CORRESPONDANCE
I.e ciel permit l'invention des lettre» pour le soulagement de quelque malheureux, d'un amant exilé, d'une belle captive. l'or».
A force de travail et de peine. Jeanie parvint à rédiger et à mettre à la poste, le jour suivant , non moins de trois lettres, entreprise si extraordinaire pour elle, et si étrangère à ses
habitudes, qu'elle aurait préféré faire trois fois autant de fromages de Dunlop. La première de ces lettres était très-courte. Elle était adressée à George Stauntbn, écuyer, au rectorat de Willingham par Grantham , dont elle avait appris l'adresse entre autres choses que lui avait communiquées le paysan bavard qui l'avait conduite à Stamford. Elle était ainsi conçue :
«Monsieur,
« Pour prévenir de nouveaux malheurs, dont il me semble qu'il y a eu assez , celle-ci est afin de vous apprendre que j'ai obtenu de Sa Majesté la Reine la grâce de ma sœur, ce dont je ne doute pas que vous ne vous réjouissiez , et je n'ai pas eu besoin de parler de l'affaire que vous savez. Ainsi donc, monsieur, je prie le ciel qu'il vous accorde une meilleure santé de corps et d'ame , et je souhaite que le grand médecin vienne un jour vous visiter dans sa bonté. Je vous prie aussi , monsieur , de ne jamais revoir ma sœur : plût à Dieu que vous ne l'eussiez jamais vue! Sur quoi, loin de vous désirer aucun mal, mais, au contraire , tout le hien possible , c'est-à-dire que vous quittiez vos voies d'iniquité (car pourquoi souhaiterais-je votre mort?), je reste votre très -humble servante, prête à vous obéir. Fous savez qui. »
La lettre suivante était adressée à son père : elle est trop longue pour la rapporter tout entière, nous n'en donnerons que des extraits.
« Très-cher et tbès-honoré père , « La présente , avec mes humbles respects, est pour vous informer qu'il a plu à Dieu de racheter la captivité de ma pauvre sœur, c'est-à-dire que Sa glorieuse Majesté la Reine, pour laquelle nous sommes à jamais tenus de prier, a racheté son ame en lui accordant la rançon de la vie sous la forme d'un pardon. Et j'ai parlé à la reine, face à face, et je n'en suis pas morte, car elle ne diffère pas beaucoup d'autres grandes dames , si ce n'est qu'elle a une majestueuse prestance,
et un œil perçant comme celui d'un faucon , qui vous transperce départ en part comme le poignard d'un montagnard.
Tout ce bien a été accompli , avec la permission du grand dispensateur , dont nous ne sommes que les instruments , par le duc d'Argyle, qui est un bon et véritable Écossais, et pas fier comme d'autres gens que nous connaissons , et qui s'entend assez bien en bestiaux pour un grand seigneur, à propos de quoi il m'adonne deux vaches du Devonshire, dont il est amoureux, quoique je tienne toujours pour la vraie race de l'Ayrshire. Je lui ai aussi promis un fromage , et je désirerais, si Gowan, notre vache bariolée , a une génisse, qu'on pût l'élever, car j'ai entendu dire qu'il n'en avait pas de cette race, et il n'est pas dédaigneux . mais au contraire , il acceptera volontiers le présent de pauvres gens, afin qu'ils puissent soulager leur cœur de la dette qu'ils ont contractée envers lui.
Son Honneur le duc veut bien accepter aussi un de mes fromage de Dunlop , et ce ne sera pas ma faute s'il n'a pas le meilleur qui ait jamais été fait dans le Lowden.» (Ici suivaient, sur la race de bestiaux et les travaux de la laiterie, quelques observations que nous nous proposons d'envoyer à la Société d'agriculture.) «Néanmoins tout ceci n'est rien en comparaison de la belle moisson de grâces que la Providence nous a accordée, et principalement de la vie de la pauvre Effie. O mon cher père!
puisqu'il a plu à Dieu d'être miséricordieux envers elle , ne lui refusez pas votre entier pardon , qui la mettra en état de devenir un vase d'élection et d'être la consolation de vos cheveux gris. Mon cher père , voulez-vous faire savoir au laird qu'il vous est survenu des amis d'une manière étrange , et que l'argent qu'il m'a prêté lui sera rendu avec reconnaissance ? J'ai encore une partie de cet argent, et quant au reste, je ne le garde pas dans une bourse ou dans le coin d'un mouchoir , mais le tout consiste en un petit morceau de papier, comme c'est la mode ici, et qui,
WALTKR SCOTT.
m'assure-t-on , vaut bien l'argent qu'il représente. Et aussi, mon cher père, grâce à M. Butler , j'ai été très-bien accueillie par le duc . car il paraît qu'il y a eu des services rendus entre leurs grandspères dans les anciens temps de trouble. iMistressGlassaussiaeu pour moilesbontésd'unemère. Elleaici nnebellemaison, et vit commodément avec deux servantes, un commis et un garçon de boutique. Elle doit vous envoyer une livre de son tabac fin et aussi de quelque autre espèce , et il faudra que nous pensions à lui faire un présent, après toutes les bonnêtetés qu'elle a eues pour moi. Le duc doit expédier le pardon par un exprés, parce que je ne puis pas voyager assez vite, et je dois m'en retourner' avec un des domestiques de Sa Grâce, un nommé John Archibald, qui est un homme d'un certain âge, et fort honnête, et qui dit vous avoir vu, il y a Jonc-temps, quand vous achetiez des bestiaux dans l'ouest, au laird d'Auçhtermugithy. Peut-être ne vous sôuviendrez-vous pas de lui ; mais , quoi qu'il en soit , c'est un homme bien honnête. Et il y aura aussi avec nous mistress Daily Dutton, qui va tenir la laiterie àlnverary. Ils me mèneront jusqu'à Glasgow, d'où il n'est pas bien difficile de revenir chez nous, ce que je désire par-dessus toutes choses. Puisse le dispensateur de tous les biens veiller sur vous et votre santé , dans tous les moments de votre vie! c'est la prière que fait ardemment votre affectionnée fille. Jeanie Deans. » La troisième lettre était pour Butler; en voici la teneur :
i « Monsieub Butler,
«Vous serez bien aise d'apprendre que le but de mon voyage est, grâce à Dieu, accompli, et que tout a été pour le mieux, et que le duc d'Ar^yle a bien accueilli le papier de votre crand-père, et même qu'il a écrit votre nom avec un cravon sur un petit livre de maroquin, ce qui me fait croire qu'il pensera à vous pour une cure ou pour une école , car il en a assez à donner. Je vous dirai aussi que
j'ai vu la reine, qui, de sa propre main, m'a donné un étui contenant un nécessaire. Elle n'avait pas sa couronne et son sceptre, mais on les lui garde, comme on fait des plus beaux habits des enfants pour qu'ils les portent quand il en est besoin. On les tient renfermés dans une tour qui ne ressemble pas à la tour de Libberton ou à celle de Craig- Millar, mais plutôt au château d'Edimbourg, si les bâtiments étaient abattus et reconstruits au milieu du North-Loch. La reine a été aussi très-généreuse avec moi , elle m'a donné un papier qui , m'assure-t-on , vaut 50 lit. sterl. , et cela , afin de payer les dépenses de mon voyage, tant de ma venue que de mon retour; de sorte, monsieur Butler, que comme nous sommes enfants de voisins, et que nous nous connaissons depuis si long-temps, sans parler de ce dont il a été question entre nous , j'espère que vous ne vous laisserez pas manquer de ce qui est nécessaire à votre santé, puisqu'il est à peu près égal que ce soit vous ou moi qui ayons de l'argent, lorsque l'un de nous deux en a besoin. Et songez que ce que j'en dis n'est pas pour vous rappeler rien de ce que vous seriez peutêtre bien aise d'oublier, dans le cas où vous obtiendriez un emploi dans l'Église ou une école, comme je l'ai dit ci-dessus. Seulement , j'espère que ce sera plutôt une école qu'une église, à cause du serment et du patronage qui pourraient ne pas passer facilement avec mon digne père; a moins que vous ne puissiez obtenir d'être nommé à la paroisse de Shrerghmedead , comme vous en avez eu un moment l'espérance , car je lui ai entendu dire que l'arbre de la vraie doctrine était plus profondément enraciné dans cette paroisse presque inculte, que dans la C.anongate d'Edimbourg.
J'aurais voulu savoir de quels livres \ <>i!s auriez besoin, monsieur Butler, car on eu a ici des maisons toutes pleines, et on en a tant qu'on est oblige d'en mettre dans la rue, et ceux-là sont probablement vendus à bon marche, car on doit être bien aise de s'en débarrasser,
pour qu*ils ne soient pas gâtés par le mauvais temps. C'est une bien grande ville que Londres , et j'ai vu tant de choses que ma pauvre tête en est tout étourdie. Vous savez depuis long-temps que je ne suis pas forte sur l'écriture , et il est près d'onze heures du soir, ce qui fait qu'il faut que je finisse. Je ferai mon voyage en bonne compagnie et en toute sûreté, et je suis d'autant plus contente de m'en retourner avec des gens de connaissance, qu'il m'est arrivé quelques accidents sur la route avant d'arri ver chez ma cousine mistress G lass, qui a une belle maison ici ; mais tout y est empoisonné par l'odeur du tabac, au point que j'en suis comme ivre... Mais qu'est-ce que tout cela en comparaison de la grande délivrance qui a été accordée à la maison de mon père, et dont, comme notre ancien et fidèle ami , je ne doute pas que vous ne vous réjouissiez extrêmement, et n'éprouviez la plus vive satisfaction. Je suis, mon cher monsieur Butler, pour le temps, comme pour l'éternité, votre sincère amie, « Jeanie Deans. »
Après ces travaux d'un genre inaccoutumé , Jeanie se mit au lit , et pendant quelque temps il lui fut impossible de dormir , étant à chaque instant réveillée par un tressaillement de joie en pensant qu'elle avait obtenu la grâce de sa sœur, et son cœur sentant le besoin d'épancher en actions de grâces la reconnaissance qui le pénétrait et de s'élever dans l'effusion de son bonheur vers celui qui avait été auparavant le dépositaire de ses inquiétudes et de ses chagrins.
Le lendemain et le jour suivant, mistress Glass, agitée par l'impatience de l'attente, ne cessa d'aller et venir dans sa boutique comme un pois qui bout dans une marmite, si l'on me passe la trivialité de cette comparaison. Le matin du troisième jour la voiture si ardemment attendue parut enfin avec quatre laquais à livrée d'un brun foncé galonnée d'or, et le duc lui-même en sortit
en habit brodé avec sa canne à pomme d'or, portant ses décorations et l'ordre de !a Jarretière, enfin tout resplendissant de magnificence et de grandeur, comme le dirait un conte de fées.
Il demanda à mistress Glass des nouvelles de sa petite compatriote, mais sans désirer la voir, probablement parce qu'il voulait éviter dans ses rapports avec elle toute apparence qui aurait pu être mal interprétée par la malignité.
«La reine, dit -il à mistress Glass, a daigné prendre en considération l'affaire de votre parente ; et touchée de l'affection courageuse et dévouée de sa sœur aînée, elle a bien voulu employer sa puissante intercession auprès du roi et en a obtenu la grâce d'Effie, qui vient de lui être expédiée en Ecosse, à la seule condition qu'elle serait bannie du pays pendant quatorze ans. L'avocat du roi , ajouta-t-iî, avait insisté sur cette modification , ayant représenté aux ministres de Sa Majesté que depuis sept ans seulement il y avait eu en Ecosse vingt et un exemples d'infanticide.
— La peste soit de lui ! s'écria mistress Glass : quel besoin avait-il de parler ainsi de ses compatriotes , et à des Anglais encore ! J'avais regardé jusqu'à présent l'avocat du roi comme un brave et honnête homme , mais je vois que c'est un vilain oiseau : Votre Grâce m'excusera de me servir d'une telle expression. Que va faire maintenant la pauvre fille dans une terre étrangère ? La pauvre malheureuse ! c'est la mettre dans le cas de retomber dans la même faute, que de l'envoyer loin de la surveillance de ses parents et de ses amis !
— Bah , bah ! dit le duc , il ne faut pas prévoir ces choses-là. Elle peut venir à Londres ou aller en Amérique, et se bien marier, malgré tout ce qui s'est passé.
— Ma foi , comme Votre Grâce veut bien le dire, cela n'est pas impossible, répondit mistress Glass ; et maintenant que j'y pense, il y a un de mes anciens correspondants de la Virginie, Éphraïm Buckskin, qui mefournil du tabac depuis
quarante ans, et ce n'est pas une faible pratique que la mienne, et voilà dix ans qu'il m'écrit de lui envoyer une femme. Le brave homme n'a pas plus de soixante ans; il est d'ailleurs frais et dispos , et il fait de bonnes affaires; un mot de ma main suffirait, j'en suis sûre, pour arranger cela, et le malheur d'Eflie (dont je ne vois pas d'ailleurs qu'il soit absolument nécessaire de parler) ne serait pas regardé dans ce pays-là comme un obstacle.
— Est-eile jolie? demanda le duc : sa sœur est une fille de bonne mine, mais elle ne peut passer pour belle.
— Oh ! Effie est bien plus jolie que Jeanie, dit mistress Glass, quoiqu'il y ait long-temps que je ne l'aie vue moimême; mais j'entends parler des Deans par tous mes amis du pays lorsqu'ils viennent à Londres, et Votre Grâce sait que nous autres Écossais nous nous tenons tous.
— Et c'est tant mieux pour nous, dit le duc, et tant pis pour ceux qui se frottent à nous, comme le dit fort bien la vieille devise écossaise de votre enseigne, mistress Glass. Et maintenant j'espère que vous approuverez les mesures que j'ai prises pour renvoyer votre parente à sa famille. » Alors il lui détailla son plan , et mistress Glass, à chaque phrase de Sa Grâce, exprimait , par une révérence et un sourire, qu'elle y donnait une approbation sans réserve. Le duc conclut ainsi :
a Maintenant, mistress Glass, je vous prie de dire à Jeanie que j'espère qu'elle n'oubliera pas mon fromage quand elle sera de retour en Ecosse. Archibald a reçu mes ordres et pourvoira à toutes ses dépenses.
— Je demande très-humblement pardon a Votre Grâce, dit mistress Glass, mais vous n'avez pas besoin de vous inquiéter de cela ; les Deans sont à leur aise dans leur classe , et la jeune fille a de l'argent dans sa poche.
— Cela peut être, dit le duc, mais vous savez que lorsque Mac-Callum More voyage, il paie partout ; c'est notre cou-
SCOTT
tume à nous autres montagnards, mistress Glass, de prendre aux autres ce qui nous manque, et de donner à ceux qui ont besoin.
— Votre Grâce est connue po»r donner toujours et ne jamais prendre , dit mistress Glass.
— Pour vous prouver le contraire, dit le duc, je vais remplir ma boîte du tabac qui est dans ce pot, et je ne vous paierai pas un sou. » Puis la priant encore une fois de le rappeler au souvenir de Jeanie et de lui souhaiter de sa part un heureux voyage , il laissa mistress Glass le front radieux et le cœur épanoui de joie, la plus heureuse et la plus (ière de toutes les marchandes de tabac.
La bonté familière et l'affabilité du duc eurent par contre-coup un effet favorable sur la situation de Jeanie. Sa parente, quoique bonne femme et fort obligeante à son égard , s'était un peu trop identifiée avec les manières de Londres pour être entièrement satisfaite du costume national et campagnard de sa cousine, et d'ailleurs elle était un peu scandalisée du motif de son voyage. Mistress Glass aurait donc pu être moins empressée dans ses attentions pour Jeanie , sans l'intérêt que le premier des seigneurs écossais (car c'était ainsi que le duc d'Argyle était considéré dans l'opinion générale) semblait avoir pris à son sort; dès ce moment donc, comme une parente dont les vertus domestiques et l'attachement dévoué à sa famille avaient attiré l'attention et conquis l'approbation de la royauté même, Jeanie apparut à sa cousine sous un point de vue bien différent et bien plus favorable, et s'en vit traitée non seulement avec amitié, mais encore avec égard et respect.
Il n'eût tenu qu'à elle de faire autant de visites que mistress Glass avait de connaissances, et de voir autant de choses curieuses que Londres en pouvait reiifcrmer; mais excepte dans une OU deux occasions où elle alla dîner chez des cousins éloignes, et dans une autre où, cédant aux instances de mistress
Glass, elle se décida à l'accompagner chez mistress Dabby, femme du digne député Dabby, de Farringdon-Without , eïle ne profita guère de cette disposition. Comme mistress Dabby était la dame du rang le plus élevé que Jeanie eût vue à Londres après la reine, il lui arriva quelquefois par la suite de faire entre elles un parallèle, dans lequel elle remarquait que mistress Dabby était vêtue avec deux fois plus d'étalage, qu'elle était deux fois plus grosse, et parlait deux fois plus haut et deux fois plus que la reine, mais qu'elle n'avait pas ce regard de faucon qui donne la chair de poule et fait plier les genoux , et que, quoiqu'elle eût eu la bonté de lui donner un pain de sucre et deux livres de thé , cependant elle n'avait pas cet air de bonté qui va au cœur, et qui était peint sur la figure de la reine, lorsqu'elle lui mit dans la main le petit portefeuille.
Jeanie aurait peut-être pris plus de godt à tous les objets curieux et nouveaux pour elle que présentait la capitale , sans la condition attachée au pardon de sa soeur, et qui avait sensiblement affligé son cœur affectueux. Elle éprouva cependant quelque soulagement sur ce sujet, d'une lettre qu'elle reçut de son père par le retour du courrier, en réponse à celle qu'elle lui avait écrite. Il lui envoyait ses plus tendres bénédictions et son entière approbation de la démarche qu'elle avait faite, et qui sans doute était une inspiration directe que le ciel lui avait envoyée afin qu'elle devînt un instrument de salut pour une famille prête à périr.
« Si jamais délivrance fut chère et précieuse , disait-il , et si la vie qu'on nous a sauvée peut devenir plus douce et plus agréable, c'est quand elle nous est rendue par les soins de ceux auxquels nous attachent les nœuds du sang et de Taffection. Que votre cœur ne se trouble pas au-dedans de vous , si cette victime, échappée de l'autel sur lequel elle était attachée pour être sacrifiée aux lois humaines, est maintenant chassée