‹ La prise de MontréalChapitre 18 sur 29 · MENSUEL · texte numérisé non relu

MENSUEL

Nous publions la photographie de Gérard Malchelosse publiciste et homme de lettres, l’un des bons et constants amis du “Roman Canadien.”

Né à Montréal le 11 février 1896, Malchelosse fréquenta l’école Champlain puis l’académie du Plateau, mais on peut dire de lui que c’est plutôt un autodidacte, un self-made man, car c’est à son courage et à son ambition qu’il doit d’être ce qu’il est aujourd’hui dans la petite phalange de nos travailleurs de la plume. A dix ans, il tenait magasins de bonbons, cigares et jdurnaux; à quinze ans, il est commissionnaire en librairie, propriétaire d’une bibliothèque circulante, tout en se

faisant commis de bureau. Héritier de nombreuses qualités qui le signalent à l’estime de ses patrons, il deviendra successivement vendeur, correspondant, assistant teneur de livres puis comptable.

Mais ce succès matériel, peut-on dire, ne suffit pas à l’idéal d’une âme bien née, d’un caractère supérieur. Il lui faut des horizons plus larges. Il veut être utile à ses compatriotes à d’autres points de vue. C’est pourquoi, dès 1916, il mène de front d’éditer plusieurs ouvrages, fonde “le Pays laurentien”, aide à la naissance de “la Revue acadienne”, tout en collaborant au “Terroir”, à la Revue nationale”, à ”La Presse”, au “Canada”, etc. . .

Intéressé à toutes les questions nationales et patriotiques, membre de la Société historique de Montréal, de la Société de Géographie et de la Société des Arts, Sciences et Lettres de Québec, de même que des Auteurs canadiens, il publie des ouvrages importants: Benjamin Suite et son oeuvre (1916), les généalogies des familles Malchelosse (1918), Roupe (1918), Otis, branche canadienne (1921), Larichelière (1928), et collabore à celle des Otis américains, publiée à Chicago en 1926. En collaboration avec son vieil ami et protecteur Benjamin Suite, il écrit le Fort de Ghaml) ly (1922), et avec Régis Roy le Régiment de Carignan (1926).

Mais l’oeuvre capitale de Malchelosse sera, sans doute, la publication des écrits épars et inédits de Benjamin Suite, antérieurement publiés chez Ducharme et maintenant aux Editions Edouard Garand. Grand liseur de livres de tous genres et lui-même amateur d’histoire, Malchelosse éveilla de bonne heure l’attention et la sollicitude de Suite, en qui il a trouvé à la fois un mentor sûr et un second père.

C’est à la mémoire de Suite que se consacre dorénavant Malchelosse. Cent volumes restent à paraître. Les Editions Edouard Garand favoriseront la publication prochaine de ces mémoires intéressants si le public veut bien leur donner l’encouragement qu’ils sont en droit d’espérer.

Edouard GARAND,

15 octobre 1928.

LA VIE CANADIENNE

LA VIE CANADIENNE

LITTÉRATURE ET LITTÉRATEURS (Supplément au “Roman Canadien”)

Publié dans le but de mettre plus de vie dans le monde littéraire Canadien et de coopérer à l’oeuvre du “Roman Canadien’’ .

Nous recevrons avec plaisir tous manuscrits que Von voudra bien nous soumettre et si refusés, seront retournés à nos frais.

Correspondance, adressez :

“La Vie Canadienne” Casier postal 969

Le Trappeur

John Lauzon est un vieux trappeur dont l’existence presque toute entière s’est écoulée dans la forêt. De notre civilisation trépidante, il ne connaît que très peu de choses, des villes pleines de miasmes et de poussière, il ignore presque tout.

C’est un primitif égaré dans notre siècle, pour qui le raffinement du plaisir consiste dans une bonne promenade sous bois, un après-midi d’automne, un fusil sur l’épaule.

Tireur émérite, très rarement cela lui est arrivé de manquer son but. S’il y a quelque gibier dans les alentours, il ne revient pas bredouille.

Je l’ai connu en Abitibi, il y a quelques années. Comme le diable se fit ermite sur ses vieux jours, il se fit colon. Maintenant, il a dit adieu à sa vie aventureuse et défriche bien prosaïquement son lot avec une énergie et une habileté rares chez un homme de son âge. Car Lauzon a soixante ans sonnés, bien qu’il n’y paraisse guère. Son ambition est de se créer une petite ferme où il puisse trouver le repos qu’une vie orageuse et mouvementée lui a bien mérité. Le

garde-forestier Bourgeois, qui est chargé de l’inspection des lots dans son canton disait que “lorsque les sauvages ont passé chez lui, ils ont passé pour tout de bon”. Ce n’est pas une métaphore. En effet, à le voir le teint bronzé, les yeux clignotants et vifs, les cheveux encore noirs, malgré quelques fils blancs çà et là, on lui reconnaît tout de suite un air d’affinité avec la race indienne.

Il tient cela, avec son goût de la vie nomade, de son grand-père maternel “un métis sauvage ’ ’ comme ils disent et qui a longtemps servi de guide aux chasseurs dans les bois du Nord Ontarien.

Il m’est arrivé souventes fois de veiller avec lui dans le “shac” qui est son habitation, ce shac est fait tout entier de ses mains.

Etabli à quatre milles du village, sans chemins carrossables à cette époque il lui était impossible d’y transporter de la planche et autres matériaux. Aussi dût-il se servir de son ingéniosité et de l’expérience qu’il avait dans ce genre de constructions.

Son “shac” peut avoir 18 pieds par 20, il est bâti en troncs d’épinette superposés et dont les interstices sont remplis de mousse. La couverture est faite de petite tôle recouverte de papier. Il ne renferme, à l’intérieur, qu’une seule pièce. Elle sert de salle à manger, de fumoir, de chambre à coucher etc ... l 'ameublement en est des plus sommaire. Les lits, les tables et les chaises sont en bois rustique. Le plancher est fait de troncs d’arbres équarris.

Etendus sur les lits à deux étages faits de rondins et que des branches de sapin recouvrent en guise de matelas, fumant d’interminables pipes de tabac canadien dont la fumée acre emplissait la pièce, nous causions, je lui faisais conter sa vie passée. Et lui, s’animait, au récit des excursions nombreuses qu’il avait faites. Il lui semblait qu ’à raconter ses souvenirs, il revivait sa jeunesse.

— Vous avez dû voir la mort de près, dans vos randonnées, lui demandai- je un soir?

- — Assez souvent. Mais j’ai toujours été chanceux, et puis... j’vas t’dire, vivre, mourir, ça m’était égal. J’ai pas d’famille, j 'suis tout seul . . . Cependant, une fois, j ’ai eu peur.

— Peur, vous? et de quoi?

LiA VIE CANADIENNE

— Peur de mourir. C ’est-à-dire ... j’ai pas eu peur, j 'connais pas ça. Mais j 'voulais pas mourir et j’ai passé près, je t’assure. Cela date d’assez longtemps, d’une trentaine d’années. J’avais juste trentetrois ans.

— Il faut me conter cela.

Lauzon secoua les cendres de sa pipe, qu’il déposa sur la table, s’assit sur le rebord du lit, se croisa une jambe par-dessus l’autre qu’il encercla de ses mains jointes aux genoux et me narra l’une de ses nombreuses impasses qu’il avait traversées.

Après avoir chassé tout l’hiver cette année-là, sur les bords du lac Kewagama, il partit vers la fin du printemps, en canot pour le poste de la baie d’Hudson, au lac Abitibi, vendre ses pelleteries. Comme le printemps avait été très sec, il n’avait pas plu les mois de mai et de juin, on appréhendait les feux de forêts. De fait il y en eût beaucoup durant l’été.

Plusieurs familles de sauvages passent les mois chauds, chaque année, près des postes que la Compagnie de la Baie d’Hudson et Revillon ont établis un peu partout dans le Nord. Autour de ces postes, il y a assez d’espace découvert pour les garantir contre les feux. D’un naturel paresseux et mou, ils aiment à jouir de la vie en ne faisant rien, sauf visiter les filets qu’ils

étendent sur les lacs et les rivières. Leurs journées se dépensent à fumer et à rêver de longues rêveries béates et somnolentes.

L’automne venu ils retournent hiverner dans leurs territoires de chasse souvent situés à 100, 150 et même 200 milles de l’endroit où ils ont passé l’été.

Ces postes leur servent de réserve, ils sont pourvus d’église, d’école, de magasins. Ce sont de petits villages à certaines époques de l’année tout grouillants d’activité.

A côté des magasins de la baie d’Hudson, au lac Abitibi est située l’Eglise. Les jours de semaine elle sert d’école. Une jeune sauvagesse y enseignait, elle était jolie autant que les plus belles de la tribu des Algonquins. Ses yeux étaient noirs, allongés en ovale, ils avaient un charme étrange de par leur expression indéfinissable à quel point qu’on n’aurait pu dire si elle était de gaieté ou de mélancolie, le teint bronzé faisant ressortir la blancheur de ses dents, le chef casqué d’une chevelure opulente, noire comme la mure des bois, cette chevelure séparée au milieu et lissée en bandeaux sur le front, retombait sur chaque épaule en tresses épaisses. Avec cela agréable à regarder, lorsqu’elle revenait de la classe pour son modeste logement, d’une démarche féline et souple, révélant des formes pures.

John Lauzon qui n’avait rien autre chose à faire que de fumer sa bonne vieille pipe “sa pogan” et rêvasser, s’amusa plu-

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