‹ La PrometheideChapitre 3 sur 66 · PRÉSIDENT DE LA RE PUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DE LA RE PUBLIQUE FRANÇAISE

Monsieur le Président,

J'ai publié trente volumes ; si vous en ouvrez un, vous saurez que je suis Théocrate.

Votre prédécesseur était le mauvais riche. Vous avez le prestige du travail matériel; je suis un ouvrier d'immortalité, ma partie, c'est l'idée.

Cette industrie, vous ne l'ignorez pas, n'a plus aucun client : sous la troisième république, on ne pense ni on ne raisonne, mais on va au théâtre.

Un de vos prédécesseurs qui s'appliquait à bien présider, demandaitun jour, quel étaitle plus grand génie de son siècle. On lui répondit mal : le plus grand génie du xYii" siècle s'appelle Jean Racine. Ce poète prodigieux retrouva l'art incomparable de Sophocle. Ai-je retrouvé quelque chose de l'art Racinien ? Cette postérité qui nous jugera tous deux et devant laquelle je puis vous protéger, à mon tour, en décidera. Je ne me compare pas à l'auteur de Phèdre pas plus que vous ne vous égalez, ce semble, à Louis XIV ; mais toute valeur est relative et quand vous montez, sans plus de

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façon au trône de Saint-Louis, je puis croire que j'ai quelque droit, à être joué au Théâtre Français.

Vous savez qu'Eschyle c'est Homère au théâtre, que son Prométhée passait pour son chef d'œuvre ! Eh bien 1 de cette trilogie une seule tragédie restait, j'ai refait les deux autres.

Emile Burnouf, l'helléniste et le sanscritisant indiscuté, qui dirigea quatorze ans l'école d'Athènes a témoigné, en ces termes :

« J'ai donc lu votre double composition encadrant V œuvre d'Eschyle et je trouve à votre œuvre le caractère grec aussi complet qu'on peut le désirer. Je n'ai rien trouvé dans votre composition qui ne soit conforme à la tradition et aux usages du théâtre grec du temps de Périclh... il n'y a rien de superflu dans le développement que vous ave^ donné à l'idée antique et je ne vois pas non plus ce qu'on y pourrait ajouter, »

Maintenant connaissez M. Claretie et tout le Comité :

La commission d'examen n'a pas cru pouvoir réserver pour la LECTURE votre tragédie de PROMÉTHÉE ENCHAÎNÉ. L'avis général est que la FACTURE n'en saurait convenir à la Comédie Française.

Or, la facture qui disconvient à MM. Boucher, Le Bargy, Leloir et consorts est celle d'Eschyle, car ils ont refusé, les Mascarilles, la seule partie qui ne soit pas de moi, VEnchaîné,

Cela s'est fait sur le rapport de M. Cadol, l'immortel auteur des Ambitions de M. Fauvel et de V Affaire est arrangée.

Vous connaissez quel homme est M. Claretie, vous n'avez donc qu'à exprimer un désir, il sera exécuté comme un ordre.

Napoléon III fit représenter Tarinhauserjerez-Yons représenter Prométhée ?

Je n'ai pas, comme le Titan de Bayreuth, une princesse de Metternich dans mon jeu, et j'ai tout le monde contre moi.

Vous vous informerez, sans doute, et on vous dira, non plus que je suis fou, cela se disait il y a cinq ans, mais on y a renoncé -— on vous dira que je suis un mauvais citoyen. A cela je vais répondre, comme j'aurais répondu à Ludovic Le More, si j'avais eu le bonheur de vivre, en son temps.

Moi, très illustre seigneur, ayant considéré avec attention jusqu'à ce jour les résultats de ceux réputés maîtres et recteurs en matière de gouvernement et ayant reconnu que l'invention et le résultat de leurs moyens ne sont rien de plus que ce que l'on amis en usage jusqu'à présent, je ferai mes efforts sans chercher à nuire au mérite des autres, pour me faire entendre de votre Excellence, en lui donnant connaissance de mes secrets. Et en attendant qu'il se présente une occasion de les mettre en pratique, selon votre plaisir, je vous en donnerai une note ci-jointe.

I. J'ai un moyen de voir et d'entendre à la plus grande distance, applicable aux conseils des ennemis et supprimant l'espionnage. II. Je sais de quelle manière attaquer l'homme privé dans l'homm.e d'État et changer ses vues par des réactions simplement passionnelles, lîl. Item. Si on ne pouvait agir sur la personne d'un monarque, je saurais l'actionner au moyen d'une tierce personne qui lui serait liée parle sang ou la sexualité. IV. Je possède le secret de découvrir les bons et les mauvais penchants et leur créer des occasions d'éclat.

V. Item. Au moyen du dynamisme nerveux, tel que le produit la vie ascétique, je puis projeter de la force selon une volonté donnée, exaltante ou déprimante.

VL Item. En formule de paix et d'intérieur, je crois pouvoir remplir et sans craindre la comparaison avec personne, Toflice de métaphysicien, soit enseigner une élite, soit donner une méthode à n'importe quelle activité.

Item, Je puis conduire et mettre à fin toute espèce de travaux théoriques, soit par la parole, soit par la plume.

Item. En littérature, je puis faire ce que l'on désirera, tout aussi bien que qui que ce soit.

Vous riez M. le Président, l'opinion de 1889 vous paraît l'exacte et me bien désigner ?

Je viens simplement de copier la fameuse lettre de Léonard de Vinci, en remplaçant la physique par l'hyperphysique, les arts par les lettres.

Vous n'avez que faire, n'est-ce pas, de ces visions à distance, du contre-point passionnel et du dynanisme ascétique, non plus que des bombardes, des fumées, des chemins creux, des chariots couverts du sublime Florentin. Je consens à ne pas vous embarrasser de ces mystérieux objets, mais permettez-moi une question — républicaine celle-là, — le travail intellectuel est-il déshonorant, l'homme de pensée, l'homme d'art a-t-il droit aux Trois Huits. L'intelligence, enfin, est-elle tolérée, comme la prostitution au moins, sous la troisième république.

Celui qui a refait deux tragédies d'Eschyle pourrait-il mourir de faim : voilà un terrible sujet de méditation pour un chef d'État.

Un fils de Beethoven (mort en 1827) serait réduit à la

mendicité depuis 1887, malgré que les œuvres de son père forment un tiers des programmes de musique dans tout l'univers : car la propriété intellectuelle n'est pas reconnue en ce siècle d'équité.

Si je n'avais pas de quoi vivre, que feriez-vous pour moi, Monsieur le Président, me donneriez-vous une inspection des Beaux-Arts ?

Cela est douteux, car j'ai donné de telles preuves de compétence ; j'ai tant écrit et enseigné, j'ai fait ce qu'aucun particulier ne tenta jamais, un salon annuel et celui qui ferme ses portes, en ce moment est le quatrième . J'ai déterminé un mouvement d'art idéaliste, j'ai prodigué mon temps, mon argent, j'ai sacrifié mon œuvre personnelle souvent à la rénovation des arts latins.

Et voulez-vous savoir ce que j'ai reçu, en échange, de l'Etat l'insulte par la voix de la justice î Quand je suis venu lui demander de punir des calomniateurs, elle m'a répondu que les filles et les penseurs n'avaient pas d'honneur à défendre et m'a condamné aux dépens.

Savez-vous ce que je représente pour le pays que vous présidez, un chargé de la conduite des charrettes pour la réquisition du fourrage, en cas de mobilisation.

Un jour, je commis un singulier crime, je ne lus pas une affiche qui commandait de dire présent à un appel ! Je n'y avais pas mis de malice, certes, mais il m'arrive de ne sortir que le soir, de ne pas rechercher les abords des mairies et même, acte séditieux, de méditer en marchant. Je fus mis en prison, en plein hiver et je vis toute la férocité de l'officier. Chaque fois qu'il plaît au gouverneur de la ville de Paris de placarder je me trouve menacé de mort, faute d'être un museur.

homme de café et de flânerie et lecteur de gazette : je n'ai jamais vu la Patrie que dans Téclair sauvage des yeux militaires, je ne connais de la France que sa baïonnette tournée contre moi.

Vousavezd'excellentes raisons d'êtrepatriote, Monsieur le Président, la France vous a donné ce qui lui reste de royauté ; je n'ai connu que les corvées, les dîmes et les vexations.

Voulez-vous que je vous peigne d'un trait épouvantable ma vraie pensée !

Je crois que mes tragédies sont des œuvres, je crois que Babylone eiles deux Prom(^^/iee vivront ; je crois que j'en puis faire trente semblables.

Eh bien ! si je les signe, c'est que je n'ai pas pu les vendre.

Oui, contre l'or qui permet de vivre errant, je donnerais ce qu'on appelle mon génie.

La France m'a été si mauvaise qu'elle m'a dégoûté de la gloire! Que cet aveu venge en un moment et les d'Aurevilly, et les Villiers, et les Berlioz, et les Francks, et les d'Olivet, et les Lacuriaî

Si vous vous souvenez du Symposion, vous allez me répondre : « Chez l'être doué de fécondité intellectuelle, chez le mâle spirituel, invincible est le mouvement qui le pousse vers h Beauté ; car il souffre de porter son verbe, et comme une femme enceinte, il aspire à être délivré. La beauté Socrate, n'est pas l'objet de l'amour — l'objet de l'amour c'est la génération et la production dans la Beauté. »

Je n'ai pas dit que je cesserais de produire : j'ai nié qu'il y eut quelque satisfaction à cela, sous la troisième république.

Que la guerre, cette Circé, qui change tous les hommes en brutes, me métamorphose en charretier, cela n'est pas ma

vraie rancœur. Que suis-je, pendant la paix ? un mauvais citoyen, vous dira-t-on, et contre cela je m'élève.

Voulez-vous que j'enseigne la Logique, la Métaphysique, la Politique, TEsthétique, même PHyperphysique, aux cancres élus du suffrage universel }

Je ne refuse pas : c'est vous qui refuseriez, parce que Logique, Métaphysique, Politique, Esthétique et Hyperphysique sont des démonstrations de Dieu, et que vous êtes le chef d'un Etat laïque d'un état athée.

Ma compétence en matière de Beaux-Arts voulez-vous l'employer : mais comme elle est indéniable, on arguera de mes habits, quelques mètres de velours et de satin qui ont bien fait du bruit — ils sont usés depuis longtemps, et quoique je ne crois guère à la Patrie, je suis prêt à sacrifier sur son autel, mes cravates de dentelles, si elles pèsent si lourd dans le jugement de mes contemporains que de l'emporter sur mes mérites.

Et maintenant que me voilà, en tout semblable à l'électeur éligible, quel changement va s'opérer dans ma condition de charretier en temps de guerre et « d'entrepreneur de spectacles et d'exhibitions en temps de paix» comme me qualifie ce tribunal de commerce qui traite toujours mespauvres intérêts comme la huitième chambre mon honneur, comme la douane ma liberté, m'emprisonnant pendant huit heures, pour quelques cigarettes, malgré l'offre d'une caution de mille francs (Baisieux, 6 novembre 1893.)

Pourquoi ces plaintes, direz-vous; le Prométhée d'Eschyle répondrait :

« Crois-tu donc que je souffre seulement en moi-même, je « souffre dans mes frères;..., » je serais un simple homme de

lettres et c'est peu; si j'oubliais un moment la dignité des ancêtres et le sort des neveux.

L'âcreté de ma plainte est faite du martyrologe de tous aèdes passés et futurs ; je ne suis que ce coryphée de l'histoire qui surgit pour annoncer aux époques maudites, l'approche des terribles Erynnies.

L'écrivain et l'homme d'Etat s'intéressent d'abord à euxmêmes, et cette phase pourrait s'appeler la puberté de l'esprit : grandissant on arrive au] dédain de soi, à l'amour de l'idée.

' Vous autres vous avez la chose publique ; nous avons la chose éternelle.

Or, moines et penseurs, citoyens de l'infini, nous ne pouvons cesser notre prière, ni notre œuvre. Nous sommes résignés à tout, sauf à renoncer la vie, la voie et la lumière !

Voilà pourquoi la voie du théâtre qui peut être purifiée jusqu'à devenir une voie sacrée, m'étant barrée par de vaines gens, — sans intrigues, ni menées avec le courage ou la témérité de mon droit, — comme j'ai adressé un placet au ministre l'an dernier, j'en adresse un nouveau au chef de l'État.

Honnête homme, malgré la magistrature française qui m'a calomnié en approuvant mes calomniateurs, par ses arrêts ; en même temps que je demande, j'offre.

Je demande que le Théâtre Français me soit ouvert ; j'offre de remplir telle fonction des Beaux-Arts, enseignement ou inspection : car je ne suis pas un mauvais citoyen mais seulement un citoyen d'éternité.

Mes amis. Monsieur le Président, m'ont dit très fortement que j'étais dans un tort extrême de chercher quelque scène

à rétranger; que de tout temps l'artiste s'est adressé au chef de l'État et que je méconnaissais les traditions. Eh bien, soit!

Ne vous méprenez pas à quelques rigueurs d'expression ; il y a entre nous, un abîme, il y a le De Monarchia du Dante ; ce n'est pas à moi de le combler, avec de la bassesse, c'est à vous, qui avez la puissance avec de la magnanimité»

Monsieur le Président, je vous fais roi ! Votre intendant des théâtres, Claretie m'a éconduit ; voici une œuvre digne d'être protégée, même par un empereur.

Que Louis II de Bavière, d'une mortelle mémoire vous inspire ; il sera beaucoup pardonné à ceux qui, ne fût-ce qu'une fois, auront aimé la beauté, qui est la visibilité de Dieu.

Avec les sentiments d'un théocrate.

Sar Peladan.

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