LAMBRUCHE
Revenons de deux heures en arrière et à cet individu, surnommé Lambruche, que nous n’avons fait qu’entrevoir.
On se rappelle la scène des casernes et comment, peu après, le peuple s’était élancé vers la Place du Marché.
Alors, Lambruche fit libérer les soldats anglais qu on avait faits prisonniers et dit à ses miliciens :
— Les amis, allons souper . il n’y a
plus rien à faire !
Les miliciens se dispersèrent aussitôt.
Lambruche traversa la rue Notre-Dame de son pas traînant, enfila une ruelle étroite et sombre et s’arrêta peu après devant la porte d une maison de pierre à deux étages. Il frappa. L’instant d’après il entendait un grincement de verrous, puis la porte s ouvrait encadrant une grosse femme qui tenait une petite lampe à sa main droite.
On aurait de suite reconnu la mère Ledoux.
— Ah ! ah ! fit la commère, c 'est toi, Lambruche? J’avais verrouillé, parce que je pensais pas que tu viendrais souper.
— Vous avez bien pensé, Marne Ledoux.
Mais vu qu’il n’y a plus rien à faire pour une heure ou deux, j’ai eu l’idée de venir me mettre une bouchée dans l’estomac.
Peut-être bien que ça ne me fera pas de mal. . .
Il souriait placidement, niaisement même.
— T 'arrives bien à. point, Lambruche, j’étais justement après mettre la table.
Elle referma la porte. On était dans un passage noir, étroit et court au bout duquel se trouvait une autre porte. La minute d’après la femme et le milicien pénétraient dans une vaste cuisine. Un fourneau, sur lequel achevaient de cuir des aliments, et une cheminée réchauffaient la maison. Sept ou huit enfants, dont l’aîné n’avait pas plus de 10 ou 11 ans, s’ébattaient autour d’une table carrée. Un homme d’une quarantaine d’années, mais vieilli avant l’âge, trapu, l’air fruste, mais de visage honnête se chauffait paisiblement au feu de l’âtre. C 'était le maître de la maison, le père Ledoux, simple manoeuvre dans les chantiers de construction. A l’entrée du milicien les enfants cessèrent leur tapage, et le père Ledoux s’écria :
—Ah! bien, Lambruche, il paraît qu’on se chamaille pour tout de bon?
—Bah ! fit Lambruche avec un mouvement d’épaules dédaigneux, c’est un jeu d’enfants, rien que ça!
Il jeta son feutre sous la table et, dédaignant de prendre un siège, il s’assit par terre, le dos contre le mur.
— N’importe! dit la mère Ledoux en essuyant son nez rouge du coin de son tablier, on peut toujours être contents d’avoir trouvé des fusils.
Lambruche sourit candidement.
Le père Ledoux s’écria, ravi :
— Sacre de sacre! Lambruche, c’est une chance que ma femme ait été là, je n’aurais pas eu de fusil pour me battre demain. Car c’est demain, hein, que ça doit chauffer?
— Oui je pense bien, répondit Lambruche.
La mère Ledoux en entendant les paroles de son mari, rayonna.
— Oui, et une chance du bon Dieu, fit- .elle. Tout de même faut dire qu’on s’est
piétés pour les avoir ces fusils-là. Comme de bon, j ’ai pris le premier qui m ’est tombé sous la main.
Le père Ledoux se leva et alla décrocher un fusil à une solive. Il l’examina un moment, le soupesa et dit :
— C’est une bonne arme. Avec ça, il y aura moyen de faire sa part.
Il alla replacer l’arme à feu et revint prendre son siège.
Le silence se fit.
La mère Ledoux, fredonnant, se mit à son fourneau. Lambruche et le père Ledoux allumèrent chacun un calumet. Les enfants, depuis l’arrivée du milicien, s’étaient tassés dans un angle de la pièce, et, silencieux et graves, rivaient leurs regards admiratifs sur la personne de Lambruche. Us étaient pourtant accoutumés à le voir, ce personnage bizarre, attendu qu’il venait chez les Ledoux tous les jours pour y prendre ses deux repas. Le milicien, en effet, ne prenait jamais que deux repas par jour, le midi et le soir. Pour logement, il n’avait qu’une obscure et basse mansarde sous le toit des Ledoux à laquelle il parvenait à l’aide d’une échelle. Mais il ne grimpait à cette mansarde que juste pour y dormir le temps nécessaire. Ce n’était pas le soldat que les enfants admiraient chez Lambruche, car ce dernier n’avait pas plus l’air d’un soldat que rien; il avait plutôt l’air d’un lourd paysan. Mais il portait toujours à son côté gauche une très bonne longue rapière. - — Savait-il seulement s’en servir? — et c’était précisément cette rapière qui excitait l’admiration des enfants du père Ledoux.
Qui était ce Lambruche? Beaucoup de gens se l’étaient demandé, et personne n’en savait rien. Lui-même n’avait pu dire qui il était. Il ne s’était connu ni père ni mère et de tontes les souvenances de son jeune âge, il pouvait se rappeler qu’on l’appelait alors “Désiré”.
— Mais vous n’êtes toujours pas né comme un champignon? lui avait fait remarquer la mère Ledoux qui l’avait interrogé à ce sujet.
— Je ne sais pas. . . avait simplement répondu Lambruche en secouant la tête avec indifférence.
Autant qu’il pouvait reculer dans l’écheveau brouillé de ses souvenirs, il se voyait un jour gamin d’une dizaine d’années dans une nombreuse famille de pêcheurs quel-
que part vers Tadoussac. Le père était un peu buveur et chaque fois qu’il rentrait ivre à sa chaumière, il se mettait à pourchasser le gamin à coups de pied en hurlant : ‘ ‘ Par ici Lambruche !... Par là Lambruche ! ’ ’
Il avait depuis lors hérité le nom. Mais alors aussi le gamin avait compris qu’il n’était pas un membre de la famille, car jamais le pêcheur ne touchait à ses autres enfants, et ceux-ci, par surcroît, applaudissaient aux brutalités de leur père contre ce pauvre Lambruche à qui, par après, ils se plaisaient à décocher toutes espèces de quolibets. Seule la femme du pêcheur avait pitié. Quand le cruel pêcheur n’était pas là et qne Lambruche pleurait au souvenir des mauvais traitements subis, la brave femme le consolait. Elle le défendait aussi contre les taquineries de ses enfants qui, comme on s’en doute bien, étaient portés à imiter l’exemple de leur père. Quand Lambruche eut atteint douze ans, il quitta fugitivement la chaumière du pêcheur, put s’embarquer sur un navire qui remontait le fleuve et atteignit Québec. Il trouva un premier refuge chez un cabaretier de la ville basse où il ne fut guère mieux traité que dans la famille du pêcheur. Plus tard, il suivit un paysan sur sa terre du côté de l’Ange-Gardien. Là, on le traita presque à l’égal d’un enfant. Mais Lambruche n’aimait pas la culture du sol, toutes ses préférences allaient au métier de la mer et à celui des armes. Quand il fut arrivé à l’âge de seize ans — c’était vers 1745 — il s’engagea dans les milices que formait alors M. de Beauharnois. Lambruche fit la guerre contre les Iroquois, prit part à plusieurs campagnes et opérations militaires sur les frontières, vit Oswégo et Carillon, se trouva au siège de Québec, se battit à Montmorency et sur les Plaines d’Abraham. Après la cession du pays aux Anglais, Lambruche, ne se connaissant pas d’autre patrie que le Canada, demeura au pays et le hasard le plaça sur le chemin de M. D’Aubières, le père de Maurice. M.
D ’Aubières le plaça sur 1 ’un de ses navires avec un titre d’intendant. Mais le métier ne valait pas celui des armes. Sous le gouvernement de Carleton, Lambruche rentra dans les milices avec le grade de capitaine. Mais avant été très bien traité par M. D’Aubières, il garda pour la famille une très grande estime, et pour Maurice il se
prit d’une amitié qui allait à l’amour paternel. Pour “Monsieur Maurice” comme il appelait toujours le jeune chef canadien, il se fut joyeusement jeté au feu.
Lambruche n’avait pas d’instruction, sauf la faculté de lire et d’écrire. Mais à cette époque reculée, aux yeux du peuple généralement illettrée, c’était beaucoup... c’était même de l’instruction. Et Lambruche n’était plus jeune : 47 ou 48 ans, et peut-être davantage ... il ne le savait pas. Mais l’âge n’y paraissait pas, et l’on aurait pu lui donner 30 ans aussi bien que 50. S’il avait l’air flandrin et sans vigueur, ce n’était que d’apparence; en réalité il était reconnu pour posséder une force herculéenne et une agilité de chat, et l’on savait qu’il était d’une bravoure incomparable, bravoure qu’il portait jusqu’à l’audace et la témérité. Il ne craignait rien ni ne doutait de rien. Obéissant, il faisait comme on lui disait, à la lettre, que ce fût mal ou bien. Il était content, si les autres l’étaient. Pour Maurice D’Aubières, comme nous l’avons dit, il se serait laissé mettre en charpie. D’Aubières lui aurait dit :
• — Lambruche, voici 1 ’enf er . . . plongesy !
Lambruche n’aurait pas hésité.
Et ce n’était pas une brute. S’il ne possédait pas une intelligence supérieure et raffinée, s’il manquait d’éducation et d’instruction, il avait par contre un grand bon sens. A cela joignons un caractère d’or : soumis, doux, bon enfant, et généreux.
Lambruche ne gardait rien et n’amassait rien. Célibataire, il ne se croyait pas le droit d’entasser des écus dont tant de pauvres pères de familles avaient besoin.
Quant à se marier, il n’y avait jamais pensé.
— Qu’est-ce que je ferais avec une femme? faisait-il bêtement, si on le taquinait à ce propos.
Enfin, Lambruche était patriote, il aimait son pays et cent fois il l’avait prouvé sur les champs de bataille sous le régime précédent. Mais à cette heure dans le choix qui s’offrait entre Anglais et Américains, il était indifférent. Voici ce qu’il avait dit à la mère Ledoux qui ne pouvait entendre parler des Américains sans s’indigner :
— Se faire casser les reins par les uns ou Par les autres, ça revient au même, on se trouve avec des reins cassés. Les Améri-
cains, c’est des Anglais ni plus ni moins, et les Anglais, c’est des Américains. Quand on vient me chanter qu ’il y a une différence, ça me fait bâiller. . .
Et il bâillait effectivement.
Pour lui, ça lui était égal de subir les lois des uns ou des autres, tout cela n’aboutissait en somme qu’au même résultat. Mais capitaine de milices, il voulait demeurer loyal à Carleton, et aimant Maurice D ’Aubières, reconnaissant pour le père, ce dernier, il se devait de marcher sur leurs traces. Le sort l’avait mis du côté des Royalistes, il resterait avec eux, mais en autant que Maurice D ’Aubières y resterait lui-même. Car à cette heure et depuis que D ’Aubières commandait en maître, Lambruche n’obéissait qu’à lui. Or Maurice avait dit : “Lambruche il va falloir repousser les Américains”!...
Lambruche avait répondu :
— On les repoussera, Monsieur Maurice !
Mais si, d’un autre côté, Maurice D ’Aubières avait dit :
— Je pense Lambruche, qu’il vaut mieux de passer du côté des Américains. . .
Lambruche aurait répondu sans hésitation :
— Nous passerons aux Américains, Monsieur Maurice !
Voilà ce qu’était cet individu étrange qui, dans le cours de ce récit va jouer un rôle important.
On s’était mis à table, le père Ledoux à une extrémité, Lambuche à l’autre, et la mère et les enfants de chaque côté. Naturellement, la conversation recommença sur les événements du jour. La mère Ledoux enrageait contre les traîtres.
— Vous savez, Lambruche, il y a ce Cardel... Je voudrais bien le voir pendu à quelque part !
—On le pendra peut-être, répondit Lambruche tranquillement.
— Et puis, il y a aussi l’anglaise. . . Lady Sylvia.
— Qu’est-ce que vous voudriez en faire, Marne Ledoux?
— Moi ?... Dame ! j ’aimerais bien à lui arracher les yeux à celle-là !
— On les lui arrachera peut-être, répondit encore Lambruche qui n ’aimait pas à contrarier les gens.
— Oh ! ce que je ne comprends pas, reprenait la commère en s’animant, c’est qu’il y en est tant parmi nos gens qui s’entichent des Américains. Je vous demande ce qu’ils feraient de nos enfants. Des renégats, des païens, sans doute? Car avec les Américains plus de religion, ça ne prierait plus le bon Dieu, ça n’irait plus à la messe, puis ça ne resterait pas canadiens. Est-ce que c’est pas un peu bête de se donner à des gens, qu’on ne connaît pas. J’admets bien que les Anglais nous donnent bien des misères, mais qui nous assure que les autres ne seront pas pires? Avec les Anglais on peut toujours en venir à bout, quand ils nous agacent, mais avec les Américains on ne sait pas ce qui arriverait. Ca peut être du bon monde, mais ça peut être du méchant monde aussi. C’est vrai que les Anglais nous font bien des canailleries, je l’admets encore; mais les Américains ont l’air de s’en venir chez nous pour nous mettre à leur main. Bien ou mal, je pense qu’on fera mieux de rester comme on est. Plus tard, eh bien ! si ça va mal avec les Anglais, on verra toujours, et il sera toujours temps de se ranger du côté des Américains qui me semblent avoir pas mal les Anglais en grippe.
Le père Ledoux approuvait de la tête sans rien dire.
Lambruche, qui mangeait comme quatre et à bouchées doubles, encensait aussi de la tête.
Le repas ayant pris fin, Lambruche déclara qu’il allait rejoindre son bataillon.
— Je crois bien, moi, que je vais aller au Comité ! dit le père Ledoux à son tour.
— Et moi, s’écria la mère Ledoux, je vais coucher toute cette marmaille, et je vais aller voir aussi comment toute cette histoirelà va tourner.
Et l’on fit comme on avait proposé.
Lambruche partit le premier.
Il passait sept heures. Le vent tombait et la température semblait s’adoucir. Le ciel demeurait noir sous les nuages épais qui l’enveloppaient, le firmament à l’horizon, vers le Sud et le Sud-Est, se teintait légèrement de lueurs rougeâtres, lueurs qui provenaient des feux de bivouac des colonnes américaines. La cité, après un moment de calme, s’animait de nouveau.
Lambruche, sans hâte, gagna la rue Notre-Dame, puis la rue Saint-Gabriel et descendit vers la rue Saint-Paul. Avant de
rejoindre son bataillon sur la Place du Marché, il avait décidé d 'aller boire un verre de vin dans l’un des cabarets de la rue Saint-Paul. Mais arrivé au pied de la rue Saint-Gabriel, il s’arrêta net et avec un geste de surprise. Non loin de lui, sur la rue Saint-Paul, et à la lueur d’une lanterne que tenait un individu que le milicien ne pouvait reconnaître, Lambruche distinguait assez bien deux charrettes arrêtées devant une baraque et dans un endroit solitaire. Il distinguait encore des silhouettes humaines tirer de ces charrettes des marchandises quelconques et les transporter dans la baraque. Et tout ce travail se faisait en silence. Or, il sembla à Lambruche que ces marchandises ressemblaient un peu à des barils de poudre. Mais il pouvait se tromper, il faisait si noir. N’importe ! mû par une curiosité bien naturelle, il se dissimula le mieux possible dans l’obscurité et demeura en observation. Une fois délestées, les charrettes se mirent en mouvement et se dirigèrent du côté de la Porte du Marché. Lambruche remarqua que les roues ne faisaient pas de bruit. Il sourit, en songeant qu’on avait dû enrouler des sacs vides autour des jantes. Un moment après, deux charrettes, venant de la direction qu’avaient prise les premières, s’arrêtèrent devant la baraque, chaque charrette portant une charge complète.
Lambruche put saisir cet échange de paroles anglaises :
— Combien reste-t-il de charges chez Lady Sylvia?
— Quatre charges encore.
— Bon, on aura bientôt fini.
Et le même travail de déchargement recommença.
La besogne complétée, les charrettes repartirent et deux autres approchèrent.
— Allons se dit Lambruche, je sais à peu près à quoi m’en tenir. Il ne reste plus que deux charges à venir, si ces gens n ’ont pas menti. C’est donc le temps d’agir.
Il quitta son poste d’observation et, d’un pas accéléré cette fois, il remonta la rue Saint-Gabriel et reprit le chemin du logis des Ledoux. Comme il entrait, le père Ledoux s’apprêtait à sortir le fusil en bandoidière.
— Père Ledoux, dit tranquillement Lambruche, est-ce qu’on pourrait pas mettre huit charretées de marchandises dans votre cave?
Le père Ledoux, qui connaissait Lambruche, ne s’étonna aucunement de cette question.
— Je pense bien, répondit-il.
— En ce cas, tout va bien. Venez avec moi !
Il se dirigea vers la place du marché où venaient de s’assembler les miliciens de son bataillon. Rapidement, il donna à tous ses hommes des instructions à voix basse, et l’instant cl’après le bataillon se divisait par petites bandes qui, les unes après les aures, quittèrent la Place du Marché. Alors Lambruche prononça quelques paroles mystérieuses à l’oreille du père Ledoux, et, seul, gagna la rue Saint-Gabriel. Là, caché dans l’ombre, il attendit. Au bout de certain temps deux charrettes sortirent d’une ruelle et s’engagèrent ensuite dans la rue Saint-Gabriel. Lambruche avait sauté dans l’une d’elles. Cinq minutes après les deux charrettes s’arrêtaient devant la baraque que nous connaissons. Les abords en étaient tout à fait déserts. Lambruche avisa une porte de chêne, bien bandée de fer et fortement cadenassée. Mais s’étant emparé d’une massue que portait l’une des charrettes, il fit sauter les cadenas. Six miliciens accompagnaient chaque charrette. Lambruche les conduisit dans la baraque et leur donna ordre de charger sur les charrettes les marchandises qui s’entassaient là, et ces marchandises, comme on le devine bien, n’étaient autres que les huit cents fusils des Indépendants et une grande quantité de munitions. Une fois que ces deux charrettes furent remplies, elles se dirigèrent vers la maison des. Ledoux, quatre autres charrettes attendait déjà leur tour pour prendre un chargement. Pour abréger, disons qu’une heure après les fusils et les munitions se trouvaient en sûreté dans la cave du père Ledoux. Et rien n 'avait transpiré, personne n’était venu troubler ce travail. Mais Lambruche avait pris ses précautions : il avait en effet aposté dans un certain rayon des miliciens avec ordre d’empêcher de venir du côté de la baraque.
Une autre demi-heure plus tard, Lambruche et son bataillon se trouvaient sur la Place du Marché où le tapage augmentait de moment en moment. On venait d’apprendre le résultat de l’expédition au Comité^ des Indépendants. Un grand feu allumé au centre de la Place éclairait vaguement cette masse de peuple agité. On de-
mandait des armes et l’on jetait des imprécations à l’adresse des Indépendants, et ceux-ci parafaient avoir perdu le peu de prestige qu’ils avaient un instant tenu.
Un jeune homme vint trouver Lambruche qui demeurait toujours calme et impassible.
— Capitaine, dit le jeune homme, Monsieur D’Aubières vous mande.
— Maurice? Interrogea Lambruche.
— Oui capitaine.
- — Bien j ’y vais.
Maurice D’Aubières était revenu à son Comité. La salle était remplie d’un monde énervé et inquiet. Seul, peut-être, D’Aubières demeurait serein.
Lorsque Lambruche parut, il courut à lui.
— Lambruche, dit-il, nous avons été joués. . . Cardel et ses gens ont fait disparaître les fusils qui se trouvaient dans leur cave.
Lambruche sourit et répondit :
— C’est nous, Monsieur, qui avons joue Cardel et ses gens : car j’ai les fusils et les munitions.
D’Aubières demeura béant de surprise.
- — Es-tu fou, Lambruche?
- — Peut-être bien Monsieur, répondit le milicien avec son sourire benêt. Mais ce dont je suis certain, c’est que je tiens les fusils et les barils de poudre, je les ai logés, en attendant que vous en disposiez, dans la cave du père Ledoux.
— Tu dis vrai, Lambruche? s’écria le jeune chef avec élan de joyeuse admiration.
— Quand Monsieur Maurice, m’avezvous entendu mentir?
— Je te crois mon bon Lambruche, je te crois . . . Alors, plus rien ne nous empêche de nous mesurer aux Américains?
—Plus rien, Monsieur !
Maurice D’Aubières jeta un cri de triomphe, courut à un banc et clama au-dessus des têtes qui venaient de se dresser vers lui avec curiosité :
- — Au pavillon ! mes amis. Au pavillon ! Nous avons des armes !
— Au pavillon ! rugirent deux cents voix joyeusement.
C’était le signal qu’attendait le peuple, ou plutôt, c’était la décision finale du comité des Royalistes : on allait s’opposer par la force des armes à l’entrée des Américains dans la ville.
Peu après, en effet, sur le toit d’une des
plus hautes maisons qui avoisinaient le marché quelques jeunes hommes apparurent brandissant un pavillon blanc. Une acclamation frénétique salua cette apparition et ce cri immense emplit le ciel :
— Guerre aux Américains !...
LA SIRENE
Tout le peuple, à ce moment, voulait acclamer Maurice D’Aubières et le porter en triomphe par les rues de la cité. La salle du Comité débordait d’une foule en délire qui se pressait autour du jeune chef, mais celui-ci avait trop de besogne à faire cette nuit-là pour perdre un temps précieux à jouir des honneurs qu’on voulait lui faire. Il chercha un moyen d’échapper à cette démonstration enthousiaste. D 'abord il chargea un de ses lieutenants de découvrir dans la salle Mirabelle et de la lui amener. Aux gens qui l’entouraient de près il confia, que d’importantes affaires l’appelaient du dehors, et il leur fit entendre de remettre à plus tard la présentation de bouquets d’hommages qu’on voulait lui faire. Mais ses admirateurs ne parurent pas se rendre à son avis ni à son désir, et ces cris retentissaient :
—Le peuple veut te voir . . . montre-toi au peuple !
Heureusement que, à cet instant précis, un inconnu réussissait à se faire un passage dans la foule compacte, arrivait jusqu’à Maurice et lui tendait une missive qu’un grand nombre de partisans purent voir.
- — D’où vient cela? interrogea Maurice en fixant l’inconnu d’un regard scrutateur.
—Lisez ce billet, répondit l’autre, il vous l’apprendra.
Et sans plus l’homme s’enfonça dans la foule agitée et disparut.
Maurice brisa vivement l’enveloppe en laquelle il trouva le billet suivant :
“Je suis certaine, monsieur D’Aubières, que si vous daignez venir jusqu’à ma demeure vous serez content des choses intéressantes que je désire vous confier. Je vous prie de venir sans délai, attendu que je devrai m’absenter dans une heure.”
Lady SYLVIA.
Maurice sourit et se rappela ce que lui
avait dit la jeune femme au Comité des Indépendants “qu’elle aurait aimé à poursuivre avec lui dans l’intimité un entretien qui avait si bien commencé.”
— Allons ! pensa Maurice, je ne serais pas étonné que Lady Sylvia penche de notre côté plus qu’on ne saurait le penser. Qui sait même si elle ne songe pas à trahir ceux qu’elle a servis jusqu’à ce jour? Ou peut-être comprend-elle que nous sommes enfin les maîtres de la situation, et elle désire se soumettre ! C ’est bon, conclut-il, j ’y vais.
Il donna aussitôt de rapides instructions à ses lieutenants, écrivit un court message pour Lambruche, et s’apprêta à quitter le Comité. Le lieutenant envoyé la minute d’avant à la recherche de Mirabelle s’approcha pour annoncer que la jeune fille n’était plus dans la salle, elle était partie en compagnie d’une amie pour on ne savait où.
— C’est bien, dit D’Aubières.
Et, ayant annoncé à ses partisans qu’il était appelé à un rendez-vous très urgent, il put se faire livrer passage. Quelques instants après, il longeait la rue Notre-Dame jusqu’aux Récollets, tournait dans une ruelle à sa droite, prenait ensuite une ruelle à gauche et aboutissait enfin à une belle et large rue transversale toute bordée de riches demeures. On appelait communément cet endroit “La rue des Anglais.”
Ce fut devant l’une des plus belles maisons de la rue que s’arrêta peu après Maurice. Ayant franchi une grille et traversé un parterre, il monta un perron de pierre et agita le heurtoir de la porte. La maison était toute obscure et silencieuse. L’instant d’après, un judas s’ouvrit sur un côté de la porte et une voix de femme ou de jeune fille, car la voix était plutôt jeune et fraîche, demanda en français :
—Qui est là?
— Maurice D ’Aubières ! répondit le jeune homme.
— C’est bien monsieur, vous êtes attendu. Une seconde, et je vais ouvrir.
L’instant d’après, en effet, une jeune et jolie soubrette introduisait Maurice dans un spacieux vestiaire diffusément éclairé par un bras de lumière à deux bougies.
— Madame est dans la serre, monsieur, reprit la soubrette. . . Venez, je vais vous conduire.
Au fond du vestiaire, la jeune fille ou¬
vrit une porte en chêne sculptée et pénétra dans une salle en forme de rotonde. Bien que cette salle fût à demi obscure, n’était éclairée que par un bourgeoir posé sur une table, le jeune canadien vit qu’elle était décorée et meublée avec grand luxe. Il n’eut pas l’opportunité d’en examiner les détails, car déjà la servante ouvrait une autre porte, s’engageait dans un passage obscur au bout duquel elle souleva une tapisserie masquant une troisième porte toute grande ouverte.
- — Entrez, monsieur, dit la jeune fille, madame est là !
D’Aubières franchit cette porte. La tapisserie retomba derrière lui et le jeune homme se vit dans la pénombre exquise et très odoriférante d’une serre faiblement éclairée par une lumière invisible, mais il ne voyait là aucun être humain. Il demeura sur le coup un peu abasourdi et il eut le sentiment qu’il venait de donner %dans un piège. Cette impression fut de courte durée, car une voix féminine et tout à fait mélodieuse s’élevait faiblement d’un fouillis de verdure et de fleurs au centre de la serre.
— Approchez, Monsieur D’Aubières, votre présence est tout à fait bienvenue !
Devant lui le jeune homme découvrit une étroite allée bordée de cyclamens, de muguets et de roses d’une fraîcheur remarquable, et il s’y engagea hardiment. La minute d’après, il s’arrêtait brusquement, interdit, ébloui ... là, sous ses yeux, une jeune femme d 'éclatante et mystérieuse beauté, se trouvait gracieusement étendue sur une couche de gazon que recouvrait une tenture de velours rouge, et tout près on voyait une piscine faite de marbre blanc et dont l’eau apparaissait de la plus belle limpidité.
La jeune femme, c 'était. Lady Sylvia . . . mais Lady Sylvia ne portant sur son admirable corps qu’un mince voile de fil d’or.
Souriante, la jeune femme reprit de sa voix plus douce qu’une musique céleste :
Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi, Monsieur D’Aubières. J’étais tellement fatiguée et harrassée que j ’ai cru utile de me baigner quelques minutes dans cette piscine. . . J’y étais encore lorsque ma servante vous a introduit. Peutêtre me trouvez-vous dans une position “trop à l’aise”?
1 rop à 1 ’aise, certes ! D ’Aubières ne
pouvait le nier. Il la trouvait même si à l’aise que déjà il reculait tant il lui répugnait de regarder une femme qui se dévoilait aussi effrontément. L’image de Mirabelle, de sa Mirabelle pure et chaste, lui fit lever le coeur sur cette courtisane. . . du moins c’est ainsi qu’il la jugea sur l’instant. Et il reculait encore, comme s’il eût voulu s’enfuir pour échapper peut-être à la séduction de cette sirène.
Lady Sylvia comprit aussitôt l’effet inattendu de sa petite mise en scène.
— Ne vous en allez pas, Monsieur cria-telle, je désire vous parler !
Et d’un bond elle se leva et s’enveloppa dans la tenture de velours.
Maurice D’Aubières sourit.
— J’aime mieux vous trouver ainsi, Madame, car je vous reconnais mieux. Tout à l’heure, je me croyais en face d’une étrangère et j 'allais tourner sur mes pas pour chercher Lady Sylvia.
La jeune femme rougit de honte d’abord, puis de plaisir flattée par cette délicatesse du jeune homme. Mais tout au tréfond de son être elle était tout de même un peu froissée, et froissée contre elle-même; car elle avait préparé cette scène avec l’espoir de séduire D’Aubiètes et le captiver à ses charmes, et, tout au contraire elle écartait et repoussait d’elle son visiteur.
Elle fit asseoir le jeune homme sur la couche de gazon, tout près d’elle, et reprit, l’air confus :
— Je vous prie de m’excuser, Monsieur, et il n ’est de ma part nulle mauvaise intention. Je vous assure que... sous le rapport de. . . ce que vous avez pu penser, hésita-t-elle, ma réputation est sans tâche. Vous étonnerai-je en vous avouant que Sir James (son défunt mari) aimait beaucoup à me voir ainsi ?
— Il était votre mari, Madame! sourit ironiquement Maurice.
— Tandis que vous . vous êtes un
étranger ?...
— Justement Madame.
— Allons ! se mit à rire placidement la jeune femme, voilà que nous nous comprenons clairement. A présent, venons-en aux choses sérieuses, et j ’aborde le motif qui m’a fait vous inviter à venir me voir.
— J’allais vous en prier, Madame.
Un silence se fit. La jeune femme, les paupières demi baissées, observait à la dérobée le jeune homme. Lui, très intrigué
par l’aventure qui lui arrivait ne pouvait empêcher les traits de son visage d’exprimer un peu les sentiments qui le dominaient. Pourtant, d’habitude, Maurice D’Aubières réussissait à garder une physionomie impassible dans tous les incidents qu’il traversait. Mais cette fois malgré lui, il demeurait troublé, et ne pouvait point chasser tout à fait de son esprit l’image qui, tantôt, s’était offerte à ses yeux. Sans bien s’en rendre compte, il comparait en lui-même l’image de cette belle femme à l’image de cette jeune fille qu’était sa Mirabelle. Comme beautés plastiques, toutes deux rivalisaient étrangement, et il eut été difficile, en laissant de côté la beauté morale, de faire un choix certain et absolu. Certes, l’amour de Maurice pour Mirabelle pouvait à coup sûr le faire pencher de préférence pour celle-ci mais il n’en aurait pas été de même pour le premier venu. Lady Sylvia se savait belle, et femme mariée, elle avait acquis l’art de la séduction qu’ignore généralement la jeune fille qui n’a pas fréquenté l’école trop savante et souvent perverse de “la société”. Et se sachant belle et connaissant le pouvoir de ses charmes elle pouvait espérer de séduire D ’Aubières. Celui-ci eut comme une intuition rapide que cette délicieuse créature tenterait, par un stratagème que seule la femme coquette peut mettre en oeuvre, de le détacher de Mirabelle, et il s’imagina qu’il était aimé de cette femme pour laquelle il n’éprouvait, à la vérité, qu’un sentiment d’admiration purement passager.
Mais c’est déjà un danger pour un jeune homme de se savoir aimé d’une jolie femme et d’éprouver pour elle une admiration, cette admiration fût-elle la plus passagère. Et naturellement cette hypothèse ne pouvait que flatter la personne de Maurice. Non pas que le jeune canadien fut un présomptueux et qu’il appartient à cette classe de jeunesse, cette classe de jeunes fats qui se figurent que toutes les belles femmes et filles ont jeté sur eux leur dévolu; mais fait d’une simple chair d’homme comme tous .ses semblables, la chair frémissait de plaisir en dépit des résistances de l’esprit. Et, disons-le, sans l’amour de Mirabelle, amour qui pour lui était une cuirasse introuable, Maurice D’Aubières, comme tout autre mortel, se fut laissé prendre aux charmes de la comédienne. Mais cette cuirasse que lui faisait l’amour de Mirabelle
le préservait, et c ’est pourquoi devant l 'apparition audacieuse de la jeune femme il avait reculé. La répulsion spontanée de Maurice n’avait pas été le fait d’une stupide naïveté ni un sot scrupule d’admirer la beauté de la nature, mais l’esprit du jeune homme s’insurgeait simplement contre l’étalage fantaisiste de cette beauté.
Lady Sylvia était assez physionomiste pour saisir les sentiments du jeune homme, et la chose lui était d’autant plus aisée qu’elle savait D’Aubières fiancé à Mirabelle dont elle admirait elle-même les beautés morale et physique. En supposant qu’elle eiït songé à conquérir pour ellemême Maurice elle n’ignorait pas à cause même de Mirabelle, que la tâche pouvait être difficile, impossible. Mais femme audacieuse, elle ne pouvait abandonner une entreprise sans y avoir mis tous ses efforts. Oh ! comme elle pensait, si Maurice eût été libéré de cette exquise chaîne qui le rattachait à Mirabelle, elle n’aurait pas eu grande peine à amener le jeune homme à ses pieds. Mais n’importe! en dépit de la chaîne, malgré Mirabelle, Lady Sylvia tenterait de subjuguer Maurice.
Ayant pu donner à sa physionomie toute la candeur possible et à son sourire le charme le plus puissant, elle rompit le silence.
— Monsieur D’Aubières, la raison pour laquelle je vous ai appelé près de moi était uniquement pour essayer de vous conquérir à nos vues et à nos idées.
Le jeune homme se borna à sourire avec un joli dédain.
- — J’ai voulu vous faire entendre la voix du bon sens, poursuivit Lady Sylvia. Savez-vous que vous ne réussirez point à sauver la cité? Non. . . vous n’avez pas à votre disposition des forces suffisantes. Vos volontaires ne pourront pas tenir devant les soldats de Montgomery. Et vous n’avez pas d’armes pour ces volontaires! Et vous n’avez pas d’artillerie! Il vous manque au moins six cents fusils. Et eussiezvous ces fusils, où prendriez-vous les munitions? Les murs de la ville ne sont protégés que par cinq petites batteries de campagne, que ferez-vous contre les pièces de siège de Montgomery? Vos canons seront réduits au silence avant même d’avoir tonné, les murs de la cité seront abattus, les édifices bombardés, démolis, et qui sait si les Américains, furieux d’une résistance qu’ils ne s’attendaient pas de trouver,
Monsieur, ce que vous nous voulons empêcher.
— Je reconnais, Madame, répondit Maurice poliment, que vos craintes ne sont pas exemptes d’une certaine justesse. Mais si vous, j 'entends votre parti, vous vous joigniez à nous, ne pensez-vous pas que nous aurions toute chance de notre côté? Au surplus, je crois que vous exagérez les forces militaires de Monsieur Montgomery.
Si je suis bien renseigné, il n’a près de la ville que dix-huit cents hommes dont la valeur morale et militaire ne surpasse guère celle de nos Canadiens. Leur armement n ’est pas si considérable ni si terrible que vous vous l’imaginez, Madame, je crois en savoir quelqiie chose. Et je pense encore que si Monsieur Montgomery savait que tous les citoyens de la cité sont unis pour lui résister et même pour l’attaquer, oui, je crois qu’il n’oserait pas s’aventurer davantage dans cette entreprise de nous prendre notre ville par la force.
— C ’est une erreur de penser, Monsieur, qu’en unissant toutes nos forces nous serions les plus forts. Je sais que Monsieur de Montgomery commande à plus de trois mille hommes. Je sais que son artillerie est puissante et bien pourvue et qu’il n’hésitera pas à engager la lutte dès demain. Je vous le certifie, Monsieur; si vous persistez dans votre voie, vous aboutirez à un désastre et vous exposez la ville et vos concitoyens à toutes les catastrophes et les humiliations. Je n’entreprendrai pas de vous démontrer, du seul point de vue politique, tous les avantages que les Canadiens auraient d’accepter les propositions des Américains. . .
- — -Ce serait bien inutile, Madame, interrompit D ’Aubières, car nos plans comme nos idées sont arrêtées et rien ne les changera. Vous perdriez votre temps en cherchant à nous détourner du seul devoir qui nous confronte. Comme vous le voyez de suite, Madame, ajouta froidement Maurice, nous ne pouvons nous entendre sur ce sujet et je vous prie de me donner congé.
— Trouvez-vous donc le terrain brûlant?
demanda ironiquement la jeune femme.
— Pour vous comme pour moi, oui.
- — Mais si j’en choisissais un autre... sourit énigmatiquement Lady Sylvia.
— Il n’en saurait être d’autre, Madame, je le regrette ; et malgré tout le respect que j ’ai pour votre personne et vos opinions, et
sans vouloir offenser les lois de la courtoisie et de la bienséance, je dois me retirer.
Il se leva, ajoutant :
— Au reste, il est des affaires qui m’appellent et que je ne saurais négliger plus longtemps sans danger pour nos projets et pour la sécurité de notre ville. Madame. . .
Il s’inclina profondément.
— Je ne vous retiens pas, Monsieur, bien que, en vérité, je sois fort chagrinée. . .
Le jeune homme marchait vers la tapisserie qui fermait l’entrée de la serre, puis s’engageait dans le passage qui conduisait à la rotonde. Derrière lui marchait Lady Sylvia, silencieuse, mais gardant à ses lèvres un sourire . . . mais un sourire qui n’aurait pas manqué d’intriguer fortement D’Aubières.
Le jeune chef canadien franchit le passage et ouvrit la porte de la rotonde et pénétra dans la salle qui demeurait dans le même pénombre. Là, il n’avait pas fait trois pas que par une porte brusquement ouverte, paraissaient cinq ou six hommes armés.
— A lui ! commanda une voix sonore.
D’Aubières fit un saut en arrière et porta la main à son épée. . .
Il tressaillit : son épée manquait à son fourreau.
Il tourna la tête et aperçut, à quelques pas de lui, Lady Sylvia, moqueusement souriante, qui tenait en ses mains la lame brillante.
Maurice eut bien l’idée de bondir et de reprendre son épée, mais à l’instant même il était saisi, renversé et réduit à l’impuissance : en un tour de main on lui avait lié pieds et poings.
Alors, pour la première fois, Maurice vit debout devant lui, ironique et mordant, Cardel.
— Monsieur D’Aubières, prononça celuici avec un cruel sarcasme, je suis bien fâché de vous traiter de cette façon, mais dans une lutte comme celle que nous avons engagée, tous les moyens sont bons. Du reste, soyez tranquille, nous n’en voulons nullement à votre vie. Demain, lorsque Monsieur Montgomery sera maître de la ville, vous serez rendus à la liberté.
Maurice se borna à lui dérober un regard de mépris. A présent, il comprenait clairement qu’il avait donné dans un piège. Ses ennemis le feraient disparaître durant vingt-quatre heures afin qu’ils pus¬
sent, sans crainte d’être dérangés, jouer leur infâme partie. Maurice vit donc la partie qu’il jouait de son côté perdue tout à fait. Il s’imaginait bien que sa disparition subite causerait non seulement la stupeur mais qu 'aussi elle amènerait la défection en masse. Bref, par une seule imprudence la victoire lui échappait.
Lady Sylvia s’approcha, tout en faisant ployer de ses mains la lame du jeune homme. Elle dit, un peu narquoise :
— Monsieur D’Aubières, je désire vous exprimer une fois encore mes excuses et vous assurer en même temps que votre vie sera ménagée. Je vous assure aussi qu’on aura tous les égards dus à votre rang.
La jeune femme et Cardel échangèrent une oeillade joyeuse et triomphante, puis Cardel donna un ordre à ses hommes.
Le chef canadien fut entraîné hors de la rotonde et dans une autre salle, non moins riche, au fond de laquelle s’élevait un escalier. Par cet escalier, le jeune homme fut conduit au deuxième étage et là enfermé dans une chambre sans autre issue qu’une porte de chêne très solide et fort bien cadenassée, porte près de laquelle furent postés deux gardes armés de pied en cap.
— A présent, dit Cardel à Lady Sylvia, c 'est à mon tour de courir à un rendez-vous d ’amour !
Tous deux partirent de rire, puis l’émissaire des Américains quitta la maison de la jeune veuve.