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A la recherche de la vérité

J'étois dans ces dispositions d'incertitude & de doute ', que Descanes exige pour la recherche de la vérité -. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant et pénible; il n'y a que l'intérêt du vice ou la paresse de l'ame qui nous v laisse. Je n'avois point le cœur assez corrompu pour m'v plaire; & rien ne conserve mieux l'habitude de réfléchir, que d'être plus content de soi que de sa fortune ^.

' Comparer avec Marie Huber, Reli/fion essentielle [i5i], [. Lettre aux éditeurs (non paginée) : « [L'auteur] suppose un Homme qui n'a point eu de Maître sur la Religion, un Homme qui se consulte lui-même pour découvrir d'où il est venu et où il va, et qui par une suite de cet examen est amené, d'une conséquence à l'autre, à reconnaître un Premier Être, une Cause Suprême ».

- Discours de la Méthode, 1' Partie [8o], 4 et 10 : « Je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs qu'il me semblait n'avoir fait autre protît, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance... Voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort e.\travaganies et ridicules, ne laissent pas d'être communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, j'apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple et par la coutume ». Mais c'est volontairement que Descartes fait de ces incertitudes partielles un doute universel, tandis que le doute de Rousseau s'impose à lui en dépit de ses désirs et de ses efforts. En outre, le doute de Descartes n'est nullement un « état flottant» (texte de F|. « peu fait pour durer», « inquiétant et pénible ». Descartes y est resté neuf ans llll" Partie du Discours, p. 281 sans en souffrir: el, d'ailleurs, il laisse précisément hors de son doute ce qui inquiète surtout Rousseau, et qui motive son examen : les devoirs pratiques, la morale et la Religion.

' Parce que la réflexion, loin d'être importune, procure les satisfactions de la conscience.

la recherche de la vérité; cet état [est peu fait pour durer, ilj est inquiétant ^ et pénible. Il n'y a que [l'interest du vice] ^ la paresse de l'ame qui nous v laisse : ^ je n'avois * point le coeur assés corrompu pour m'v plaire et ■ * rien * ne conserve mieux i l'habitude ■• de réfléchir que d'être plus content de soi que de sa fortune. Je niéditois donc sur le triste sort des (* humains) -'jettes sur cette mer des opinions 'humaines] sans gouvernail (et) sans ('"voiles) et li\Tés à leurs passions orageuses sans autre guide qu'un pilote ("aveuglé) qui méconnoit sa route et qui ne sait ni d'où il \ient ni où il va. Je me disois "'-j'aime la vérité ('^ la seule chose qui me manque est de) i" laj '^ connoitre, qu'on me la montre et j'y r 158 ™ demeure attaché "'. || Quoique j'aye souvent éprouvé de plus grands maux je n'ai jamais '' mené une \ie aussi ''^ desagréable que dans ces tems de '" peine et d'anxiétés ou '-" flotant sans cesse de doute en doute je ne raportois de mes longues méditations qu'incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon (-' être) et sur -- le principe de mes devoirs.

' M. < et >.

- B. ou la.

^ (mais quand sic faire pour en sortir). ■• I. (pas) [point].

' (pour deux mots illisibles).

" (de... ne nourrit).

' (du malheur me laissoit cette disposition). ' [mortels].

"B. (jettes) [flo'.ans].

"> [boussole].

" [inexpérimenté].

'^ (je veux le bien [je sens qu'il existe]). '^ [je la cherche (sans) et ne puis la]. '* (le).

'° B. reconnoitre.

'* B. Pourquoi faut-il qu'elle se dérobe à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer ?

'" B. passé [(mené)].

" B. constamment désagréable. — M. < constamment >.

" B. trouble.

'" B. (flotant) sans cesse [errant].

^' [existence]. — B. être.

-- B. la régie.

Je méditois donc sur le triste sort des mortels, flottans sur cette mer des opinions humaines*, sans gouvernail, j sans boussole, & livrés à leurs [26] passions orageuses, sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté qui méconnoît sa route, & qui ne sait ni d'où il vient, ni où il va. Je me disois; jaime la vérité, je la cherche & ne puis la reconnoitre; qu'on me la montre, & j'y demeure attaché : pourquoi faut-il qu'elle se dérobe à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer ?

Quoique j'aye souvent éprouvé de plus grands maux, je n'ai jamais mené une vie aussi constament désagréable que dans ces tems de trouble & d'anxiétés, où sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportois de mes longues méditations qu'incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être & sur la régie de mes devoirs.

* Bossuet avait déjà dit. Sermon sur la loi de Dieu '53], VIII, 472-473 : « Quand je regarde quelquefois en moi-même cette mer si vaste et si agitée, si j'ose parler de la sorte, des raisons et opinions humaines ». D'ailleurs, tout le premier point de ce sermon n'est guère qu'un réquisitoire contre la Philosophie, très voisin de celui de Rousseau. Est-il besoin de rappeler que Rousseau ne l'a point connu, puisque les Sermons ne furent imprimés qu'en 1772? Mais cette similitude d'arguments et d'expressions montre bien tout ce qu'il y a de traditionnel dans les idées du Vicaire.

50 REDACTIONS MANUSCRITES

(' J'entends beaucoup parler des sceptiques^. Ces philosophes ou n'existent pas, ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu'il nous importe -de connoitre est un état trop violent pour ^ l'homme. 11 n'v ^ résiste pas longtems, il se décide ^ de manière ou d'autre et il aime mieux se tromper que '■ de ne rien croire.

Ce qui ' îaisoit mon * plus grand embarras c'est qu'étant né dans une * religion qui décide tout, qui ne permet aucun doute un seul point rejette (^° me faisoit) rejetter i' tout le reste et que l'impossibilité d'admettre tant de décisions absurdes me détachoit aussi de ce nies! qui ne l'éloient pas. En me disant crovez tout (ou rien) l'on ('- me îorçoit) à ne rien croire et je ne savois plus où m'arrêter.

' [(Je n'imagine pas ce que c'est que d'être sceptique par sistême) comment peut-on être sceptique par sistême et de bonne foi. Je ne (l'imagine pas) puis l'imaginer]. — B. saurois l'imaginer.

- B. si fort.

' B. (l'homme) [l'esprit humain].

■* B. (résiste pas) [sauroit persévérer] longtems [sincèrement].

^ B. [malgré lui]. — I. [malgré lui].

" B. < de >.

• B. redoubloit.

" B. < plus grand >.

» B. Eglise.

'" [fait]. — B. me faisoit.

" I. tous le (s autres) [reste].

'- [m'engageoit]. — B. on (me forçoit à ne) [m'empèchoit de]. — I. me forçoit à ne.

Comment peut-on être sceptique par système & de bonne-toi ^ .■' je ne saurais le comprendre -. Ces Philosophes, ou n'existent pas. ou sont les I plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu'il [27] nous importe de connoitre i, est un état trop violent pour l'esprit humain -■. il n'y résiste pas lonf,'-tems, il se décide malgré lui de manière ou d'autre, & il aime mieux se tromper que ne rien croire ^.

Ce qui redoubloit mon embarras, étoit qu'étant né dans une Eglise qui décide tout, qui ne permet aucun doute, un seul point rejette me t'aisoit rejetter tout le reste *, & que l'impossibilité d'admettre tant de

■ .\rticle Evidence dans {'Encyclopédie [218], 146 b : « J'entends par évidence une certitude à laquelle il nous est aussi impossible de nous refuser qu'il nous est impossible d'ignorer nos sensations actuelles. Cette définition suffit pour apercevoir que le pvrrhonisme général est de mauvaise foi ».

= \oltaire [242], 275 : « Inutile, on est sceptique sur mille choses qu'on ne connaît pas ». — Une note inédite de la Nouvelle Héloïse (VI, xi) [9], H, 69'", fournit a ce passage un excellent commentaire. La note est accrochée à la phrase de Wolmar à Saint-Preux (cf. V. 5i) : « Voilà le premier doute qui m'ait fait flotter dans le sentiment que vous avez si souvent attaqué ». Et Rousseau aio.ute ironiquement en marge : « Le premier doute qui fasse flotter un sceptique dans son sentiment ! Ceci me parait bien près du galimatias. Je crois pourtant entrevoir une espèce de sens. Jusque là, M. de Wolmar vivait avec sécurité dans ses doutes; cette sécurité s'ébranle, ces doutes commencent à lui devenir suspects. Il doute s'il lui est permis de douter. Ou bien ne serait-ce point que les prétendus sceptiques sont au fond très affirmatifs, très décidés pour l'avis contraire à celui qui leur parle, sauf à l'abandonner ensuite si leur adversaire le prend ! Mais il me semble que .M. de Wolmar tel qu'il nous le peint, homme simple et vrai, toujours plein de candeur et de bonne foi, n'était pas sceptique dans ce dernier sens ». J'ai souligné dans cette note quelques épithètes qui ont été reprises ici par Rousseau, à la page suivante.

' Il n'v avait guère de sceptique au XVIII' siècle pour prêcher ce doute absolu, destructeur de l'action. Beausobre. dans son Pvrrhonisme du sage [207], 26, écrivait : « Ces idées ne doivent pas plus empêcher de nous déclarer pour une hypothèse ou pour un sentiment, que l'incertitude des événements de la vie ne nous doit laisser indéterminés sur le parti que nous avons à prendre »; il disait encore, 104 : «Que l'incertitude de nos connaissances ne nous embarrasse point, leur bonté et leur utilité n'en souffriront point ».

■ Rousseau à Voltaire, lettre du 18 Août 1756, X, i3i : « L'état de doute est un état trop violent pour mon âme ».

^ Formev, Examen de V « Histoire naturelle de la Religion » de Hume [190], 179 : « Je serai de son avis [qu'on trouve la paix, comme dit Hume, dans le doute philosophique] aussitôt qu'il aura prouvé que le scepticisme est un état de repos et que l'esprit humain, environné de ténèbres, flottant dans le doute et dans l'incertitude, peut goûter une solide paix et jouir d'une tranquillité durable. Cela se pourrait peutêtre lorsque le sujet est indifférent; mais celui-ci nous intéresse de trop près pour le laisser ainsi à l'abandon et pour ne pas désirer d'en être éclairci ».

' Voltaire [242. 275 : « Bon ». — C'est, d'ailleurs, une réminiscence de Diderot, art. Éclectisme ■2\b], 274 a : « Le Christianisme ne soufl're aucune exception; rejeter un de ses dogmes, c'est n'en admettre aucun ».

Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions, je les trouvai tous fiers, ' affirmatifs. ' décisifs, dogmatiques, (^ sachant) tout, ne prouvant rien, * chacun d'eux « se moquant » des autres ^ et je vis qu'ils avoient tous raison. Ils triomphent quand ils attaquent, '' s'ils se deîîendent ils sont sans vigueur. Si \ous pesez ' les raisons ils n'en ont que pour détruire. Si \ous comptez les voix (* chacun) n'a que la sienne toutes les autres sont contre lui. Les (' consulter) n'étoit pas le mo\"en de ('" me tirer) de mon incertitude.

' I. (dogmatiques) [affinnatifs], dogmatiques.

^ B. < décisifs >.

' [n'ignorant rien]. — B. même dans leur scepticisme prétendu, n'ignorant.

■• B. < chacun d'eux > se moquant (tous) les uns.

■'■ B. < et je vis... triomphent >. Et ce (seul) point coinmun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphans.

" B. ils sont sans vigueur en se defïendant.

' B. (leurs) [les].

' (tous) [aucun d'eux], — B. Chacun est réduit à la sienne; ils ne s'accordent que pour disputer. Les écouter.

" [écouter].

'" [sortir].

décisions absurdes, me détachoit aussi de celles qui ne l'étoient pas. En me disant; croyez tout, on mempèchoit de rien croire, & je ne savois plus où m'arrèter '^.

Je consultai les Philosophes ^, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu ". n'ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant | les uns des autres: & ce point, commun à tous, me ^281 parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphans quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons, ils n'en ont que pour détruire ' ; si vous comptez les voi.x. chacun est

^ Comparer une note inédite de la Nouvelle Héloïse (VI, si) [8 B], 91"; elle était accrochée à cette déclaration de Julie mourante (V, 55) : « Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le croyais ». Rousseau ajoutait, parlant en son nom personnel : « Toute la plus grande docilité qu'on peut avoir en matière de foi, c'est de dire à un Pasteur ou à une Église : tout ce que vous croyez, je voudrais le croire ; car, quoiqu'on fasse, on ne saurait dire : tout ce que vous croyez, je le crois — sans s'esposeràdire un mensonge, parce qu'on promet plus qu'on n'a le pouvoir de tenir».

* Tout ce réquisitoire est à rapprocher du récit des Rêveries, l\, 341 : « Je vivais alors avec des philosophes modernes, qui ne ressemblaient guère aux anciens : au lieu de lever mes doutes et de lixer mes irrésolutions, ils avaient ébranlé toutes les certitudes que je croyais avoir sur les points qu'il m'importait le plus de connaître : car, ardents missionnaires d'athéisme et très impérieux dogmatiques, ils n'enduraient point sans colère que sur quelque point que ce pût être, on osât penser autrement qu'eux », etc. — Rousseau reprend ici, avec plus de véhémence, les ironies de Descartes contre les philosophes. Discours de la Méthode, V et H" Parties [80], 8, 16 : « Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que. voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit

douteuse, etc Ayant appris dès le collège qu'on ne saurait rien imaginer de si

étrange et si peu croyable qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes ». Dans cette dernière phrase. Descartes fait allusion au texte de Cicéron. De Divinatione, II, 58 ; « Nihil tam absurde dici potest, quod non dicatur ab aliquo Philosophorum ». Voltaire avait repris cette citation à son compte dans l'édition de 1 756 de sa Philosophie de Xewton j53], 434, note; et Rousseau, qui lisait les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, pouvait la retrouver aussi dans le Mémoire sur les sectes philosophiques de l'abbé Souchay (17531. Ce Mémoire concluait ainsi [43], XIV, i5 : « Il n'y a point d'absurdité qui n'ait été avancée et soutenue par quelque philosophe, ni d'égarement dont la raison livrée à elle-même ne soit capable ». Cf., plus haut, la note 4 de la p. 25.

' Voltaire [242], 279 : « Faux, lisez Locke » ; cf., en effet. Lettres philosophiques, XIII [145], I, 169 : « Il [Locke] ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter ».

' Dialogues, IX, 143 : « Dans ce siècle, oii la philosophie ne fait que détruire » ; Discours sur les sciences et les arts, I, 12 : « Ils consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes ». Comparer avec le réquisitoire de Mirabeau contre les philosophes et leurs ouvrages, « qui détruisent tout et n'éditîent rien ». L'Ami des hommes [219], II, 143-145.

54 REDACTIONS MANUSCRITES

Je conceus que l'insuffisance de l'esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentimens et que l'orgueil est la seconde, nous n'avons point la mesure de cette machine immense nous n'en pouvons calculer les 'proportions, [nous] n'en connoissons ni les premières loix ni la cause finale, nous nous ignorons nous-mêmes, nous ne (- connoissons) ni nôtre (■* être) ni notre principe actif, * nous ne savons si ('nous sommes) un être " composé (ou simple). Des mistéres impénétrables nous environnent dL' toutes parts. Ils sont au dessus de la région sensible. Pour les percer nous (' cro3'ons) avoir de l'intelligence et nous n'avons que des sens*. Chacun se fraye '^ une route qu'il croit la bonne. "' « Nul » ne « peut (" voir) » si ('- elle) mène au but, cependant nous « '^ voulons » tout pénétrer tout connoitre.

La seule chose que nous ne sa\'ons point est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer au hazard \ei] croire ce qui n'est '^ pas que d'avouer qu'aucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie d'un grand tout dont les bornes nous échapent ^' ("' comment saurons

' B. (proportions) [rapports], — I. proportions.

- [concevons].

^ [nature].

■• B. à peine savons-nous si.

° [l'homme est].

" [simple ou].

' [pensons]. — B. (nous pensons avoir de [nous? croyons à nôtre]) [nous croyons avoir de].

" B. (sans songer que 1' [notre] intelligence de l'homme [elle-même] ne va pas plus loin que ses [nos] sens) et nous n'avons que de l'imagination. Chacun. — I. que (des sentimens) [de l'imagination].

'■' B. à travers ce monde imaginaire.

'" B. (mais).

" [juger]. — B. savoir.

'- [la sienne].

'' B. (pensons) [voulons].

" B. (point) [pas].

'* I. et que son auteur livre à nos vaines disputes.

"■' [nous sommes assés (tous) vains pour vouloir décider].

réduit à la sienne: ils ne s'accordent que pour disputer : les écouter nëtoit pas le moyen de sortir de mon incertitude.

Je conçus que l'insuffisance de l'esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentimens, & que l'orgueil est la seconde. Nous n'avons point les mesures de cette machine immense -, nous n'en pouvons calculer les rapports; nous n'en connoissons ni les premières loix, ni la cause finale; nous nous ignorons nous-mêmes; nous ne connoissons ni notre nature, ni notre principe actif; à peine savons-nous si l'homme est un | être simple ou composé i; des misteres (^'i impéné- "29 trahies nous environnent de toutes parts ; ils sont au-dessus de la région sensible: pour les percer nous croyons avoir de l'intelligence, & nous n'avons que de l'imagination -. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, une route qu'il croit la bonne; nul ne peut savoir si la sienne mené au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connoître ^. La seule chose que nous ne savons point, est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieu.x nous déterminer au hazard, & croire ce qui n'est pas, que d'avouer qu'aucun de nous ne peut

l'y C, D : mystères.

- Cf. Institutions chimiques 35\ 18 : « Surchargés et comme accablés du poids de cette machine immense, ils les philosophes" se contentent d'en considérer quelque ressort qui se trouve à leur portée ». Cf. encore, aux Appendices, 11. dans le fragment inédit. Comment s'acquiert l'idée de Dieu : * Une suprême intelligence régit cette machine immense ».

' C'est-à-dire, si l'homme est « un », ou s'il est composé de deux « substances ». problème capital, comme on le verra, aux yeux de Rousseau, et qui sera discuté plus loin : cf. p. 6g et note 1, 85 et note 1.

' Cf. Livre I d'Emile, II, 47 : « C'est l'imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, et qui, par conséquent, excite et nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire ».

' Voltaire '2-}2". 275 : « Déclamation trop commune ». Rousseau avait pu lire, en ettet, dans plusieurs auteurs des considérations semblables, il avait même copié (cf. Pages inédites ^36]. 218-2191 "" passage de l'abbé Guyon, Histoire des empires et des républiques J47], I, Disc, prélim., p. i, qui présente certaines analogies avec le texte de la Profession : « L'une des premières passions de l'homme est de chercher à connaître ce qui est autour de lui. La capacité de son esprit est trop vaste pour se contenter de soi-même. 11 soutfre de se voir resserré dans les bornes étroites du temps, des lieux et des personnes avec lesquelles il passe le court espace de sa vie: il cherche continuellement à prendre son essort dans une région plus étendue ». .Mais Rousseau renouvelle un peu ces banalités par l'accent de conviction qu'il y met. .\u reste, l'influence de Pascal sur ces considérations est sensible : insister sur « l'insuffisance de l'esprit humain », sur la puissance mensongère de * l'orgueil », sur le sentiment des « mvstères impénétrables qui nous environnent », autant de façons de rendre la raison suspecte.

nous jamais) ce qu'il est en lui-même et ce que nous sommes par raport à lui.

Quand les philosophes iseroient en état de découvrir la vérité qui d'entre eux prendroit intérest à elle, f Chacun - sait bien que son sistéme « ^ n'est » pas * plus vrai que celui des autres mais il le soutient parce qu'il est à lui ^ et il n'^' en a pas un ^ qui (n'aimât mieux) le mensonge qu'il a trouvé ('que) la vérité decou- \erte par un autre. î'^Et| ^ où est le philosophe qui pour sa gloire fo J59 ro ne II « tromperoit » pas volontiers tout le genre humain. Où est celui qui dans le secret de son cœur se propose un autre objet que de se distinguer. Pourveu qu'il s'élève au dessus du vulgaire, pourveu qu'il efface l'éclat de ses concurrens que demande-t-il de plus. L'essentiel est de penser autrement que les autres. Chez ('"un peuple croyant) il est "incrédule chez '-un peuple athée il seroit crovant.

' (pou braient).

- B. d'eux.

' ([ne vaut]).

* B. mieux fondé que ceux des.

' B. < et >.

" [seul qui venant a connoitre le vrai et le faux ne préferast encore]. — B. (encore). — M. venant à discerner.

» B. < et >.

" (le meilleur).

'" [les croyans].

" B. (incrédule) [athéej. '- B. les athées.

t Ici, dans le manuscrit, un espace de quelques lignes laissé en blanc.

voir ce qui est. Petite partie d"un grand tout dont les bornes nous échappent. & que son auteur livre à nos folles disputes *, nous sommes assez vains pour vouloir décider ce qu'est ce tout en lui-même, & ce que nous sommes par rapport à lui.

I Quand les Philosophes seroient en état de découvrir la vérité, qui -30] d'entre eux prendroit intérêt à elle? Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé que les autres: mais il le soutient parce qu'il est à lui ^ 11 n'v en a pas un seul, qui, venant à connoitre le vrai & le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le Philosophe, qui, pour sa gloire, ne tromperoit pas volontiers le genre humain -? Où est celui, qui, dans le secret de

* Ecclésiaste, 111. u : « .Mundum tradidit disputationi eorum ».

' Cf. Nouvelle Héloïse (IV, vu), iV, 297 : « L'amour de la vériié l'a guéri Saint-Preux] de l'esprit de système ».

' Ici encore Voltaire aurait pu écrire : « Déclamation trop commune ». On la retrouve souvent chez les moralistes ; et. par exemple, dans les Entretiens du P. Lami, dont Rousseau avait fait aux Charmettes son livre de chevet, il avait lu bien des fois ceci [90', 29-34 : « La plus grande partie de ceux qui étudient ne recherchent les sciences que pour en faire montre... Ils n'étudient que les choses auxquelles les

hommes ont attaché de la gloire : ainsi ils négligent ce qui est nécessaire [Le

savant orgueilleux] n'acquiert jamais une véritable science, qui ne consiste que dans la connaissance de la vérité; car, lorsqu'une fois il a donné dans un sentiment faux, il faut de nécessité que tout le monde se trompe avec lui. II voudrait que son intelligence fût la règle de l'esprit des autres, que les choses fussent vraies ou fausses, selon qu'elles conviennent, ou qu'elles sont contraires à ses opinions. Ce qu'il a dit doit être vrai, il ne se rétracte jamais: ainsi, quand il a avancé une impertinence, bien loin de s'en dédire, il s'y enfonce davantage, il s'abime dans des absurdités infinies. Quelquefois il se trompe de dessein prémédité, aimant mieux s'égarer que de marcher modestement par le grand chemin ». Cf. encore iMura'.t, Lettres fanatiques [r56]. I, 14 : « [Les disputes philosophiques] ne sont qu'une sorte de jeu. qu'une lutte, où, de part et d'autre, on ne pense qu'à avoir le dessus, qu'à faire montre d'une habileté, qui consiste principalement à ne pas demeurer court, et qui est fausse déjà par cela même qu'il n'y entre nulle bonne foi. nul respect pour la vérité»; Instinct Divin [127], 1 36 : « Commençons dès à présent... à laisser là les docteurs avec leur méthodique verbiage, et leurs pédanteries raisonnées, tojs ceux qui n'ont rien à dire aux hommes, tous ceux qui, sous de beaux titres, n'écrivent que par inquiétude et par vaine gloire, et dont les lecteurs sont dupes »; Saint-.\ubin. Traité de l'opinion ^141], I, 3o5-3o6 : « Celte même philosophie a été une source d'erreurs et de contradictions. On se moqua autrefois du dessein du proconsul Gellius, qui rassembla tous les philosophes d'Athènes pour tâcher de mettre tin à leurs disputes, les exhortant à vouloir se concilier entre eux, et à terminer tous leurs différends sous son autorité. Cette espèce de gens ne s'accommode jamais, parce que c'est la vanité et la passion, qui sont les fondements de leur dispute, sans aucun égard pour la vérité»; Condillac, Traité des Animaux, 11, Introduction [214], 52i : «Des philosophes, c'est-à-dire des hommes, qui, d'ordinaire, aiment mieux une absurdité qu'ils imaginent qu'une vérité que tout le monde a adoptée ». .Marivaux, L'Indigent

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