‹ La PrometheideChapitre 31 sur 66 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

PROMÉTHÉE, — LE CHOEUR DES OGÉANIDES (devraient arriver sur UQ char ailé,)

CHOEUR

(STROPHE l)

Ne crains rien : c'est une amie, cette troupe aérienne

venue vers ton rocher, à tire d'aile,

malgré les répugnances d'Océan, notre père :

d'un souffle vigoureux, les vents nous ont portées.

Le frappement du fer retentissait jusqu^au fond de nos grottes.

Alors oubliant timidité, pudeur,

nous nous sommes élancées, pieds nus, sur ce char ailé.

Hélas ! hélas ! enfants de la féconde Téthys et du vénérable Océan qui roule incessamment ses tlots autour du monde, voyez mes fers, contemplez le patient qui se tord, seule chose vivante sur la montagne déserte et sinistre.

CHOEUR

(antistropme l)

L'horreur monte, à mes yeux, en nuages de larmes. Oh ! voir ainsi ton corps incrusté au rocher, se crisper sous ces chaînes !

Certes, une nouvelle main gouverne l'Empyrée ; au gré de son humeur, Zeus insulte aux traditions, il abolit les antiques grandeurs.

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

S'il m'eût abimé dans l'Hadès, au fond du Tariare insondable,

dans le gouffre des ombres,

s'il m'eût précipité aussitôt qu'enchaîné,

nul immortel n'aurait repu ses yeux, de ma misère !

Mais sur ce faîte où les vents me secouent

je suis livré en spectacle à la haine et à son rire !

CHOEUR

(strophe II)

Qui donc, parmi les Dieux, serait assez féroce pour railler la douleu A tes maux, ils compatissent tous.

Zeus, seul, inflexible et cruel, poui'suit sur toi la race Titanide; il poussera sa rage jusqu'au bout,

à moins qu'un Dieu haidi ne renverse son trône, déjà bien affermi.

PROMÉTBÉE

Malgré mon avilissement, malgré ces entraves d'airain,

le Maître des Heureux aura besoin de moi.

Je puis seul déjouer le complot

qui doit lui arracher le sceptre et le pouvoir.

Il voudra me fléchir ;

aux objurgations, aux promesses, aux menaces, j'opposerai l'implacable silence.

Ce secret paiera ma délivrance !

Zeus ne le connaîtra qu'au jour des réparations que je veux.

CHOEUR

(antisïrophe h) Ton audace m'eflraie et je tremble en moi-même ô cœur sublime que l'affre du supplice ne dompte pas ! qu'adviendra-t-il de toi, intraitable dans la détresse comme le dur fils de Kronos est absolu dans la puissance ?

PROMÉTHKE

Je le sais implacable, et qu'il confond sa volonté et la justice t N'importe, on le verra calmé et assoupli par les revers : le jour où tremblera son trône, oubliant sa longue fureur, il viendra traiter avec le Tilan, aussi empressé que moi-même.

CHOEUR

Dis-nous ta lugubre histoire,

sur quelle accusation, Zeus t'a damné à ce supplice ? cède à notre désir, s'il n'offense pas ta douleur !

Evoquer le passé m'épouvante :

mais soulfrirai-je moins, si je me tais ?

Egale alternative d'angoisses !

A leur première altercation, les Daïmons se divisèrent. Les uns voulaient la chute de Kronos, l'entrônement de Zeus ; les autres repoussaient cette suprématie ; je donnai le meilleur avis.

Les Titans, fils du Ciel et de la Terre, dédaignèrent l'habileté, ce que leur brutale nature appelait les pauvres moyens, îls croyaient l'emporter par la force et l'attaque directe. En vain, je les avertis, selon l'oracle de ma mère Thémis, et de Gaïa, la Terre Polyonyme :

elles m'avaient prédit cent fois, que la violence et l'offensive échoueraient; et qu'il fallait attendre et qu'il fallait ruser, ïnécouté par les Titans^ je suivis mon propre conseil : avec ma[mère,'^je m'alliai^à Zeus ; certes, il le désirait. Lui m'écouta : et à cette heure les noirs abîmes du Tartare gardent le vieux Kronos et les Titans vaincus. Voilà ce qu'il me doit, le despote Olympien f

THÉÂTRE DK LA ROSK f CUOIK

Vous voyez de vos yeux, la récompense.

Le diadème porle en lui un principe d'aveuglement ;

toujours un roi méconnaîtra ses vrais amis.

Mais vous voulez surtout connaître mon forfait ;

je vais vous l'avouer.

A peine assis au trône de son père, |

Zeus répartit aux Daïmons les diverses prérogatives ;

il organisa son empire.

Quant à la déplorable humanité, en sa sollicitude,

il pensait la détruire et puis la créer à nouveau.

Je m'élançai alors, j'osai, je sauvai les humains,

j'arrêtai le tonnerre qui les eût abîmés dans l'Hadès !

Voilà le crime que j'expie par ces tortures,,

atroces à subir, atroces même à voir !

J'ai eu pitié des hommes et nul n'a eu pitié de moi!

Mais ce roc où je désespère

se dresse contre Zeus et l'accuse d'iniquité!

CHOEUR

Le cœur insensible à tes maux serait de granit ou d'airain ; moi, je me sens saigner de compassion.

Ah t si j'ai des aniis> qu'ils me plaignent !

LE CORYPHÉE Révèle-nous tous les bienfaits que te doivent les hommes !

PROMÉTHÉE De la mort, à leurs yeux, j'ai voilé le mystère.

LE CORYPHÉE Tu les guéris de ce vertige ? Comment ?

LA PROMÉTIIÉIDE

PROMÉTHÉE J'ai semé tout leur cœur, d'aveugles espérances.

LE CORYPHÉE En leur donnant l'espoir, tu as beaucoup donné.

PROMÉTHÉE Je leur donnai aussi le Feu, cette merveille.

LE CORYPHÉE Les Éphémères maintenant possèdent la llamme sainte

PROMÉTHÉE Et le Feu dans leurs mains engendrera les arts.

LE CORYPHÉE

Voilà donc l'attentat que Zeus poursuit sur toi Sais-tu du moins le terme de ton dam ?

Le bon plaisir de Zeus.

LE CORYPHÉE

Que peut-on présager? qu'espérer ? Avoue ta faute. Certes je me déplais à exaspérer ta rancœur, mais cherche à te sauver.

On exhorte, on conseille aisément un malheureux,

quand on est soi-même hors de cause.

J'avais prévu mon sort ; mon crime, si c'est un crime,

je l'ai médité et voulu ; hautement je l'atteste.

En sauvant les humains, je savais me jeter au péril.

THKATRE DE LA ROSK f CROIX

L'infamie du supplice seulement m'a surpris :

pourrir, incrusté à ce pic perdu, dans ce désert d'effroi. . .

Vous pleurez sur les maux qui frappent votre vue?

Descendez du char, venez près de moi,

je vous dévoilerai Thorreur illimitée de ma détresse.

Cédez au désir du patient, vous qui compatissez ;

venez, le malheur rôde sans cesse autour de nous ;

il me frappe aujourd'hui! demain chacun peutle subir.

LE CHOEUR (descendant du char et venant en scène)

Volontiers, nous t'obéissons, Prométhéal

nous descendons du char ailé,

et quittant l'azur limpide où passent les oiseaux,

nous posons nos pieds délicats sur la roche rugueuse,

car notre pitié est avide de connaître entière

ta lamentable histoire.

LA PROMKTHÉIDE

feGKNE IV

PROMÉTHÉË, - LE CHOEUR DES OGÉANIDES, - OCÉAN

OCÉAN

Je viens vers toi, Promélhée, à travers l'espace, porté par ce grifiTon docile et que ma volonté conduit sans frein, ni bride.

Ah! je ressens ton infortune, sois-en sûrî

Ne serais-tu pas mon parent, tu m'es plus cher qu^aucun !

Une question suffit à me prouver sincère :

que puis-je faire? parle.

Tu n'as pas d'ami plus véritable qu'Océan.

PROMÉTHÉË

Que viens-tu faire ici ? T'a muser de mes peines ?

Pourquoi as-tu quitté l'abîme tempétueux que tu commandes

et tesgrottes que creusa la nature — pour la contrée productrice du ter ?

Est-ce curiosité ou compassion ? regarde l'ami deZeus,

celui qui l'aida à fonder l'empire olympien.

Ces chaînes accablantes, voilà ma récompense!

OCÉAN

Oh ! lugubre tableau ! Ecoute mes avis, si subtil que tu sois :

médite sur toi-même, réprime ion humeur ;

car les Dieux subissent un nouveau Maître

N'exhale pas ton amertume en insolences.

Des hauteurs de l'Olympe, Zeus entendrait;

il pourrait t'infliger de nouvelles épreuves

dépassant de beaucoup ta piésente soutfrance,

Renonce à ta rancoeur, prends pitié de toi-même!

THÉÂTRE DK LA ROSE f CROIX

Tu les vas mépriser ces bons avis de la vieillesse!

N'as-tu pas vu déjaTeffet des présomptions?

Tu ne sais pas plier, tu te raidis contre le sort ;

même captif, tu provoques encor l'infortune !

Sois docile ; l'expérience parle et t'objurgue.

Tudépends d'un tyran inflexible, d'un monarque absolu.

Je pars plaider ta cause et implorer ta délivrance;

toi, reste calme et rentre ta colère, ô le plus subtil des Daïmons !

Souviens-toi du terrible écho que réveillent les témérités,

Je t'envie, Océan, coupable delà même audace, et complice de l'attentat, tu es sauf.

Abandonne ma cause, n'essaye pas de fléchir Zous l'intraitable, et même t'attardant ici, prends garde d'encourir sa défaveur !

OCÉAN

Cette lucidité à conseiller, si tu la mettais en pratique,

tu ne gémirais pas, maintenant, sous des chaines.

N'essaye pas de m'en détourner ;

malgré toi, je vais de ce pas implorer ta grâce

et je me flatte, quoi que tu penses, de l'obtenir.

Je me souviendrai de ce zèle : ton amitié parait.

Mais pourquoi tenter l'inutile et te nuire à toi-même, sans me servir !

Quitte ce dessein et ce lieu.

Je ne veux pas que mon malheur se multiplie!

Crois-tu donc que je souffre seulement en moi-même

de ma seule douleur : je souffre dans mes frères!

Aux portes du couchant, Atlas soutient sur ses épaules,

effroyable fardeau, la colonne céleste.

Typhon, autre fils de la Terre, est englouti aux antres Siciliens ; il tenait contre tous les Dieux, le monstrueux géant aux cent lêles.

LA. prompIthéidk:

Un souffle empoisonné sortait en sifflant de sa gorge;

ses yeux lançaient l'éclair de la Gorgone

et Zeus s'arrêta un moment, il eut peur.

Mais le trait formidable qui déchire et éblouit la nue,

le tout-puissant tonnerre foudroya le Titan.

Il tomba inerte, consumé, réduit en cendres;

son cadavre git encor au pied de l'Etna,

tandis qu'au sommet, Héphaistos forge le fer en ses fournaises. De ce mont jaillira quelque jour un feu torrentiel, la flamme dévastera la Sicile féconde, Typhon, tout foudroyé qu'il est^ vomira sa fureur

en un tleuve de lave ardente, en tourbillons ignés.

Ton expérience, vénérable Océan, rendra superflu mon conseil;

songe à toi-même.

Aucun supplice ne brisera ma volonté ;

la constance de la victime lassera la haine du bourreau.

OCÉAN

Même un cœur ulcéré peut entendre raison, si on sait lui parler.

Oui, si l'on intervient avant que la colère soit au comble ou quand elle est tombée.

OCÉAN

Quel risque vois-tu donc à tenter la supplique?

PROMÉTHÉE Peine perdue, te dis-je, naïveté !

THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

OCÉAN

Laisse-moi paraître naïf : n'est-ce pas l'extrême habileté ?

PROMÉTHÉË

On m'imputera l'incartade !

OCÉAN

Je ne puis m'y tromper : ma médiation, ta la repousses 1

Cette pitié pourrait entraîner ta disgrâce .

OCÉAN

J'attirerais ainsi la haine du nouveau roi de FEmpyrée? le crois-tu?

PROMÉTHÉE Va et n'irrite jamais ce cœur inexorable.

OCÉAN

Ton malheur, Prométhée, me sera une grave leçon.

C'est bien dit : va, hàte-toi.

OCÉAN

Je cède, je m'en vais. Voici mon griifon qui s'avance

à travers l'espace immense^ avide de regagner son étable !

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