‹ La prison du Mid-LothianChapitre 69 sur 93 · LA JEUNE CAMERON1ENNE A RICHMOND · texte numérisé non relu

LA JEUNE CAMERON1ENNE A RICHMOND

Ces larmes vous en conjurent, et ces chastes mains , qui ne se sont jamais élevées que vers des objets sacrés comme vous... Vous êtes uu dieu pour nous sur la terre : ayez donc pour nous la clémence et la miséricorde d'un dieu. Le Frère sanguinaire.

Quoique encouragée par l'affabilité de son noble compatriote, ce ne fut pas sans un sentiment qui ressemblait à la terreur que Jeanie se trouva seule dans un lieu si solitaire avec un homme d'un rang aussi élevé. Avoir été admise dans la maison du duc, et y avoir obtenu une entrevue particulière, était déjà un événement assez extraordinaire et assez important dans les annales d'une vie aussi simple que la sienne; mais être sa compagne de voyage , puis se trouver tout à coup seule avec lui dans une solitude aussi isolée, il y avait là un mystère inquiétant. Une héroïne de roman aurait pu soupçonner et redouter le pouvoir de ses charmes, mais Jeanie était trop sage pour qu'une pensée si extravagante se glissât dans son esprit. Quoi qu'il en soit, elle avait le plus ardent désir de savoir où elle était, et à qui elle allait être présentée.

Elle remarqua que le costume du duc, quoique indiquant son importance et son rang (car dans ce temps-là ce n'était pas la mode que des hommes de qualité s'habillassent comme leurs cochers ou leurs palefreniers), était cependant plus simple que celui qu'elle lui avait vu porter la première fois, et sans aucune de ces décorations extérieures qui annoncent un personnage de la première distinction. Enlin il était vêtu aussi simplement qu'un homme de bon ton pouvait l'être dans les rues de Londres le matin, et cette circonstance servit à dissiper une opinion que Jeanie coin-

WALTER SCOTT

menoait à concevoir qu'il avait l'intention de lui faire plaider sa cause en présence de la reine elle - même. « .Mais sûrement, se dit -elle à elle-même, il aurait mis sa belle étoile et sa jarretière s'il avait cru se trouver en présence de Sa Majesté; et puis ceci ressemble plus au cbàteau d'un seigneur qu'au palais d'un roi. »

Jl y avait du bon sens dans cette réflexion de Jeanie ; mais elle connaissait trop peu l'étiquette et les relations particulières qui existaient entre le gouvernement et le duc d'Argyle , pour en juger. Le duc, comme nous l'avons déjà dit , était alors en opposition ouverte avec l'administration de sir Robert Walpole , et on le disait en disgrâce auprès de la famille royale, à laquelle il avait rendu de si importants services ; mais une des maximes de la reine Caroline était de se comporter vis-à-vis de ses amis politiques avec autant de précaution que s'ils devaient être un jour ses ennemis , et envers ses ennemis politiques avec le même degré de circonspection que s'ils devaient devenir ses amis. Depuis Marguerite d'Anjou , aucune reine n'avait exercé uneaussi grande influence sur les affaires de l'Angleterre, et l'adresse qu'elle déploya personnellement dans plusieurs occasions ne contribua pas médiocrement à ramener de leur hérésie politique beaucoup de ces torys déterminés qui , après que le règne des Stuarts se fut éteint dans la personne de la reine Anne, étaient plus disposés à prêter serment de lidélité à son frère, le chevalier de Saint-George , qu'à consentir à l'établissement de la maison de Hanovre. Son mari , dont la plus brillante qualité était le courage qu'il avait déployé sur le champ de bataille, et qui se résignait, pour ainsi dire, à remplir l'office de roi d'Angleterre sans avoir jamais pu acquérir les habitudes anglaises ou se familiariser avec le caractère anglais, trouvait le plus puissant secours dans l'adresse de sa femme; et tandis qu'en apparence il se montrait jaloux de ne consulter que sa

volonté ou son bon plaisir, il était en particulier assez prudent pour prendre et suivreles avis de sa compaiineplus habile. Il lui confiait la t;\che délicate de déterminer les différents degrés de faveurs nécessaires pour se rattacher ceux qui flottaient dans leurs opinions, pour conlirmer dans leur attachement ceux sur lesquels il pouvait déjà compter, et regagner à sa cause ceux qui s'en étaient éloignés.

A toute l'adresse séduisante et à la grâce d'une femme qui, pour cette époque , pouvait passer pour accomplie , la reine Caroline joignait l'esprit maie et la force d'ame de l'autre sexe. Elle était naturellement fière, et sa politique ne pouvait pas toujours tempérer l'expression de son mécontentement, quoique personne ne fût plus habile à réparer de telles maladresses lorsque la prudence venait au secours de ses passions. Elle aimait la possession réelle du pouvoir plus encore que l'apparence, et quelque mesure sage et populaire qu'elle eut prise par elle-même, elle voulait toujours que le roi en recueillit l'honneur et l'avantage , sentant bien que le meilleur moyen de conserver son autorité était de rendre respectable celle de son mari. Elle avait un désir si vif de se conformer a tous ses goûts , qu'à l'époque où elle était menacée de la goutte , elle eut fréquemment recours aux bains froids pour en arrêter les accès, afin de pouvoir accompagner le roi dans ses promenades, au péril de sa vie.

Il entrait dans le plan de conduite de la reine Caroline, et en ce point elle était conséquente dans sa politique , de conserver des relations particulières ;nee ceux qu'elle traitait défavorablement en public, ou qui pour divei raisons étaient mal vus à la cour. De celle manière, elle tenait entre mains Je fil de plusieurs intrigues politiques, et, sans s'engager a rien, empochait souvent le mécontentement de se changer en haine, et l'opposition de degénérer en rébellion. Si par quelque accident dos liaisons de oc genre venaient

LA PRISON DU à se découvrir, ce qu'elle prenait tous les moyens possibles d'empêcher, elle les représentait comme des liaisons de société qui n'avaient aucun rapport à la politique, et le premier ministre luimême, sir Robert Walpole , fut obligé de se contenter d'une semblable réponse, quand il découvrit que la reine avait donné audience à Pulteney, depuis comte de Bath , son ennemi le plus redoutable et le plus invétéré.

En voyant le soin que la reine Caroline prenait de conserver ainsi des liaisons avec les personnes qui semblaient le plus éloignées du parti de la couronne , on supposera facilement qu'elle s'était gardée de rompre entièrement avec le duc d'Argyle. Sa haute naissance, ses grands talents , l'estime dont il jouissait dans son pays , les grands services qu'il avait rendus à la maison de Brunswick en 1715, le plaçaient au rang de ceux qu'on ne peut mépriser sans danger. C'était lui qui par sa seule habileté, et presque sans aucune assistance, avait arrêté l'irruption des montagnards écossais que leurs chefs avaient rassemblés, et on ne pouvait douter qu'il ne lui fût facile d'exciter un nouveau soulèvement parmi eux , et de renouveler la guerre civile. On savait en outre que les ouvertures les plus flatteuses avaient été faites au duc par la cour de Saint-Germain. Le caractère et les dispositions de l'Ecosse n'étaient pas encore bien connus, et on regardait ce pays comme un volcan qui pouvait rester calme pendant quelques années , mais qui , au moment où l'on s'y attentendrait le moins, pouvait produire l'éruption la plus dangereuse. Il était donc de la plus grande importance de conserver secrètement quelques liaisons avec un personnage aussi important que le duc d'Argyle, et Caroline en avait trouvé le moyen par l'entremise d'une dame avec laquelle , comme épouse de George II , on n'aurait pu lui supposer des liaisons si intimes.

Ce n'était pas la moindre preuve de l'habileté de la reine d'avoir conservé,

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