LA FAMILLE DEANS
Reuben et Rachel, tout en s'aimant comme des tourterelles, étaient encore prudents et sage3 dans leur tendresse, ne voulant pas obéir aux ordres impérieux de l'amour avant qu'une froide réflexion les eût déterminés à se donner la main. Pauvres tous deux, ils pensaient que leur précoce amour ne devait pas les rendre plus pauvres encore. Ckaobe. Le Registre de paroisse.
Tandis que la veuve Butler et le veuf Deans luttaient contre la pauvreté, et contre le sol ingrat et stérile des lots et portions du domaine de Dumbiedikes qui leur étaient concédés, on s'apercevait de jour en jour que Deans sortirait vainqueur de cette lutte dans laquelle sa voisine allait succomber. Le premier était encore dans la force de l'âge, mistress Butler approchait du déclin de la vie. Il est vrai que ce désavantage devait être un jour compensé; car Reuben , qui grandissait , devenait de plus en plus capable d'aider sa grand'mère dans ses travaux, et Jeanie Deans, qui n'était qu'une faible fille, ne pouvait, selon toute apparence, qu'augmenter le fardeau de son père. Mais Douce Davie Deans était prudent; il avait si bien élevé et instruit sa fille, sa mignonne, comme il l'appelait, qu'aussitôt qu'elle
put se tenir sur ses pieds , elle eut tous les jours à remplir une tâche proportionnée à son âge et à sa force. De telles habitudes, ainsi que les instructions et les lectures journalières de son père, finirent par donner à la jeune enfant une tournure d'esprit grave, sérieuse, ferme et réfléchie. Une vigueur extraordinaire et un tempérament robuste, exempt d'affections nerveuses et de toute maladie qui , en affaiblissant le corps, influent si souvent sur l'esprit, contribuèrent puissamment à former ce caractère fort, simple et décidé.
Au contraire, Reuben était d'une santé délicate; et quoiqu'il ne fut pas ce que l'on nomme timide, on pouvait le croire d'un caractère craintif, irrésolu et inquiet. Il tenait beaucoup du tempérament de sa mère, qui était morte, jeune encore, de la poitrine. Il était pâle, fluet, débile, maladif, et boitait un peu, par suite d'un accident d'enfance. De plus, la sollicitude trop attentive de sa bonne grand'mère lui eut bientôt inspiré une sorte de défiance de lui-même, avec un penchant à s'exagérer sa propre importance, le pire des défauts qu'une indulgence excessive fasse contracter aux enfants.
Cependant Reuben et Jeanie vivaient dans la société l'un de l'autre, autant par goût que par habitude. Ils gardaient ensemble quelques vaches que leurs parents envoyaient chercher leur vie plutôt que paître sur les prés communaux de Dumbiedikes. C'est là qu'il fallait voir les deux enfants assis sous un buisson de genêt fleuri , leurs petites figures l'une contre l'autre, cachées sous les plis d'un même manteau lorsque le ciel s'obscurcissant au-dessus de leurs têtes, les contraignait à chercher un abri contre l'orage ou la pluie. Quelquefois ils allaient ensemble à l'école ; et quand il s'agissait de traverser les petits ruisseaux qui se trouvaient sur leur chemin, de repousser un chien ou un autre animal, ou tout autre de ces petits périls qu'on rencontre en voyage, c'était toujours la jeune fille qui encourageait son
WALTER SCOTT
compagnon, qui lui donnait l'exemple que l'homme se croit d'ordinaire en droit de donner à la femme. Mais quand, assis sur les bancs de l'école, ils se mettaient à apprendre leurs leçons, Reuben surpassait Jeanie en facilité et en intelligence, tout comme Jeanie avait sur Reuben l'avantage de cette insensibilité à la fatigue et au danger, qui résulte d'une constitution robuste. Le jeune garçon pouvait donc rendre alors à sa compagne tous les services, tous les secours qu'il en avait reçus en d'autres occasions. Il était décidément le meilleur élève de la petite école de la paroisse, et il montrait toujours tant de douceur, de bonne numeur, qu'il excitait plutôt l'admiration que la jalousie du peuple enfantin qui habitait la bruyante maison, bien qu'il fût le favori du maître. Plusieurs petites filles surtout (car en Ecosse on les élève avec les jeunes garçons) recherchaient son amitié et voulaient plaire à un élève si supérieur à ses camarades. Telles étaient les qualités de Reuben Rutler, qu'elles pouvaient excitera la fois leur sympathie et leur admiration; sentiments que toutes les femmes, du moins celles qui méritent le mieux ce nom, sont vivement portées à ressentir.
Mais Reuben, naturellement timide et réservé, ne profitait point de ces avantages; et quand son maître, transporté d'admiration , lui annonçait pour l'avenir des succès brillants, l'éveil donné à son ambition augmentait seulement sa tendresse pour Jeanie Deans. Cependant , à chaque progrès que Reuben faisait dans la science, et il en faisait de bien grands eu égard au peu de moyens qu'il possédait de s'instruire, il devenait moins capable de seconder sa grand'mère dans l'exploitation de sa ferme. In jour qu'il étudiait le Pans asinnrum d'Fuelide « , il laissa ses bestiaux passer à travers un grand champ de pois appartenant au laird de DurnhiediKes , et il fallut la prompti-
i. I.r carré de l'hv|>nli;iiusr , en j,"-c>iiirlrie.
tude et les efforts de Jeanie Deans , secondée de son petit chien Dus? yfoot , pour empêcher un grand dégât et le soustraire à une punition severe. De pareilles bévues marquaient chaque jour tous ses progrès dans les études classiques. Il lisait les (iéorgiques de Virgile, et ne savait pas distinguer l'orge de l'avoine; il avait presque perdu la récolte d'une année, en voulant cultiver l.s terres de Heersheba d'après les règles de Columelle et deCaton le Censeur.
Ces sottises chagrinaient son aïeule, et détruisaient la bonne opinion que son voisin Davie Deans avait pendant quelque temps conçue de Reuben.
« Je ne vois pas, voisine Butler, » disait-il à la vieille femme, « ce que vous pourrez faire de ce pauvre garçon ; à moins que vous n'en fassiez un ministre. On n'a jamais eu plus grand besoin de bons prédicateurs qu'a présent, en ces jours de tiédeur où les cœurs oes hommes sont durs comme des meules de moulin, au point de ne plus s'inquiéter de l'irréligion. Il est évident que votre pauvre cher lils ne sera jamais bon à rien, à moins que notre maître ne lui donne de l'emploi. Je ferai mon possible pour lui faire obtenir sa licence 2 quand il la méritera; car j'espère qu'il sera comme un dard bien acéré, et qu'il travaillera au bien de l'Église, qu'il ne changera pas ses principes pour s'enfoncer, comme une truie, dans la fange des extrêmes hérésies et des défections, mais qu'il aura les ailes blanches d'une colombe, quoiqu'il soit né dans la poussière.
La pauvre veuve dévora l'affront que lui attiraient les principes de son mari , suivit les conseils de Deans, et, se hâtant de retirer Rutler de la haute école, elle lui fit étudier les mathématiques et la théologie, les seules sciences naturelles et morales qui tussent alors à la mode.
Jeanie Deans se vit donc obligée de quitter le compagnon de sel travaux, (le ses éludes et de ses jeux , et ce fut