‹ La profession medicale au commencement du XXe siecle (volume 2)Chapitre 5 sur 34 · C. Latin et sciences · texte numérisé non relu

C. Latin et sciences

D. Français et sciences, sans latin.

Malgré leur diversité, ces quatre baccalauréats auront les mêmes sanctions, et ouvri-

ront au jeune étudiant les portes des diverses Facultés : lettres, sciences, droit, médecine.

Il semblera, sans doute, que l'idéal d'une préparation à des études aussi dissemblables serait précisément l'inverse et que, la culture intellectuelle devant être aussitôt que possible appropriée au but final, il faudrait choisir dans la pédagogie les enseignements propres aux études spéciales à chaque carrière.

Avant de chercher si, dans ce baccalauréat quadricéphale, il y a des formes favorables et d'autres peu compatibles avec les études médicales, essayons de nous rendre compte de ce que devraient être les enseignements dont serait muni le futur étudiant en médecine au moment où il conquiert le titre de bachelier.

Quelles sont les qualités que doit posséder un médecin ; dans son intérêt, dans celui de la Société à laquelle il va donner ses soins? Ces deux intérêts sont absolument solidaires.

L'exercice de la médecine exige des connaissances scientifiques ; non seulement je l'admets, mais je le proclame. L'année préparatoire consacrée aux études de physique, de chimie, d'his-

toire naturelle donne satisfaction à cette nécessité.

Mais Texercice de la médecine exige une autre condition, celle delà finesse d'observation; l'étude des sciences seules (quatrième forme du baccalauréat) peut-elle la donner?

Dans les sciences, les vérités sont absolues, La solution d'un problème de mathématiques, de géométrie^ de physique est juste ou fausse, elle ne peut pas être à peu près juste, elle l'est ou ne l'est pas. L'élève fait l'effort intellectuel suffisant pour comprendre le procédé par lequel on arrive à la vérité, mais une fois la question résolue, toute discussion cesse. Il retient, il emmagasine le fait.

Dans les lettres, l'absolu n'existe pas, tout est relatif. L'interprétation des textes est plus ou moins fidèle, plus ou moins heureuse, la sensation que provoque l'audition d'un morceau de poésie ou de littérature varie avec l'art qu'y apporte le lecteur, avec la disposition personnelle de l'auditeur. La critique est toujours ouverte, elle porte sur les nuances, elle évoque les comparaisons, empruntées aux autres auteurs ou à

notre conscience intime. Le jugement émis est toujours révisable, rien n'est définitif. Si, au lieu d'être auditeur, vous voulez faire comprendre les raisons de votre admiration ou de vos critiques, à des auditeurs différant par leur âge, par leur éducation première, emploierez-vous les mêmes phrases?

L'idée que vous voulez exposer sera la même, vos procédés pour l'exposer seront absolument difî'érents. Oue vous soyez auteur ou professeur, vous serez obligé de faire appel à toute la finesse de votre observation pour pénétrer dans l'esprit du lecteur ou de l'élève.

Or, dans l'exercice de la médecine, tout est relatif. Devant chaque malade vous êtes obligé de l^ire un effort de synthèse, de noter les symptômes, de les grouper en tenant compte de leur date d'apparition, de leur intensité, de leur forme, de noter également ceux qui manquent et qui existent d'ordinaire dans la maladie en présence de laquelle vous êtes, d'apprécier la gravité que la présence des uns, l'absence des autres fait prévoir pour l'avenir, de juger ce que ces variétés imposent pour les indications thérapeutiques.

Dans toutes ces observations partielles, il n'y a jamais rien d'absolu, le problème que vous avez à résoudre est en évolution devant vous, il se modifie de jour en jour, parfois d'heure en heure ; votre jugement, votre intervention se font sur des données constamment variables, qui ont pour base les souvenirs, les antécédents du malade, les observations analogues, les comparaisons tirées de votre expérience antérieure.

Tout ce qui peut développer dans l'éducation ces aptitudes de jugement doit faire partie du bagage que le jeune étudiant doit posséder au moment de son entrée à la Faculté.

Je n'ai examiné que le malade et le médecin ; mais pour remplir son devoir, le médecin doit observer le milieu dans lequel il est appelé, comprendre si le malade peut y recevoir les soins nécessaires, se rendre compte de l'intelligence, des aptitudes, du dévouement des personnes qui l'entourent.

Les affections de deux malades n'ont jamais été identiques, jamais je n'ai vu deux fièvres typhoïdes, deux tuberculoses évoluer de même, jamais les milieux dans lesquels se trouvent les

malades ne présentent les mêmes conditions favorables ou défavorables à la guérison.

C'est sur l'observation de ces conditions si diverses, si complexes, que le médecin établit la ligne de conduite utile à son malade.

Quand un médecin est fixé sur ce qu'il doit faire, il doit imposer sa volonté au malade et à son entourage. Il doit avoir autorité et savoir convaincre. Une des sources de son autorité vient de la supériorité de sa culture intellectuelle; sa possibilité de convaincre dépend de l'art avec lequel il exposera au malade et à sa famille, suivant l'état moral de l'un et de l'autre, et dans les formes nécessaires et adaptées à chacun, les règles qu'il faut observer.

M. Fouillée a parfaitement rendu cette pensée dans le passage suivant que je lui emprunte :

« La grande tradition médicale (1), depuis les Grecs, depuis les chefs-d'œuvre encore vivants d'Hippocrate, fut toujours de considérer la médecine comme dépendant à la fois des sciences naturelles et des sciences morales : iuens sana

(1) Alfred Fouillée, Revue scientifique, 29 mars 1902, p. 38S.

in corpore satio. Le médecin, en agissant sur le corps, agit aussi sur ce qu'on appelle l'esprit, sur le moral; en agissant sur l'esprit, il agit aussi sur le corps... De nombreux problèmes moraux et même sociaux se posent à lui dans la pratique de sa profession ; il a souvent de redoutables responsabilités à assumer. Il est pour beaucoup de familles un conseiller dans mille situations délicates. Il fréquente les milieux sociaux les plus cultivés en même temps qu'il se dévoue aux plus pauvres ; il doit avoir reçu luimême la plus haute culture morale, si l'on ne veut pas qu'il soit réduit à n'être plus aux yeux des familles qu'un industriel, un exploiteur de la vie et de la mort. La médecine n'est-elle pas ou ne devrait-elle pas être la science appliquée au dévouement ? Il ne s'agit pas de savoir si le grec ou le latin sont ou ne sont pas nécessaires pour comprendre les termes de médecine; quelle misérable façon devoir les choses par leurs plus petits côtés ! Il s'agit, encore un coup, de savoir si la culture la plus haute convient aux missions les plus hautes, aux missions philanthropiques, et si la Société n'a pas le droit, pour garantir

ses propres membres contre l'exploitation des charlatans et « morticoles », d'imposer à ses médecins la meilleure éducation littéraire et philosophique. Cette éducation est d'ailleurs le seul moyen de contrôle que le public ait à leur égard : je ne puis vérifier la valeur technique du médecin de ma famille ; que l'Etat établisse donc les garanties de sa valeur sociale et, par une conséquence inévitable, professionnelle.

« Un correspondant m'écrit que le médecin perd son autorité s'il ne sait pas le latin, comme le curé de sa paroisse ; cette considération me touche peu ; grec et latin ne valent que comme des instruments de culture intellectuelle; mais ce qui est vrai, c'est que le médecin perd son autorité et son action sur les familles, si l'on ne sait pas qu'il a reçu lapins haute éducation littéraire et philosophique. »

L'expérience confirme-t-elle ces remarques? En France, sous l'Empire, on avait créé la bifurcation des études, une branche menait au baccalauréat ès lettres , l'autre au baccalauréat ès sciences, celui-ci ouvrait la porte des Facultés de mécine. Quelques années après cette organisation,

les études médicales faiblirent, et sur l'avis des Facultés et un rapport deDenonvilliers au Conseil supérieur de l'instruction publique on revint sur cette disposition elle baccalauréat ès lettres fut de nouveau exigé. Remarquez que dans le système de la bifurcation, pour acquérir le baccalauréat des sciences, on devait faire des études latines, en commun avec les « littéraires ». La quatrième forme du baccalauréat proposé n'en comporte plus trace. Cette expérience est ancienne, seuls les médecins de ma génération peuvent s'en souvenir. Mais elle est confirmée par les résultats plus récents d'une tolérance accordée dans des conditions beaucoup plus favorables en apparence à la culture exclusivement scientifique.

Au Comité de l'enseignement médical du ministère, nous avons accordé la dispense du baccalauréat ès lettres, non pas aux bacheliers ès sciences, mais aux licenciés ès sciences, c'est-àdire à des jeunes gens qui avaient conquis ce grade par un travail d'une durée moyenne de trois ans et après qu'ils avaient subi des examens difficiles.

D'une façon générale, leurs études médicales ont été inférieures à celles de leurs camarades.

32 AUGMENTATION DU NOxMBRE DES MÉDECINS

L'inverse s'est produit pour les étudiants en médecine^ licenciés ès lettres, ou licenciés en droit, et comme tels dispensés du baccalauréat ès sciences. Presque tous ont été de brillants élèves.

M. le professeur Dastre, à qui, il y a quelques années, j'exposais mes préoccupations, voulut bien confirmer mes opinions par l'exposé de sa propre histoire. Élève de l'École normale, il en sortit muni de tous les diplômes scientifiques. Il ajoutait: « Lorsque j'ai quitté l'École normale et abordé les études médicales, je suis resté deux ans avant de comprendre ce que l'on voulait m'enseigner. Quand je sortais de l'hôpital, je me prenais à regretter de n'avoir rien appris. » Habitué à suivre une méthode dans laquelle les faits sont logiquement enchaînés les uns aux autres, M. Dastre se trouvait désorienté par cette autre méthode qui s'impose aux médecins, étudier un malade en lui-même, passer à un second malade qui n'a aucun rapport avec le précédent, et peut-être ne retrouver que quelques semaines, quelques mois après, un troisième malade comparable, mais non semblable à l'un des précédents.

C'est par ces comparaisons successives, accumulées chaque jour, pendant des années, que se fait l'esprit médical.

L'importance de la culture littéraire la plus élevée n'a pas échappé à des savants qui n'étaient pas médecins.

Les premières Écoles réaies supérieures furent instituées en Prusse il y a cinquante ans. Liebig écrivait à cette époque : « A partir du jour où l'éducation allemande va être transformée, où au lieu de faire perdreaux jeunes gens plusieurs années en études stériles, on les mettra en rapport avec la réalité, on les initiera aux choses de la nature qui tiennent à la vérité plutôt qu'à la fantaisie, il se fera une révolution dans l'intelligence allemande et elle conquerra le premier rang en Europe. »

Trente ans plus tard, quatre ans avant sa mort, Liebig écrivait : « J'ai dit que l'éducation par les choses naturelles convenait seule aux jeunes gens qui doivent se vouer à la science. L'expérience m'a enseigné ceci : les élèves venant des Écoles réaies dans mon laboratoire sont, pendant

la première année, supérieurs à ceux des gym- Brouardel. — La Profession médicale 3

nases ; la deuxième, ils leur sont égaux ; la troisième, ils leur deviennent inférieurs. »

M. Lippmann me disait un jour : « Des jeunes gens sont arrivés brillamment au doctorat ès sciences sans avoir fait des études littéraires; mais une fois qu'ils sont reçus docteurs, ils ne travaillent plus, ne font pas de découvertes ; guidés, ils vont bien, mais pour marcher seuls, ils ne sont pas de gijmnas tique suffisante. Leur initiative est en défaut. »

On a répété que la réforme projetée pour la France était adoptée en Allemagne, c'est une erreur, tenant à une connaissance imparfaite de l'organisation universitaire allemande.

Le nouveau règlement prussien ouvre l'accès des Universités aux élèves sortant de toutes les Écoles secondaires, gymnases classiques (latin, grec), Réal gymnases (latin, sciences). Ecoles réaies supérieures (sans latin).

Mais si les universités sont ouvertes à tous ces élèves, les écoles de médecine sont fermées aux élèves des Écoles réaies supérieures (sans latin).

Une lettre de M. Paulzen (de Berlin), à

M. Alfred Fouillée, expose la situation vraie. Voici cette lettre :

En Prusse, le certificat de maturité [Reifezengnîss) des trois sortes d'écoles ouvre l'accès des études universitaires, pour les Facultés de philosophie (lettres et sciences) et de droit, ainsi que les hautes études techniques.

Au contraire, les élèves des Ecoles réaies supérieures (sans latin) sont exclus des Facultés de médecine. Les règlements relatifs aux études médicales sont choses d'Empire [Reichssache), c'est-à-dire ne dépendent pas du ministère prussien, etc.

Aux Etats-Unis, cent quatre collèges donnent l'enseignement médical et délivrent des diplômes. Dans les grandes Universités on réagit contre deux vices de cet enseignement : les études sont trop courtes, les élèves entrent sans avoir la culture que donne l'enseignement secondaire. Il en résulte, de l'avis des professeurs américains, qu'ils font de bons chirurgiens, mais que la pathologie interne, la médecine sont très inférieures. Quel remède proposent-ils? Allongement de la durée des études médicales, création d'un stage hospitalier analogue à celui qui est en usage à Paris, et surtout ils veulent que l'élève n'entre dans les universités qu'après

avoir prouvé qu'il a reçu une culture littéraire dont le latin serait la base.

C'est alors que de tous côtés affluent les témoignages des savants, des médecins de tous les pays, pour démontrer que l'esprit du médecin ne se forme que par les méthodes d'observation, propres aux études littéraires, qu'en France on donne accès dans les Facultés de médecine à des jeunes gens bien préparés pour d'autres carrières, mais mal préparés pour la carrière médicale.

Le corps médical se plaint que les médecins sont trop nombreux, et qu'ils entrent dans la carrière insuffisamment préparés; j'ajoute que la Société est intéressée, plus encore que les médecins, à ce que cette situation, dangereuse pour elle, ne se perpétue pas ; la réforme nouvelle perpétuera et aggravera sur ces deux points la situation actuelle.

Parmi les quatre types de baccalauréat projetés, j'estime que deux types peuvent donner accès aux études médicales : les types A (latin et grec), B (latin et langues vivantes), ce dernier serait à mon avis le préférable. J'accepterais en-

core le type C (latin et sciences), bien qu'il rappelle sing'iilièrement la branche scientifique de la bifurcation de 1851, à laquelle on a dû renoncer après expérience faite ; mais je repousserais sans hésitation le type D (français et sciences, sans latin).

Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur le sens de ces observations. Il ne s'agit pas seulement de sauvegarder les intérêts d'une profession. La Société a exactement les mêmes intérêts que les médecins. Elle est en danger, si elle n'a pas un corps médical digne de toute sa confiance. Elle ne l'aura que si celui-ci n'est pas exposé à subir les compromissions que suggèrent les difficultés de la vie. Le malade n'est pas compétent pour apprécier la valeur d'un médecin, il se livre à lui; la puissance des charlatans le démontre tous les jours. Que la Société prépare donc, dans son intérêt à elle, une génération de docteurs en qui scientifiquement et moralement elle puisse avoir toute sécurité.

Il y a quelques années, un de mes collègues d'une Société savante, qui en même temps est membre du Conseil d'administration des pompes funèbres, me disait — à mon grand plaisir — que les pratiques d'hygiène et les mesures prophylactiques prises contre les maladies épidémiques enlevaient aux pompes funèbres de Paris 12,000 cadavres par an. Ce chiffre me parut considérable et j'allai me documenter aux chiffres publiés au Journal officiel du 10 janvier 1897 concernant l'impôt sur les successions. Or cet impôt, en 1895, avait rapporté à l'Etat une

somme de 194.328.000 fr. et,en 1896, n'avait plus fourni que 181.987.000 fr., soit une moins value de 12.341.000 fr. due à une diminution du nombre des décès.

La vérification est facile à faire pour Paris.

Années Population

Economie 3,7 pour 1000.

Vies sauvegardées 9,250.

Morts Pour 1000

Donc voici, officiellement constatées, 9,250 vies épargnées, comptons pour plus de facilité 10.000. Les statisticiens et, en cela ils semblent se rapprocher de la vérité, comptent qu'il y a un décès pour dix malades, on a donc compté à Paris en 1900: 100.000 malades de moins qu'en 1886.

Les malades diminuent et le nombre des médecins augmente, le malaise dont souffre notre corporation n'est donc pas étonnant et tous ceux qui font partie d'une association médicale savent avec quelle rapidité s'élève le nombre des secours qui doivent être délivrés aux sociétaires et aux veuves de confrères, que la mort du

chef de famille a plongées dans la plus noire misère.

En 1893, il y avaità Paris 1963 médecins; en 1900, il y en avait 2846, soit une augmentation énorme de 883 médecins, soit d'un tiers en sept ans. Pourmettre en relief les résultats pécuniers, palpables de cette pléthore médicale, nous allons faire l'hypothèse suivante :

Tous les médecins ont le même nombre de malades, qu'ilsvisitent par an une moyenne de dix fois, au prix de cinq francs la visite.

En 1886, chaque médecin aurait eu 280 malades, qui, visités dix fois à cinq francs, lui auraient rapporté 14,000 francs.

En 1900, chaque médecin aurait eu 146 malades, qui, visités dix fois à cinq francs, lui ont rapporté 7,300 francs.

Dans notre hypothèse, chaque médecin a vu la somme représentative de son travail diminuée de moitié, et cette hypothèse n'est pas loin d'être la réalité.

Les médecins parisiens se plaignent de la concurrence qui leur est faite par les hôpitaux.

Les hôpitaux sont faits et entretenus par l'As-

sistance publique pour les nécessiteux. Mais d'abord il faudrait savoir à partir de quel degré de misère on devient nécessiteux, et on a droit au traitement à l'hôpital.

Il y a certainement des abus, mais ils sont bien difficiles à éviter, surtout quand il s'agit d'opérations chirurgicales.

Actuellement il n'est guère d'opérations dans la clientèle de ville que le chirurgien consente à faire au domicile du malade, il exige que celui-ci soit transporté dans un établissement spécial, une maison de santé, dans laquelle il y a une salle d'opérations installée suivant les règles les plus strictes de l'asepsie, où le malade trouve un personnel choisi, apte à lui donner les soins que nécessite son état avant et surtout après l'opération. Or, le prix de séjour dans une maison de santé est fort onéreux, pour peu qu'il se prolonge quelques jours et la somme à débourser, sans compter les honoraires du chirurgien, dépasse de beaucoup les ressources pécuniaires d'une modeste aisance. Où pourra bien se rendre aux fins d'opération un malade appartenant à une classe moyenne et qui ne peut pas

dépenser plus d'une dizaine de francs par jour pour sa santé ? II arrive fatalement à l'hôpital. Ce n'est cependant pas un nécessiteux.

Je rappelais, dans un de mes livres (1), le nombre énorme d'accouchements qui sont pratiqués dans les hôpitaux ou chez les sagesfemmes agréées par l'Assistance publique, et je soumettais aux méditations de mes confrères la statistique de 1896: sur 60,000 accouchements, 27,000 avaient été faits dans les établissements de l'Assistance publique et le reste est partagé entre environ 3,700 praticiens : médecins, sages-femmes ou officiers de santé.

Toutes ces constatations ne nous font guère apercevoir l'avenir sous un jour favorable, nous pourrions ajouter que le prix de la vie augmente, que les impôts progressent et que la patente, qui nous est largement octroyée, ne semble pas devoir diminuer de sitôt.

En province, la répartition des médecins est, dit-on, mauvaise, et on fait remarquer que sur

(1) P.Brouardel, L'Exercice de la médecine et le charlatanisme, 1899, p. 38.

36,000 communes, il y en a 29,000 qui n'ont pas de médecin et que sur 2,000 cantons, il y en a 300 sans médecin. Je signalerai même, dans la liOzère, trois cantons contigus dans lesquels il n'existe aucun praticien. Autrefois, pour lutter contre cette répartition défectueuse on avait créé les officiers de santé. Pour des raisons multiples que j'ai exposées autrefois (1), le résultat ne répondit pas à l'attente et où il n'y avait pas de docteur il n'y eut pas davantage d'officier de santé. Pourquoi ? la raison en est fort simple. Le médecin, généralement peu fortuné, exerçant une profession libre, va s'installer dans une localité où il croit pouvoir vivre lui et sa famille. Si personne ne s'établit dans les cantons de la Lozère, c'est que là l'exercice de la profession médicale ne peut nourrir un médecin. J'ajouterai que c'est dans ces pays pauvres que l'on trouve le plus grand nombre de charlatans, magnétiseurs et rebouteurs de toute variété. Bien souvent les maires des communes ne

(i) P.Brouardel, L'Exercice de la médecine et le charlatanisme, 1899, p. 11.

possédant pas de médecin, ou des Préfets se sont adressés à moi pour me prier de conseiller à quelque jeune médecin d'aller s'établir dans leur commune ou leur arrondissement.

Il faut avouer qu'il m'était difficile de dire à un jeune homme : « Installez-vous dans telle ville où il n'y a pas de médecin », alors que j'étais persuadé que le manque de ressources du pays était la seule cause de l'abstention du corps médical ; aussi je demandai tout d'abord aux maires des communes et aux Préfets, si, pour avoir un médecin, ils consentiraient à établir un traitement fixe. Certains ne m'ont pas donné réponse; d'autres ont accepté ma proposition et ont donné comme redevance, soit la maison d'habitation, soit une allocation plus ou moins élevée. Dans toutes les communes où l'administration municipale a consenti quelque sacrifice, un médecin est aussitôt venu s'installer, assuré qu'il était de pouvoir vivre, en attendant de s'être fait connaître.

Ce que recherche aujourd'hui le jeune médecin, c'est d'avoir une place avec un traitement fixe, et ce n'est pas sans une certaine tristesse

que nous envisageons cette situation nouvelle.

Depuis 1840, époque à laquelle se tint le Congrès g énéral des médecins de France, ceux-ci ont toujours protesté contre le fonctionnarisme, et maintenant, à cause de la dureté du temps, chacun s'efforce de devenir titulaire d'une place, même si les émoluments sont extrêmement minimes.

Il me souvient qu'il y a quelques années, un jeune médecin du Bureau central me pria de lui prêter mon appui, pour obtenir une place de médecin attaché à la Préfecture de police. J'allai trouver le Préfet de police, lui exposai ma requête. Je vis le dossier. Pour une place, il y avait déjà 60 docteurs inscrits, parmi lesquels trois médecins du Bureau central. Or, il s'agissait de la place de médecin des balayeurs et le traitement était de 600 francs par an !

Il est à craindre que nous ne soyons pas éloignés d'un temps où il existera, non pas dans toutes les communes, du moins dans les cantons dépourvus de secours médicaux, des médecins fonctionnaires, nommés par l'Etat, les départements ou les communes, qui ne voudront pas

laisser des populations privées de soins. Nous aurons alors quelque chose d'analogue à ce qui existe en Allemagne.

Robert Koch était autrefois médecin de 3° classe dans une petite commune. A la suite d'une communication réfutant, à tort, il est vrai, les théories pastoriennes concernant le vaccin charbonneux, il fut nommé à l'Office impérial de santé.

Les considérations que je viens d'exposer montrent que la vie est cruelle pour ceux de nos confrères qui ne possèdent pas quelque avance, leur permettant d'attendre que leur clientèle se forme et cet impérieux primum vivere suffît à expliquer bien des défaillances et à les atténuer dans une certaine mesure.

Il est certainement arrivé que les principes de la déontologie médicale ont subi quelque atteinte, au moins dans les devoirs des médecins vis-à-vis les uns des autres; les jeunes ont montré quelque indifférence envers les anciens; les anciens n'ont pas vu sans déplaisir les jeunes, imbus des idées nouvelles, venir s'installer à leur porte ; de là une situation tendue,

des dissentiments, des querelles ouvertes ou cachées, dans lesquelles les deux médecins ont tout à perdre et rien à gagner, et où tous deux ont trop souvent oublié le vieux précepte : « Ne faites pas à votre confrère ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fît. »

C'est pour lutter contre le développement de ces mauvaises mœurs médicales que des hommes éminents ont créé un enseignement de la déontologie.

MM. Legendre et Lepage l'ont professé dans un des cours libres de la Faculté de Paris ; ils ont fait paraître leurs conférences dans un volume dont je ne saurais trop recommander la lecture (1).

M. Lacassagne, à Lyon (2), a établi un parallèle entre la médecine d'autrefois et la médecine au xx^ siècle.

Jusqu'à nos jours, les questions de déontologie médicale sont restées en discussion entre

(1) Legendre et Lepage, Le Médecin dans la société contemporaine.

(2) Lacassagne, La Médecine d'autrefois et la médecine au ^YZe siècle.

médecins ; mais, grâce à cette diffusion des problèmes médicaux, dont je parlais au début et sur laquelle j'aurai à revenir, le public se croit suffisamment autorisé et documenté pour mêler sa voix à la discussion ; je citerai en exemple le discours de rentrée de la Cour d'appel de Bordeaux, par M. Maxvs^ell, substitut du Procureur général ; ce magistrat distingué a émis, sur certains points de l'exercice de la profession médicale, des théories que nous ne saurions admettre sans sérieuses réserves (1).

(1) Maxwell, De quelques cas de responsabilité médicale. [Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 3^ série, 1902, t. XL VII, p. 56). — Voyez aussi Pinard, Du fœticide [Annales d'Hijg., 1902, tome XL VII, p. 234).

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