‹ La prise de MontréalChapitre 20 sur 29 · JUGEZ PAR VOUS-MEME — VENEZ VOIR LES PRIX DU CONCOURS · texte numérisé non relu

JUGEZ PAR VOUS-MEME — VENEZ VOIR LES PRIX DU CONCOURS

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LA VIE CANADIENNE

sieurs après midi à se promener en sa compagnie.

Il la fréquenta tant et si bien, que l’automne venu, quand il lui serra la main, avant de partir pour l’hiver, sa main trembla dans la sienne, ses yeux s’embuèrent et la phrase commencée s’arrêta dans sa gorge. Il comprit tout à coup la bêtise qu’il avait faite “de jouer avec le feu” comme il disait.

Durant les premiers mois qu’il passa seul sous sa tente l’ennui obsédant des désirs irréels le poursuivit. Les journées étaient longues et cependant il lui semblait que sa vie simplifiait. Il souffrait bien un peu, moralement, de sa solitude, mais il adorait cette souffrance, il la cultivait pour tout ce qu’elle donnait de poésie féroce et grandiose à son existence. Il s’aperçut aussi que sa sensibilité devenait plus aigue, il parlait à ses chiens comme à des êtres humains et se surprenait parfois à les caresser longuement, chose dont il n’était guère coutumier.

Un jour il laissa son campement, situé alors à l’intersection des rivières Carcayou et Kinoyevis, pour aller à quelques 20 milles transporter des pièges et des provisions. La neige était tombée depuis un mois. On était en Décembre. Il faisait un froid Abitibien. Lauzon prit avec lui trois de ses meilleurs chiens, un gros dog noir mélange de plusieurs races, presque aussi fort qu’un cheval et deux autres plus petits. Il les attela à son traîneau et s’engagea sur la glace par la rivière, marchant le premier pour battre la neige de ses larges raquettes.

On rencontre fréquemment dans les rivières Canadiennes des trous d’air chaud qui ne gèlent pas l’hiver et qu’on ne peut apercevoir, masqués qu’ils sont par la neige.

Un peu avant d’arriver au terme de son voyage, Lauzon perdit pied tout à coup. En sentant le froid de l’eau glacée lui envahir les membres, il embrassa immédiatement la situation. Il enfonçait à pic sous la glace.

Impossible de se tirer de là lui-même.

Empêtré par ses raquettes et par ses habits épais, à peine pouvait-il faire un mouvement. Et personne pour l’aider, seul dans cette sauvagerie. Il aurait beau appeler, l’écho lui renverrait son appel désespéré. Mais il a quelque chose dans sa main crispée. Instinctivement il s’était accroché aux

traits de ses chiens. Il leur commanda de tirer. A cause de la pesanteur accrue par l’eau qui imbibait ses vêtements, ils n’avançaient guère, et le trappeur enfonçait . . . enfonçait... et devant ses yeux une image... celle de la jeune squaAV qui l’avait tant intéressé cet été. Il la voyait distinctement, avec une netteté extraordinaire.

Le paysage immédiat s’effaçait devant ses yeux., rien de ce qui l’entourait ne s’y reflétait. Seule cette image obsédante était gravée en sa prunelle, et cette image constituait une invitation à la vie. Des yeux regardaient les siens, des bras se tendaient vers lui, un sourire sur un visage aimé se dessinait, sourire qui était pour lui seul. La grande volupté de vivre circulait dans ses veines.

Les chiens fléchissaient, l’horreur de son sort pénètre l’homme, il ne veut pas mourir, la vie lui réserve de si belles heures. Il se raidit contre le sort, commande ses chiens sans relâche et finalement réussit à sortir de l’impasse.

Il ne reste plus que quatre arpents pour atteindre le but de son voyage, ils ne furent pas longs à parcourir. Il y avait là un “shac” bâti depuis quelques années et du bois coupé de l’année d’avant. Lauzon y fit un bon feu pour se réchauffer et après deux jours de repos retourna à son campement.

Le récit du trappeur n’alla pas plus loin, il ramassa sa pipe qui était tombée et la ralluma.

— Et cette jeune squaw, qu’est-elle devenue, demandai- je comme il se taisait.

, } J ’ne sais pas, au bout de deux mois, j y pensais plus. Quand je suis retourné aii poste elle était partie pour le Témiscamingue. Elle avait laissé une lettre et m invitait à aller la voir, je n’y ai pas été.

Il Lra deux ou trois bouffées de sa pipe, je lui demandai ensuite :

Ça ne vous tente pas de reprendre votre ancienne vie?

Et mon homme de répondre :

-Oui, ça me tente des fois, mais voistu, je me fais vieux. Il est temps que je songe à m’établir.

UBALD PAQUIN.

LtA VIE CANADIENNE

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Le ridicule, l'humour, le rire

ïtIl semble qu’on confonde de plus en plus le ricstex^cu^e et l’humour, de même qu’avec cette go tlPvité de commande dont on s’orne pour inSu1P°ser on écarte Ie Ere de ses lèvres. Aussi yaw oit-on trop de gens pressés crier au ridicule”, tout comme ces insensés qui hurlent “au feu” sans qu’il y ait feu. Serait-ce un cas de névrose? Il en est d’autres qui se renferment trop étroitement dans la routine des faits et événements ordinaires, ou qui, confits benoîtement dans un certain mysticisme, lequel écarte le merveilleux des choses terrestres pour ne leur laisser voir que le prodigieux des choses surnaturelles, croient profondément que faux et ridicules sont les faits naturels qui semblent sortir de l’ordinaire.

C’est ainsi que, récemment, un très aimable “Lecteur” du “Manchot de Frontenac” daignait m’écrire que j’avais été ridicule (et notons que je demeure ridicule tant >s . que demeure mon livre, hélas!) parce que — du, notez bien encore — mon héros, le Marjl rchot, a pu se réchapper des coups morte «tels à lui portés par Maître Turcot. Voyons un peu, je vous le demande, quel ridicule y a-t-il là-dedans? N’arrive-t-il pas tous les jours que des morts bien et dûment trépassés ressuscitent? Et n’est-il pas plaisant de dire “qu’il est ridicule de faire revenir le Manchot de son affreux tas de blessures”?

Ceci nous porte à penser qu’un bon nombre de lecteurs ignorent les figures de littérature, notamment l’Hyperbole. Et voilà précisément où tombe le coup: en effet, mon charitable lecteur (tout chagrin de me voir si ridicule) m’informe que le Manchot “eut la gorge perforée de part en part et d’outre en outre par la terrible rapière de Maître Turcot”. . . Voici un lec¬

teur qui me paraît s’en tenir aux mots et s’y agriffer! Voici, au moins, un lecteur qui ne lit point entre les lignes comme font tant d’écervelés! Que dis-je . . . voilà un amateur de lectures canadiennes qui ne cherche point à donner aux mots écrits ou imprimés deux poids ni deux valeurs; oui, mais qui s’attache trop aux mots ou à leur valeur radicale pure et simple s'expose à ne pas voir ou saisir la valeur figurée, et, alors, lui échappent la figure et l’image, et pour lui un mot n’a qu’un sens et qu'un sens unique. Tel étant le cas, bien mal pris est l’auteur et il ne pourra en sortir qu’à son plus grand dam. Aussi en est-on à se demander pourquoi on ne fait pas l’éducation du lecteur moyen, non pas en lui enseignant le dédain du “roman”, comme prêchent trop certaines chapelles pédantes et idiotes, mais en lui indiquant les “règles” de la lecture, de même qu’on apprend à l'enfant-écolier les règles de la grammaire. Car dans une lecture il n’entre pas seulement des mots, mais aussi des idées, mais aussi des pensées, des tableaux, des suggestions, des hypothèses, des théories philosophiques et sociales expressément énoncées par l’auteur pour stimuler l’intelligence de son lecteur éventuel. Le livre n'est pas uniquement un assemblage de lignes et de caractères d’imprimerie, mais il est avant tout un “panorama”, si l'on peut dire, sur lequel l'oeil humain peut se poser et se promener, ou encore il est un drame en multiples épisodes en lequel l’esprit du spectateur s’ingénie à saisir les dessous, à comprendre les corrélations, à démêler les intrigues et à tirer, tout comme l’auteur, les conséquences et les conclusions de telle action héroïque et prodigieuse. Pour atteindre cette fin il faut donc bien tenir compte

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LA VIE CANADIENNE

des lieux où se passe l’action en marche, de l’heure de telle scène particulière, du décor, des personnages qui agissent et surtout de leur tempérament et passions, et ausssi de l’époque où tel drame se sera déroulé. Il importe encore de reconnaître que, entre les mots écrits et la pensée qu’expriment ces mots ou ce qu’ils peuvent représenter, il y a souvent plus que la longueur d’une lame de rapière, et il convient de savoir que, souvent, très souvent, tel mot pourra occire ce que la pensée qui en dérive pourra faire revivre par après.

Pour en revenir à notre Manchot, j’admets qu’il pourrait y avoir ridicule, ou tout au moins un semblant, si le fait rapporté était l’unique du genre qui se soit passé dans notre monde immense depuis l'aurore de sa création. Or, l’Histoire de notre Humanité est toute pleine de faits analogues, et pas un jour ne se passe que nous n’assistions au prodigieux et au miraculeux. Tenez! il n’y a pas si longtemps — douze ans — l’Histoire nous narrait la mort, ou mieux l’assassinat, ou, mieux encore, l’exécution de Raspoutine, cet ancien confident de la dernière Tsarine de Russie, et cependant le monde n’a pas paru prendre au ridicule ce notoire événement. Voyons donc comment fut exécuté cet homme:

“Voici le prince Youssoupoff faisant manger à Raspoutine des gâteaux empoisonnés et boire du vin non moins bien apprêté... apprêté, s’il-vous-plaît, au cyanure de potasse et à forte dose. Bon, l’homme est fini...! Mais non: le poison ne semble pas bien bien mortel, quoique, à la vérité, il malmène assez durement l’estomac d’acier de l’ancien moine. Voilà un individu - — mais n’était-ce pas un prophète? — qui doit avoir la vie dure! Youssoupoff se décourage. Il quitte la salle à manger où l’on est et monte précipitamment au premier étage pour annoncer à ses complices, au guet, que “l’animal ne veut point mourir”.

— Voici un revolver, dit le député de la Douma, Pourichkevitch, avec cette arme vous en viendrez à bout!”

Le prince s’empare du revolver, descend en sourdine et loge dans la direction du coeur de Raspoutine deux bonnes balles.

Cette bonne fois, l’homme tombe... frappé à mort selon toutes apparences. Youssoupoff remonte à l’étage supérieur pour dire aux autres que “tout est fini”. On des¬

cend... tableau! Oui, tableau: pas de Raspoutine... pas de cadavre dans la salle à manger tout à fait déserte! On cherche... Là, à travers le jardin, une ombre humaine marche en chancelant du côté de la jyà^ue, et l’on aperçoit sur la neige des tâchâmes de sang... C’est lui! C’est Raspoutijis+Âe ! Vivant?... On va bien voir: l’un dbnes complices du prince saisit une massue, s«^t?i.sse doucement par derrière le moine et lui assène sur la nuque un formidable coup. Raspoutine est un colosse, un colosse solide: il ne tombe pas. Là, dehors et quasi dans la rue, solitaire si l’on veut, le pistolet est dangereux à cause du bruit qu’il fait quand on le presse d’agir. C’est égal, on a décidé tous les risques, et, à nouveau, Youssoupoff engouffre trois autres balles de son arme à feu dans la poitrine du colosse récalcitrant.

Et lui, pour la deuxième fois, s’affaisse, s’abat lourdement: et, quoique immobile, mort sans aucun doute, il importe de s’assurer que cet homme n’en reviendra point, et c’est pourquoi le complice à la massue se met à taper et retaper le front et le visavy, de Raspoutine. Ce visage est tout mr Jrtn tuméfié, le sang coule, un oeil st^u^e de l’orbite... Allions! tout est bien fini V3 Posent, c’est clair, sûr et certain. Alors C ft?T une auto pour aller jeter ce cadavre encombrant dans la Néva. Une demi-heure se passe encore et nous voici roulant vers le pont Petrowsky. Là, on retire le cadavre de la voiture et l’on se met à six pour hisser le fardeau sur la balustrade. Mais ne voilà-t-il pas que le “mort” n’est pas encore mort... Ah! non, il ne tient pas, ce tenace Raspoutine, à faire le “saut de la mort”... Il se débat, il grogne... mais il a, naturellement, moins de vigueur qu’au moment de l’empoisonnement ou de sa “première mort”: et puis, autre désavantage contre lui: il y a là six jeunes hommes solides qui le poussent dans l’abîme...”

Voyons voir, après cette histoire, si notre Manchot est encore ridicule! Raspoutine ne mériterait-il pas de passer pour cent fois plus ridicule? N’objectons point que Raspoutine était un colosse d’acier et que le Manchot, corporellement, n’était qu’une petite créature de rien, car alors nous pourrons prouver que, fort souvent, il y a plus de résistance et d’endurance dans un petit corps que dans un gros.

Abrégeons... Mon bienveillant “Lecteur” va plus loin en me conseillant: “Il

LA VIE CANADIENNE

faudra vous corriger, si vous voulez mieux être apprécié des “gens sérieux’’. Voyezvous ça? Des “gens sérieux”... Mais voilà bien d’où part toujours le ridicule, car le ridicule est fils de l’importance et de la prétention. Maître Turcot, en voulant prendre trop au sérieux et au solennel son rôle de suisse et se hausser au sommet de l’importance, ne tourne-t-il pas au ridicule? et n’est-ce pas ce que j’ai tenu à faire comprendre? Combien de nos hommes publics sont de véritables Maîtres Turcot! Et des Maîtres Turcot on en trouve dans toutes les classes, car il y a toujours des hommes pour afficher avec gravité une supériorité sur les autres hommes qu’ils n’ont point. Combien ne cherchent qu’à imposer, à éblouir? Et combien nous font rire? Rire... Quoi! ne veut-on pas maintenant nous empêcher de rire comme on cherche à nous empêcher de boire? Et, demain, ne voudrat-on pas nous empêcher de coucher avec nos femmes? Mais faire disparaître le rire, c’est tuer le germe dans l’humanité! N’estcepas ridicule de ne pas rire quand, avec le temps qui progresse, la vie se montre plus belle, plus brillante et meilleure? Sans Vute, il y a plusieurs sortes de rire, de meme qu’il y a des femmes brunes, blon¬

des et châtaines. Il y a le rire bas, grossier, stupide, ignoble, bestial, hideux . . . il y a même le rire assassin. Mais il est, par contre, un rire louable, bon, honnête, intelligent, vif et joyeux; et ce rire qui, par exemple, tombe par gouttes d’or de ces jolies lèvres roses expressément faites par Dieu pour le baiser et le sourire, n’est-il pas, ce rire mélodieux, la plus exquise musique dont se réjouisse l’humanité? et n’estil pas la vibration d’une âme pure et bonne et d’une intelligence sereine et gaie? Voilà bien, il nous semble, le rire dont l’homme sérieux devrait user largement, et que ne fait-il résonner ce rire vivifiant devant même les plus fantastiques hyperboles au lieu de baisser les yeux avec pruderie comme ce bon Monsieur Prudhomme, ou de clamer comme ce puritain de Sir John; Ridiculous, my dear! . . .

Non... à quoi sert de parler de ridicule en notre Canada où le ridicule “ne tue pas”... même s’il y a vraiment ridicule! Et si vraiment encore l’auteur du Manchot de Frontenac a été ridicule, on a la preuve qu’il continue à se bien porter. Le meilleur moyen pour ne pas devenir fielleux, c’est de ne pas se faire de fiel, voilà tout!

Jean FERON

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