecclésiastiques furent seuls généreux. Des curés déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas d'avoir plus d'un bénéfice. D'autres dirent : a Nous offrons notre casuel... )") Duport objecta qu'alors il faudrait y suppléer. L'Assemblée fut émue, et refusa de prendre ce denier de la veuve.

L'attendrissement, l'exaltation, étaient montés, de proche en proche, à un point extraordinaire. Ce n'était dans toute l'Assemblée qu'applaudissements, félicitations, expressions de bienveillance mutuelle. Les étrangers présents à la séance étaient muets d'étonnement; pour la première fois, ils avaient vu la France, toute sa richesse de cœur... Ce que des siècles d'efforts n'avaient pas fait chez eux, elle venait de le faire en peu d'heures par le désintéressement et le sacrifice... L'argent, l'orgueil immolé, toutes les vieilles insolences héréditaires, l'antiquité, la tradition même... le monstrueux chêne féodal abattu d'un coup, l'arbre maudit, dont les branches couvraient la terre d'une ombre froide, tandis que ses racines infinies allaient dans les profondeurs

NUIT DU i AOUT. 331

chercher, sucer la vie, rcmpcchcr de monter à la lumière.

Tout scml)lait fini. Une scène non moins grande commençait.

Après les privilèges des classes, vinrent ceux des provinces.

Celles qu'on appelait Pays d'Etat, qui avaient des privilèges à elles, des avantages divers pour les libertés, pour l'impôt, rougirent de leur cgoïsme, elles voulurent être France, quoi qu'il pût en coûtera leur intérêt personnel, à leurs vieux et chers souvenirs.

Lo Dauphiné, dès 1788, l'avait offert magnanimement pour lui-même, conseillé aux autres provinces. Il renouvela cette offre. Les plus obstinés, les Bretons, quoique liés par leurs mandats, liés par les anciens traités de leur province avec la France, n'en manifestèrent pas moins le désir de se réunir. La Provence en dit autant, puis la Bourgogne et la Hresse, la Normandie, le Poitou, l'Auvergne, l'Artois. La Lorraine, en termes touchants, dit qu'elle ne regretterait pas la domination de ses souverains adorés qui furent les pères du peuple, si elle avait le bonheur de se réunir à ses frères, d'entrer avec eux tous ensemble dans cette maison maternelle do la France, dans cette immense et glorieuse famille!

Puis ce fut le tour des villes. Leurs députés vinrent en foule déposer leurs privilèges sur l'autel de la Patrie.

Les officiers de justice ne pouvaient percer la foule qui entourait la tribune pour y apporter leur tribut. Un membre du Parlement de Paris se joi-

gnit à eux, renonçant à Thérédité des offices, à la noblesse transmissible.

L'archevêque de Paris demanda qu'on se souvînt de Dieu dans ce grand jour, qu'on chantât un Te Deum.

« Et le Roi, messieurs, dit Lally, le Roi qui nous c\ convoqués après une si longue interruption de deux siècles, n'aura-t-il pas sa récompense?... Proclamons-le le restaurateur de la liberté française ! »

La nuit était avancée, il était deux heures. Elle emportait, cette nuit, l'immense et pénible songe des mille ans du Moyen âge. L'aube, qui commença bientôt, était celle de la liberté.

Depuis cette merveilleuse nuit, plus de classes, des Français; plus de provinces, une France I

Vive la France!

Page 1