‹ La Production et l'Échange au Point de vue énergétiqueChapitre 57 sur 145 · LS · texte numérisé non relu

LS

différents. Le taylorisme économise l'énergie à l’atelier, la rationalisation dans l’entreprise et le productivisme dans la société. Quant à la technocratie, elle se préoccupe d’utiliser les énergies ainsi accrues, en vue d'atteindre le but Premier de la production, malheureusement perdu de vue

par beaucoup, et qui est d'augmenter le bien-être de l’humanité.

[. — LE TAYLORISME

Le système taylor, ou taylorisme, a pour but d’augmenter la production en apprenant à l’ouvrier à travailler. Il tend à économiser l’énergie physique de l’ouvrier, en évitant les gaspillages de temps et de force de travail.

Avant lui l’intensification de la division du travail avait déjà marqué un progrès et favorisé la production. C’est elle qui a permis à l’ouvrier de concentrer ses efforts sur une tâche, grâce à l’habileté acquise par la répétition des mouvements. Certes, ce soin mis à économiser la force de travail procédait de la conviction que le travail de l’ouvrier avait une productivité particulière. C’était une constatation de l’expérience, à laquelle l’énergétique a donné plus tard lappui de ses démonstrations.

TAYLOR, qui était un technicien, a perfectionné la méthode. Ayant constaté que l’ouvrier ne savait pas travailler, il a voulu réaliser son adaptation à la machine, pour augmenter le rendement de celle-ci.

Il est probable que ses considérations pratiques de véritable homme d’affaires ne se sont pas appuyées, à l’époque, sur des spéculations théoriques, pas plus que ces dernières n’ont guidé ceux qui ont réalisé la division du travail. Mais on est obligé de reconnaître qu’en agissant comme il l’a fait, TAYLOR s’est conduit comme s’il avait connu et voulu appliquer les principes de l’énergétique.

Vouloir économiser le travail humain, pour l’appliquer uniquement à des tâches productives, c’est en effet adhérer à notre thèse que le travail humain est seul vraiment productif. L'homme qui conduit ou qui sert la machine fait la seule chose que la machine ne pourrait faire livrée à elle-même. Il se constitue le cerveau, l’âme, l’intelligence de celle-ci. Il apporte à la force aveugle qu’elle utilise la parcelle de travail intellectuel nécessaire pour la féconder. Certes, les capacités purement intellectuelles que doivent posséder les ouvriers sont variables avec les professions, mais elles sont, malgré tout, toujours nécessaires et se superposent à des qualités d'ordre physique telles que la force, la perception, l’action réflexe, qui interviennent aussi chez eux.

Les principes sur lesquels TAyLoR fait reposer son Système semblent le résultat de considérations énergétistes : on peut les exposer comme il suit :

1° Etude de la fatigue et recherche du rythme le plus favorable à l'effort. .

2° Nécessité de sélectionner les ouvriérs.

3° Adaptation de l'outillage au travail.

L'application de ces principes revient à économiser de l'énergie, par une étude des mouvements permettant d’éliminer les gaspillages, par l’utilisation des plus aptes, par la réduction des dissipations d'énergie dues à outillage, quand celui-ci est inadapté.

De telles préoccupations ne sont pas l’apanage d’un technicien. La plupart ont sollicité l'attention des physiologistes. Des savants, tels que CHAUVEAU, ont étudié la machine humaine et en ont déduit des lois permettant dasseoir l’organisation scientifique du travail sur des bases qui ne soient pas uniquement empiriques. Ainsi le technicien et l’énergétiste se rejoignent.

Voici, par exemple, quelques-unes des conclusions auxquelles ont conduit les expériences des physiologistes.

L'énergie consommée par le muscle actif peut produire du travail statique d'équilibration et du travail dynamique

(positif ou négatif) de mouvement, consistant à imprimer à une masse libre (rendue libre par équilibration) une vitesse v.

Le travail utile est emprunté partie au travail statique Partie au travail dynamique du muscle. La partie fournie par le travail dynamique est d’autant plus grande que la vitesse communiquée est plus grande.

Une partie de la dépense de travail statique est toujours transformée en chaleur. Cette partie, transformée en chaleur, est d'autant plus grande que le mouvement est plus lent (1).

On conclut de là que les mouvements rapides sont ceux qui utilisent le mieux l'énergie mise en jeu.

‘Une autre constatation permet de déterminer la perte d'énergie due à la mise en train. Il y a une mise en train, quand de l’énergie est employée à communiquer de la force vive à un moteur, sans produire aucun travail utile. Cette dépense existe aussi bien dans les moteurs inanimés que dans les moteurs animés.

Mais, dans les premiers, qui ont un mouvement rotatif continu, elle est en général très faible, la mise en marche n'ayant lieu qu’une seule fois au début d’une opération, prolongée ensuite sans interruption.

« Au contraire, le moteur muscle est un appareil à fonc-

tionnement essentiellement discontinu et c’est là son

inconvénient. La dépense de mise en train prend donc

une importance relative très grande avec les moteurs

animés, car, à chaque fois qu'un muscle est arrivé au

» bout de sa çontraction et que le mouvement change de sens, la force vive acquise est annulée et il faut renouveler la dépense. »

VV V v

Cette dépense a été reconnue par CHAUVEAU proportionnelle au poids soulevé et au nombre des alternances pendant l’opération. « Pour soulever une charge, conclut CHau- » VEAU, il y a économie énorme, à faire quelques grands » mouvements plutôt que beaucoup de petits. » Ceci a une

(4) Georges MATISSE. — Op. cit. page 57.

importance considérable au point de vue du rendement du travail humain ou animal.

Ce rendement de la machine humaine a lui-même été étudié.

Des constatations que nous avons rapportées on déduit les règles suivantes (1) :

La vitesse améliore le rendement. Par suite, il en coûte moins de doubler la vitesse que de doubler la charge. L'énergie est mieux employée en réduisant les fardeaux de moitié et en travaillant deux fois plus vite.

Par contre, à cause des dépenses de mise en train, le rendement s’abaisse dès que les coups de collier deviennent fréquents. Aussi le travailleur adopte une vitesse de régime libre, qui économise sa dépense énergétique. Au régime libre correspondent un maximum de travail et un maxi- -Mmum de rendement que LAULANIÉ appelle optimum économique. Si l’on veut épuiser l’énergie d’un moteur pour obtenir le plus de travail possible dans le minimum de temps, il faut accroître la charge, mais il y a gaspillage d'énergie pour une charge croissante. Si l’on veut que le moteur travaille sous la loi de la moindre dépense, il faut que la charge et la vitesse se combinent d’une façon appropriée. Le rendement de la machine humaine est donc essentiellement variable.

Il varie suivant les conditions mécaniques, énergétiques du travail. Il dépend du temps, de la vitesse, de l'entrée en jeu de tel ou tel groupe musculaire qui aggrave la dépense, du raccourcissement plus ou moins grand des muscles actifs. L’ouvrier habile sait économiser ses forces. Il y a une science du travail, mais aussi un art de travailler caractéristique de la machine humaine, ne se retrouvant pas dans les moteurs inanimés.

Le travail, pour être maximum, doit voir régler les conditions mécaniques, la vitesse, l'effort strictement suffisant. Il existe une limite pour le fardeau et une pour la

() Jules Amar. — Le rendement de la machine humaine. Thèse Paris

vitesse, Ces limites dépassées conduisent l'organisme qui travaille à ne plus se débarrasser de ses déchets et à ne plus se ravitailler en énergie. Ceci condamne l'application du système TAyLoR quand il impose à des ouvriers, même sélectionnés, mais pourtant différents, des règles identiques de travail. Sans doute, la volonté influe sur le rendement. Ses excitations ont leur rôle, mais elles ne réduisent pas la dépense, au contraire. Ainsi l’homme qui travaille à jeun fait appel à ses réserves. Il se consomme. On a trouvé que l’homme dépensait moins que la machine. Toutefois, si l’on compare l’homme à la machine, cela amène à constater la supériorité relative de celle-ci. En effet, l’homme est supérieur par l’art de travailler et le rendement de son travail, mais il est le pire moteur pour la puissance. Il faudrait un nombre immense de machines humaines, pour effectuer dans le même temps le travail d’une dynamo. Par contre, quand le facteur durée n’intervient pas, l’homme est un outil précieux, utilisable sur place, se procurant partout où il vit le combustible qui l’alimentera, au besoin forçant la terre à le lui donner.

Nous voyons que la bio-énergétique, pour appeler par son nom l’énergétique de la vie, a établi des principes qui auraient pu servir à TAYLOR quand il a créé son système. Qu'il ait été guidé par l’empirisme et non par des considérations énergétiques, cela ne change rien au fait que ce système a pour but l’économie de l’énergie de l’ouvrier et qu’il la réalise en appliquant des règles que l’énergétique justifie, ses défauts étant imputables à des pratiques en désaccord avec celle-ci.

Il convient, en effet, de ne pas oublier, et nous venons d'y faire allusion, que tout n’est pas parfait dans le taylorisme. Les critiques qui lui ont été adressées sont bien connues. Les principales ont trait à l’automatisme qu'il fait naître chez l’ouvrier et à l’effacement de la personnalité qu’il entraîne, ainsi qu’à l’usure que provoque la fatigue due à la tension de la volonté.

Nous analysons ci-dessous une étude sur le rôle du sen-

ent tdie

timent de la fatigue (1) qui montre que TAYLOR n’a pas su interpréter toujours, comme il l’aurait fallu, ce sentiment. On peut en déduire comment son système gagnerait à être modifié, en s’inspirant des enseignements de l’énergétique.

Le physiologiste italien Angelo MAsso a formulé en 1894 la loi de l'épuisement. Celui-ci ne croît pas en proportion directe du travail. Un travail, effectué sur un muscle déjà fatigué, agit d’une manière plus nuisible sur ce muscle qu'un travail plus grand accompli dans des conditions normales. Afin de vaincre l’inertie qui envahit les muscles, le système nerveux est astreint à fournir un effort plus considérable. L’influx envoyé aux muscles stimule ces derniers, même s'ils sont fatigués : mais cela produit une désassimilation anormale, qui aboutit au déversement dans le sang de produits toxiques.

D’expériences nombreuses, on déduit une Loi de la fatigue. La fatigue croît plus vite que le travail. Le travail croît en progression arithmétique, alors que la fatigue croît en progression géométrique. Ceci s’appliquerait d’ailleurs aussi bien à la fatigue intellectuélle. On déduit de cette loi des conséquences au point de vue social, que nous n'avons pas à envisager ici. Par contre, il est nécessaire d’insister sur l'importance évolutive du sentiment de la fatigue, car c’est lui qui permet d'éviter les travaux exagérés.

Les études d’'IMBERT sur le fonctionnement économique de l’organisme montrent que, dans les actes mécaniques comme dans la consommation d'énergie, on reconnaît la préoccupation inconsciente et constante de réduire au minimum la dépense totale d'énergie et la réalisation volontaire des conditions mécaniques qui correspondent à cette dépense minimum. L'organisme apparaît comme apte à apprécier l’influence de deux ordres de conditions, les unes extérieures et de nature mécanique, les autres intérieures et de nature physiologique. Il sait donc tenir compte à Ja

nn

(1) TotEyko. — La productivité et la durée du travail titut de Sociologie, Bruxelles, juillet 1921.

. Revue de l’Ins-

fois des lois mathématiques et des lois biologiques, mais c’est toujours par le même procédé qu’il porte son jugement. Le fonctionnement du moteur animé est influencé par le fonctionnement même et c’est avec la préoccupation d’écarter la fatigue que nous réglons son fonctionnement. L'apprentissage, amène par des essais successifs, à l'économie des mouvements. En dehors de cette phase, c’est le sentiment de la fatigue, coexistant au sentiment de l’effort, qui conduit au même résultat. Les mouvements impropres, accompagnés d’un gaspillage d'énergie, sont ceux qui fatiguent le plus.

Le rôle du sentiment de la fatigue ne pourra s'exercer qu'entre certaines limites. Des illusions, des oscillations sont possibles, ainsi que des aberrations, d’autant plus fréquentes que le travail est plus compliqué. Aussi n’est-il pas vrai que les bons ouvriers sachent eux-mêmes toujours bien utiliser leur force, pour obtenir le meilleur résultat avec le minimum de fatigue. TAYLOR a montré qu'ici le sentiment de la fatigue ne peut être consulté, il faut des recherches scientifiques. Ceci n’est pas en contradiction avec la remarque faite plus haut que pour chaque homme il y a un rythme de travail optimum. Ce rythme existe bien, mais il peut être nécessaire de le révéler à certains. Le sentiment de la fatigue ne serait pas toujours suffisant pour cela. D’autre part, ainsi que nous l’avons dit, dans certains cas, une volonté tenace peut reculer les bornes de la fatigue, mais l'épuisement apparaît tout d’un coup et plus grave.

La fatigue, en effet, est la résultante très complexe de nombreux facteurs. Les heures de travail, leur distribution, les repos ne constituent que quelques éléments du . problème ; ce qui fait dire à LiessE qu’il est absurde de fixer a priori, pour toutes les industries et tous les pays, une même journée de travail. L'intelligence générale et le degré de culture influent aussi sur le travail des ouvriers, indépendamment de leurs aptitudes particulières. Il s’établit une véritable hiérarchie professionnelle correspondant à la mise en jeu d’une attention de plus en plus

précise, depuis le manœuvre jusqu’au fraiseur par exemple (WaxWEILER). L'adaptation de l’ouvrier à une technique sans cesse en progrès nécessite encore de l'intelligence. L’ouvrier ne peut être assimilé à une machine industrielle et le facteur psychologique joue un rôle important. IMBERT a d’ailleurs montré que, même pour un travail professionnel paraissant d'ordre essentiellement mécanique, l’habileté de l’ouvrier et, par conséquent, son salaire, peuvent dépendre beaucoup plus de ses qualités cérébrales que de ses qualités physiques. Ceci corrobore ce que nous avons dit plus haut de l’influence de l’intellectualité sur la productivité du travail et montre l’énorme importance de la sélection des ouvriers, qui constitue la base du système TAYLOR.

Mais ce système n’est pas parfait, car il n’a envisagé ceux-ci qu’au point de vue surproduction, rapidité du travail, en négligeant la fatigue, l’usure, le besoin de liberté. le facteur individuel si important dans certains métiers. Ce système est donc à reviser en ce qui concerne le bienêtre de l’ouvrier et aussi dans l'intérêt de sa productivité. Des expériences ont montré que la productivité n’est pas proportionnelle au nombre d’heures de travail. Des journées portées à douze et à quinze heures pendant la guerre ont dû être réduites. De nombreux exemples démontrent que la fatigue diminue Je rendement.

Il y a donc accord absolu entre l’énergétique et le système TAYLOR et, si ce dernier mérite des critiques, c’est quand il se sépare de l’énergétique.

En mettant en relief Je rôle éminent de l'intelligence dans le travail le plus vulgaire elle fait mieux comprendre la véritable nature de ce matériel humain, que l’on n'apprécie pas toujours à sa Juste valeur ét que le travail industriel use d’uné façon prématurée, s’il est vrai qu’à trente-cinq ans un ouvrier est vieilli et considéré comme une non valeur en Amérique. C’est à l’énergétique que lon devra de voir changer une situation qui ne fait pas honneur aux réalisateurs du taylorisme, et qui est résumée dans l'appréciation suivante, peut-être exagérée, mais

fort significative : « Dans les usines américaines l'auto- » matisme de la production a pour effet que l'intelligence > d'un ouvrier est un désavantage dans la lutte pour la » vie. Le Scientific Management exige des ouvriers bêtes. » et soumis » (1). Ceci, qui est en contradiction avec ce que nous venons de dire de l’intellectualité existant dans tout travail, n’était peut-être pas voulu par TAYLOR, puisque le degré du développement intellectuel joue un rôle dans la sélection des ouvriers qu’il préconise, mais il semble bien que, par suite de l'extension même de son SYStème, ce dernier, mis en œuvre par des cerveaux rudes et positifs, ait incliné l’industrie américaine vers une organisation du travail, où l’insensibilité de la machine se communique à l’homme.

Nous allons voir que la rationalisation, plus scientifique que le taylorisme, a fait un effort pour réagir contre ces excès, aussi bien dans l'intérêt de l'humanité que dans celui de la production.

Page 1