La prononciation du latin
Nous prononçons le latin fort mal. Il est heureux qu'une réforme soit à l'ordre du jour.
L'action Que l'Université prenne garde de se laisser devan-
du clergé. Qgj. Uq réformateur prêtre, M. l'abbé Meunier, a
reçu de plusieurs évêques des lettres d'adhésion. Il y a deux ou trois ans, ainsi que je l'ai su par une lettre particulière, le clergé du diocèse de Vannes a reçu l'ordre de rectifier sa prononciation sur trois points (r«, Vi consonne ou j, la nasale après voyelle). Le clergé français obéit-il à un goût d'unité ? Il se peut ; M. l'abbé Meunier appelle de ses vœux l'uniformisation liturgique de la prononciation. Peut-être aussi se souvient-on de ce qui arriva au concile du Vatican, où les prélats français furent gênés par nos détestables habitudes nationales ; certains même, dit-on, gardèrent un silence forcé. Quoi qu'il en soit, la réforme doit être faite pour beaucoup de Français qui n'iront jamais à un concile '.
vénients Pour tout latiniste français, notre prononciation
de la prononciation fausse, compliquée, pleine de pièges, constitue une routinière. incommodité, dès qu'il entre en contact avec un lati-
niste du dehors. Aux yeux du confrère étranger, elle lui donne un petit ridicule. Quel obstacle elle serait si, comme de bons esprits ont pu le penser, le latin devait reprendre quelque peu son rôle de langue internationale !
Mais restons entre Français. Dans l'enseignement, tant secondaire que supérieur, combien notre vilaine routine est féconde en amphi-
I. Cet article était écrit quand a paru un très intéressant volume de M. Couillaud sur la prononciation du latin et plus particulièrement sur la proiioncialion liturgique. On verra là combien est puissant le courant réformiste dans le clergé français.
bologies factices I Longtemps j'ai eu la faiblesse de m'y tenir, par je ne sais quelle crainte de pédantisme. Un beau jour, comme j'avais dicté senseram, mes élèves comprirent sinceram. La bévue était choquante de leur part, mais c'est moi qu'elle accusait. Ma faute était plus grave qu'il ne semble. Car peu importe la misérable équivoque. Mon tort sérieux était d'avoir, comme par un manque de foi, accepté sciemment une pratique mensongère. Cela dans l'enseignement, où la leçon essentielle à donner à la jeunesse est le souci du vrai.
Le souci du vrai, voilà l'argument le plus haut
Pour la vérité ! ^ i n i m at • •
et le meilleur pour la relorme. JNotre prononciation scolaire est à rectifier pour diverses raisons utilitaires sans doute, mais aussi et surtout par probité. Il y a là, comme l'a justement dit M. Sécheresse, ane question de conscience.
La prononciation La prononciation à adopter, c'est nécessairement à adopter. celle des Latins eux-mêmes, des Latins instruits bien
entendu. Cela, dans la mesure oii elle est accessible à notre connaissance d'abord, à notre imitation ensuite. Quelle était donc la prononciation des Latins instruits ?
La question paraît posée avec précision, mais cette précision est illusoire. Un idiome, en effet, ne se prononce pas de même en tout lieu ; un Lyonnais dira vieille fille par des / mouillées, un Parisien fera sentir dans les deux mêmes mots des i consonnes. Ajoutons donc un terme : des Latins instruits de Rome.
Il manque encore le plus important. Car la physionomie des langues change avec le temps, comme celle des villes. Nous prononçons deux pies avec es muet ; Villon prononçait pies en quatre phonèmes, es, à cette date, sonnant en fiançais comme il sonne aujourd'hui dans l'allemand gutes. Ajoutons un terme encore : des Latins instruits de Rome au siècle d'Auguste. Le modèle que nous devons chercher, c'est la prononciation pratiquée dans la capitale par les hommes cultivés qui avaient entendu Gicéron et qui pouvaient causer avec Virgile.
-,^ ^„. ^.^^„„^^ Ce modèle nous est-il accessible ? Oui, quoi qu'en
Comment découvrir ' t. i
la vraie puissent penser ou dire des sceptiques incompétents.
prononciauon. Xous pouvons connaître, dans ses grandes lignes, la prononciation correcte du grand siècle.
Elle est éclairée par plusieurs témoignages, directs et formels, des contemporains ; par les variations de l'orthographe latine, qui était nettement phonétique en principe, et qui se laisse contrôler par force comparaisons et « recoupements » ; par la versification, qui est très instructive ; par des emprunts aux langues étrangères et par des prêts en sens inverse ; par d'innombrables transcriptions de mots latins en grec et de mots grecs en latin.
De plus, elle reçoit de la méthode linguistique les plus vives lumières. La comparaison scientifique des langues congénères (grec, sanskrit, slavon, gothique, irlandais, etc.) permet de reconstituer les phases préhistoriques d'un idiome qui a précédé le latin. De même, les phases de date chrétienne se reconstituent au moyen des langues romanes (italien, espagnol, français, roumain, etc.). Un état historique se ladsse bien définir, quand on connaît ainsi et l'état antérieur et l'état postérieur. Mais surtout, la méthode linguistique a illuminé le latin par son esprit, qui est 1 esprit de classement et de perspective. Là où, la méthode n'existant pas encore, nos pères voyaient de menus détails sans hen, un ramassis de faits juxtaposés, la linguistique contemporaine sait reconnaître des tracés de vallées et de chaînes, des plissements séculaires, des mouvements à grande onde, des révolutions lentes, continues et grandioses. Elle seule aussi est capable d'apercevoir la stabilité, c'est-à-dire la disproportion des secousses locales aux vastes soulèvements. Or, de toutes les parties de la science du langage, celle que la méthode maîtrise avec le plus de fermeté et de précision est la phonétique, c'est-à-dire, justement, l'histoire de la prononciation.
Je vais essayer d'esquisser la prononciation classique dans ses principaux traits. Je voudrais bien pouvoir prouver à mesure que j'expose, mais il me manque la place et le loisir. Peut-être m'accordera-t-on quelque crédit, sur des problèmes auxquels j'ai réfléchi quarante ans et autour desquels toutes mes études ont tourné.
Prononciation Au temps de César ou d'Auguste, l'élite romaine
des lettres. prononçait très certainement Iw comme notre ou,
quand il était voyelle. Quand il était consonne (I'm consonne est le v de nos imprimés ; c'est aussi ïu de qui, suadeo, pinguem), il semble bien qu'on le prononçait encore à la façon des ancêtres, c'est-à-dire non comme notre v dentilabial, mais comme le ou de oui, le w anglais. Le vers de Lucrèce,
Viva videns vivo sepeliri viscera busto,
sonnait ouî-oua oui-dés oui-ouô sè-pè-U-rt outs-kè-ra hous-tô. On disait kouèm pour quem, as-soué-touss pour assuetus ; il n'y avait aucune différence entre la consonne que nous imprimons u et celle que nous imprimons v.
L'i consonne (le J des imprimés modernes, Yi de certains mots tels que aio, cui, huic) avait sans aucun doute le son de i dans bien, de y dans yeux. Entre voyelles, il se prononçait double : pejor pèy-yor, aio ay-yô.
h'e et l'o ont été certainement plus tard, et probablement dès cette époque, prononcés ouverts ou fermés selon qu'ils étaient brefs ou longs : o bref comme dans notre père, o long comme dans le nôtre.
Au, eu se prononçaient aou, èou. Ae venait d'être ou était encore une vraie diphtongue aè ; peut-être cette diphtongue était-elle déjà contractée en un è ouvert long, Oe, qui existait à peine hors de la langue littéraire, semble avoir été pareil à ou long ou à a long (poena poû-na, comme punire poâ-nî-rè ?).
Sur c, t, g, aucun doute. Cicéron s'appelait Ki-kè-rô ; uitia avait le même t que le français jDf7ië ; gêna était ghè-na. Devant n ou m, le g se transformait en la nasale de sa classe, comme le gamma devant cappa, gamma et chi (et devant nu, mu) ; c'est-à-dire qu'il prenait le son un et indivisible du ng anglais de song, du ng allemand defangen. Ainsi ignis i-ng-niss, agmen a-ng-mènn.
N, m étaient séparées de la voyelle précédente : vinco oui-ng-kô, ante ann-tè, intendo inn-tènn-dô, tempora tèmm-po-ra. Devant s et devant /, Yn était muette et la voyelle précédente s'allongeait : consul kô-soul, conjluentes kô-flou-ènn-tés, infans î-fâs.
R se prononçait de la langue, non pas de la luette à la façon parisienne. L avait le timbre du lambda grec dans les combinaisons li et
// {melius, mellé) ; partout ailleurs, un timbre qui la rapprochait des labiales et qui la faisait ressembler à 1' / anglaise de Londres et à 1' / russe.
S valait partout ç et non z, et x valait partout kç et non gz. Ainsi miser mi-çèrr, exeo èk-rè-ô.
H, au siècle d'Auguste, était encore nettement aspirée, comme l'A anglaise ou allemande : homo (non pas omo), harena (non pas arena).
Dans les combinaisons grecques ch thph, l'aspiration laissait intacte la première consonne. Qu'on fasse prononcer la phrase car tout passe par un Allemand du sud, et on entendra les trois aspirées, telles qu'elles étaient alors et en latin et en grec. Le ph, dans un mot indivisible comme zephyrus, ressemblait assez au groupe p plus h du composé anglais shep/ierd. — Uy, latinisation de lupsilon, avait le son de notre u. — Le z, autre latinisation d'une lettre grecque, ne devait pas différer du z de zéro. A l'intérieur d'un mot, il devenait double : gaza gaz-za.
La quantité, d'après tous les témoignages et tous les indices, était chose très sensible à l'oreille et qui semblait tout à fait essentielle. C'était aussi chose vraiment caractéristique du parler d'alors, très éloignée de nos habitudes phonétiques. Non que le français n'ait une quantité: une vis, i bref; un lis, i long; douce, ou bref; douze, ou long. Mais, en français, les longues ne se juxtaposent pas, et elles ne sont nettes qu'en fin de phrase ou d'incise et en finale féminine. En latin les voyelles longues apparaissaient à toutes les places du discours, et souvent la voix traînait sur deux, trois, quatre longues contiguës : nato nâh-tôh, censebas kéh-séh-bâhs , edicebatis éh-dlh-kéh-bâh-tiss ; on en avait plein la bouche.
Quand d'ailleurs nous nous exerçons à prononcer la quantité latine, nous nous sentons gênés par certaines habitudes nationales, ou au moins parisiennes. Jamais nous ne traînons sur une voyelle finale ; or les Latins traînaient sur l'o de habeo. Inversement, nous traînons sur toute voyelle suivie du son r final : César par a prolongé, barre par û prolongé, expert par e prolongé, et de même désir et désire, labour et laboure, port ei pore. En latin, au contraire, on glissait sur l'a de Caesar, sur l'è de ager, sur Vi de vir, sur l'o de censor, sur Voa de amatur.
Et l'accent ? me demandera-t-on . Je supplie mon
L'accent. , ,,^ i- . -i > ^ • i i
lecteur a être patient ; il n y a pas de point sur lequel il importe plus de s'expliquer sans hâte.
L'accent est pour nous chose claire d'emblée quand il s'agit des langues modernes. « Elève d'allemand, mettez Yaccent sur l'o de Monate » ; cela veut dire : appuyez sur Vo, donnez à cet o de l'intensité. A l'élève d'anglais on dira de même d'accentuer Vo de record. verbe et Ve de record substantif ; on lui prescrira ainsi de faire entendre un o intense ou un e intense. De même en italien, en espagnol. Et en français aussi on appelle accent une variation d'intensité. Notre versification, par exemple, a pour principe fondamental un retour de certains accents, qui affectent des syllabes prononcées plus fort que les autres. Ainsi, tant qu'on ne sort pas du petit cercle des langues vivantes les plus usuelles, le terme d'accent n'a rien d'obscur ; il exprime essentiellement une idée d'intensité.
Rien de tel dans le latin des gens cultivés, au siècle d'Auguste et à Rome. L'accent d'intensité n'existait pas. Aucun mot ne recevait d'intensité à place fixe, comme l'allemand Mo/ia/e. On pouvait sans doute, pour des raisons d'ailleurs extérieures à la langue proprement dite, faire sentir des nuances d'intensité, mais cela en place mobile. C'est ce que montre clairement la versification d'alors. Dans tel vers de Virgile, lucos était prononcé avec lu plus intense que cos ; dans tel autre, avec cos plus intense que lu.
Accent de Les anciens nous parlent bien d'un « accentus »,
tonalité musicale, q^ en grec d'un « tonos )), qui était lié au mot et qui y était logé en place fixe ; mais cet accent-lk n'avait rien à démêler avec l'intensité. C'était affaire de pure tonalité musicale, d'acuité; de la qualité, en autres termes, qui distingue un sol d'un ut. Dans tel exemple grec cité par Denys d'Halicarnasse, l'intervalle de l'atone à l'aiguë était d'une quinte. Vitruve, exposant sur des exemples latins la différence entre le chant et la parole et y considérant le passage d'un degré d'acuité à un autre, expose que, dans le chant, la voix se pose sur des échelons définis, tandis que, dans la parole, elle peut descendre par un glissement continu; tel est ce qu'on entend dans 50/, lux, flos, vox, c'est-à-dire dans des mots qui recevaient l'accent descendant, le «circonflexe ». C'est bien de
tonalité qu'il s'agit, non d'intensité; la voix est tantôt acuta, tantôt gravis.
L'accent tout musical du siècle d'Auguste était chose sans importance pratique. Il ne jouait aucun rôle dans la facture des vers (on a soutenu le contraire, mais sans raison valable). Aucun rôle non plus dans l'éloquence. Gicéron, qui tient tant à ce que l'orateur fasse attention à l'alternance des longues et des brèves, ne souffle mot d'une observance quelconque des accents.
Il faut noter d'ailleurs, par comparaison avec le grec, une sorte d'infériorité de l'accent musical des Latins. En grec, en dépit des contraintes de la quantité, l'accent musical reste autonome dans une large mesure ; il perpétue l'accent musical des temps préhistoriques, ceux oii les ancêtres communs des Latins et des Grecs parlaient une même langue. En latin, l'accent musical n'a plus ni prestige historique ni indépendance. G'est un placage sans profondeur, qui s'est moulé tard sur la quantité et qui se règle servilement sur ses variations les plus récentes. Amahat, par exemple, s'accentue d'après la prosodie virgilienne et non d'après la prosodie de Plante et d'Ennius. Il y a plus fort encore. La prosodie virgilienne, par imitation tout artificielle des Grecs, se permet de prononcer vo-luc-ris au lieu de vo-lu-cris, la seule forme qui existe dans le parler instinctif ; l'accent musical, alors, abandonne la syllabe vo pour se transporter sur la syllabe factice lac, substituée à la syllabe naturelle lu par pédantisme hellénisant.
L'accent latin sans ^" ^*-*^* combien 1' (( accent )) ancien est loin de analogue dans les son hontonyme, l' « accent )) de Moiiate ou de record. langues mo ernes. g^ ^^ voulait en reconstituer la prononciation, on ne trouverait de modèle même approximatif ni en anglais ni en allemand. L'italien, l'espagnol n'en offriraient pas davantage. Le russe, sans doute, fournirait des échantillons d'un phénomène intéressant, l'accent musical descendant ou circonflexe, mais cet accent est mêlé en russe d'une nuance d'intensité que Gicéron et Virgile ne connaissaient pas. Si l'on voulait à tout prix trouver dans l'Europe actuelle un modèle vraiment approprié de l'accent musical, il faudrait se le faire seriner par des maîtres pris en Norvège ou en Lithuanie.
En somme, le mot accent a deux sens qui ont été souvent confondus, mais qu'il n'est plus permis de confondre. L'un des deux sens s'ap-
plique aux principales de nos langues vivantes ; l'autre est applicable au latin du siècle d'Auguste et à des parlers modernes peu accès- 1 sibles.
Le latin sur lequel nous devons régler notre réforme étant maintenant connu, quelles limites doit avoir notre imitation ? Je dis limites parce que, tout en prenant pour guide la vérité, nous devons tenir compte des forces qui agissent pour la réforme ou contre elle. Faisons vers la vérité un pas sérieux ; cela aidera nos fds à s'en approcher plus encore.
Personne ne trouvera urgent que les élèves, ou même leurs maîtres, ou seulement. les maîtres de leurs maîtres, fassent le voyage de Vilna ou de Throndhjem pour y devenir virtuoses en accent musical. Puisque cet accent laissait indifférent Cicéron et Virgile, il semble qu'il puisse attendre.
^.. , . Il serait beaucoup plus intéressant, beaucoup plus
La quantité est l i^ r r
plus importante utile, beaucoup plus pressé d'exercer maîtres et élèves que l'accent. ^ reproduire la quantité. A la reproduire et, disons-le tout de suite, à en jouir.
Oublions un moment les difficultés pratiques. Supposons un Emile tout idéal, sous l'autorité d'un précepteur non moins imaginaire, libres l'un et l'autre de" toute routine. Les voilà qui, par des exercices appropriés, parviennent à ressusciter la rapidité légère des brèves et la majesté des longues. Comme la belle prose, comme les beaux vers se transfigureraient pour eux, en reprenant leur aspect du grand siècle d'art ! Ce qui jadis a chanté à l'oreille chanterait de nouveau pour eux, et, dans ce petit milieu de deux personnes, ce qui a été élaboré avec tant de patience, avec tant d'amour, avec un sentiment si exquis des symétries et des rythmes, cesserait d'être profané par des négligences et des incuriosités de barbares. La quantité, c'est l'âme même du latin classique, et par elle la langue morte redevient langue vivante.
J'en parle par expérience. Je ne saurais dire quelle source de jouissances est pour moi l'observation constante de la quantité, qui a fini
ar me devenir instinctive. J'ai des amis, d'anciens élèves, qui ont lit comme moi, et qui de loin partagent les joies solitaires que je oûte. Tout jeune maître peut nous imiter sans attendre l'heure d'au- 'ui ; il aura la récompense de son effort. Et, avec le temps, la vulgasation des études de phonétique descriptive rendra aisé de généraser dans la jeunesse universitaire la saine prononciation des différences rosodiques. Par la jeunesse on atteindra les enfants ; ce n'est pas chez IX qu'on trouvera ni une difficulté ni une résistance. Le tout, avec s enfants, c'est de bien commencer ; dès la première leçon ils devront Dprendre à distinguer ?'osa nominatif de rosa ablatif. C'est ce que îcommandait un savant de premier ordre, Victor Henry ; c'est ce ne recommandent à l'envi les maîtres distingués qui ont essayé la iforme dans les petites classes.
S'il était sûr que l'enseignement de la quantité fût possible dès mainnant, je dirais que cette partie de la réforme est la plus urgente au 3int de vue utilitaire, tout comme, à un point de vue plus élevé, le me paraît être sans comparaison possible la plus précieuse. Quoi 3 plus pratique en effet que de dresser un enfant à distinguer dès ibord populus peuple et populus peuplier, venit présent et venit parit, et de même les deux dicat, les deux canam, les deux cupido ? Et Durquoi pas ? M. Sécheresse, expérience faite sur de nombreux élèves î Cinquième, apprécie les résultats de la façon la plus optimiste. Des sultats non moins bons ont été observés par M. Bornecque dans les asses d'Allemagne. Si les maîtres de l'enseignement secondaire estient qu'on peut aller de l'avant, ce n'est pas moi qui tâcherai de tenir leur ardeur.
Un professeur de l'enseignement supérieur, M. Alcide Macé, a peur le les temps ne soient pas venus. J'avoue que je partage un peu sa ainte. Je réserve donc la question de la réforme prosodique, en ce li touche l'application immédiate. Raison de plus pour que j'adjure 5 jeunes maîtres d'y penser et de la préparer. On n'est un bon maître le quand on devance pour soi-même les obligations extérieures.
* * En ce qui touche la prononciation des lettres, considérées chacune
isolément, est-il à propos d'entreprendre une restitution complète, exacte sur tous les points ?
Reprenons un à un les détails qui ont été énumérés. Selon qu'il s'agira de l'un ou de l'autre, une stricte imitation de la vérité aura deux effets contraires. Ici elle doit simplifier, là elle ne peut que compliquer.
réformes à Simplificatrices seraient les réformes du c et du <
adopter : celles qui et celle du g. L'élève en effet devrait désormais prosimpiifient. noncer Cicero comme sa transcription grecque, Alcibiades comme le nom original, Caesar comme l'allemand Kaiser, qui en vient (et aussi comme causa, où le c est de même suivi d'un a). Il ne ferait plus de différence mensongère entre gestio ou mixlio d'une part, et d'autre part actio, mentio, portio, ultio ; ni entre l'ancien génitif preti et le génitif plus récent prelii. Il sentirait l'étroite parenté de genus avec son équivalent grec genos. Son oreille cesserait de confondre cinis et sinis, scit et s'il, et presque gessi et jeci. Enfin l'homogénéité des radicaux deviendrait apparente pour lui dans la flexion, la dérivation, la composition : capio accipio (ka-pi-Ô ak-ki-pi-ô), cano cecini tibiceii (ka-nô kc-ki-nî ti-bî-kèn), locus loci (lo-kouss lo-kîj, facface (fak fa-kè), et de même qaatere quatio, amantes amantium amantum, gratus gralia, ago agis agunt agam âges.
Simplificatrice encore serait la réforme des nasales, puisque em serait le même dans hiems et dans nempe, men le même dans tameii et dans mentio, plum le même dans exemplum et dans plumbum. La symétrie serait rétablie entre les couples captas acceptas et cantus accentus. Le même élément étymologique aurait le même son dans gens que dans genus, dans undeciin que dans unus. Limbus se distinguerait de lembus, possint de passent.
Simplificatrice, la réforme de Vu voyelle ; elle est d'ailleurs connexe à la précédente, car on ne peut rectifier la prononciation de sunt sans toucher en même temps à celle de ut, de hue, de cum. La prononciation ou expliquerait d'emblée pourquoi le grec mousa devient musa, et pourquoi, inversement, Brutus devient en grec Broutas. Elle est, de toutes les réformes, la plus acceptable pour les élèves ; qu'ils aient en effet commencé l'allemand, l'anglais, l'espagnol ou l'italien, ils savent que notre prononciation de la lettre u nous est propre. On
retendrait naturellemfnl aux diphtongues : aut aontt, ceu kèou. — Tôt ou tard, elle aurait pour corollaire celle de Vy, qui serait simplificatrice aussi Car, dans les mots grecs, le son grec se trouverait conservé. Et, Iv devenant différent de 1'/, on ne serait plus exposé à écrire par mégarde Hyppolifus.
SimpKficatrices, les réformes de Vu consonne (r) et de 1 / consonne (jj, liées d ailleurs à celle de Vu voyelle. L'élève ne serait plus surpris de voir ariete devenir arjefe, omnia devenir omnja, genua ou tenuia devenir genva, tenvia, ni d'apprendre que januarius se dit en grec ianouarios et \ ergilius Onergilios. Par surcroit, il deviendrait facile de régulariser l'orthographe même qu'on met sous ses yeux : on introduirait le signe j dans o/o, Pompejus, comme on l'a introduit dans major et ejus : on ôterait leur obscurité aux datifs cuj, hujc, ej et à 1 interjection huj. De même tous les u consonnes pourraient être uniformément notés V : qvi, qvem, lingva ; enfin svavis, où le même son figure deux fois, serait noté les deux fois par le même caractère. Il y aurait ainsi double simphfication : simplification de la prononciation, simplification de lorthographe (d'une orthographe factice).
Parmi les réformes simplificatrices, il faut compter la réforme de l's et de Vx; seulement l'intérêt pratique en serait moindre que celui des réformes précédentes. Plus utile serait la réforme de Vh, qui ferait sentir aux élèves la différence entre ora et hora. Reste à savoir s'il serait pi-udent, dans l'état actuel des choses, d'exiger des élèves qu'ils prononcent en latin un phonème étranger à leur langue maternelle.
Les réformes Quant aux réformes qui risquent de compliquer,
à différer. ^^g indication rapide suffira. Si la prononciation
de la quantité est ajournée, on ne peut réclamer la distinction des timbres ouverts et fermés pour e, pour o. pour ae enfin, à moins qu on n'opte pour la prononciation en diphtongue. Le phonème ng n étant pas français, il serait malausé d'en obtenir une bonne reproduction soit dans ignis i-ng-niss, soit dans vinco oui-ng-kô. Supprimer n devant 5 ouy*serait conforme au vrai, mais rendrait semblables dicens et dices. Réclamer la distinction entre Vi consonne simple et Vi consonne double, suivant que les imprimés ont le j en tête du mot ou à l'intérieur. — cela en même temps ferait changer la prononciation actuelle du j, — c'est demander beaucoup à la fois ; la diffi-
culte est d'ailleurs accrue, pour le moment, par la discordance des orthographes, major par y, aio par i. Le doublement du z intérieur serait plus vite réalisable, mais c'est une question plus grecque que latine. De même c'est par le grec qu'il faut commencer si l'on prétend obtenir la rectification des aspirées ch, th, ph; elle serait d'ailleurs malaisée pour les enfants et même pour les hommes, parce que rien en français ne ressemble à une aspirée.
Cet exposé contient implicitement mes conclusions principales : il faut ajourner toutes les réformes capables de compliquer, et ne faire entrer en ligne de compte que des réformes qui simplifient.
Toutes celles qui simplifient? Je veux bien, mais n'entreprenons pas trop à la fois. Il est prudent de choisir, pour le premier effort, celles qui sont ou plus utiles ou plus aisées que les autres : i" prononcer tout c comme k.
2" prononcer tout t comme dans pitié.
3" prononcer tout (/ comme dans gai.
li° prononcer toute n comme dans amen, toute m comme
dans tramway, Ibrahim, pantoum.
5° prononcer tout u voyelle comme ou.
6° prononcer tout u consonne (u ou v des imprimés) comme
ou : suavis soud-ouiss, qui kouî.
7° prononcer tout j» des imprimés comme i. Pour le reste, je suis prêt à attendre. Qu'on médite pourtant, pour un avenir le moins lointain possible, la réforme des réformes, celle de la quantité.
Il semble que j'aie fini, mais il me reste à combattre une réforme qui, à mon sens, serait une réforme à rebours.
La prononciation ^^ temps d Ausonc et de Claudien, la pronon-
du latin de . . i i • ^, -, i ^ • i i
la décadence. ciation du latin était devenue méconnaissable sur
bien des points. Le c pareil à un k tenait bon encore (il ne s'est
altéré qu'à l'époque mérovingienne), mais ti entre voyelles était
devenu quelque chose come tsi ou ts. L'm finale et l'A initiale étaient
devenues muettes. On diphtonguait certaines voyelles : piedcs pour
des, buono pour hono. D'autres voyelles avaient changé de timbre : la rimait exactement avec sola (mais non pas avec mala) ; pilum au is de poil rimait avec telum (mais non Axec filuin) . Enfin la langue grand siècle avait perdu son âme, la quantité; malo par un a bref se distinguait plus de malo par un a long, et c'est uniquement par timbre que Vu de gula différait de celui de mula. Au lieu de l'âme perdue, le latin avait une âme nouvelle, l'accent nsformé.
Transformé, car ce n'était plus du tout le classique accent musical, atiquement insignifiant jusqu'à paraître nul, et qui était comme iperçu des poètes et des orateurs. L'accent nouvelle manière était . accent agissant, impérieux, brutal, vorace, capable de dominer, façonner, d'anéantir même tous les autres éléments delà phonation, mme il a d'abord tué la quantité. Ce terrible accent a tué le latin [-même, car c'est lui qui a fait du latin le roman. Sa naissance est fait primordial de la phonétique romane, fait dont tous les autres coulent. Il a été non seulement destructeur, mais créateur, car, ns les temps les plus stériles de l'histoire, il a suscité une versifition originale et neuve, celle qu'on appelle rythmique. Cet accent est l'accent d'intensité, le même qui, du bas latin, a ssé à ses métamorphoses modernes, l'italien par exemple. Il s'est veloppé aussi, dans des conditions d'ailleurs tout autres, en anglais, allemand et dans la plupart des langues \ivantes de l'Europe. Il 3n latin la même place que son devancier, l'accent musical, mais n'est pas plus l'accent musical qu'un crustacé n'est le mollusque nt il occupe la coquille. On lui a laissé le même nom. ce qui était usif, car accentas implique étymologiquement une idée de tonalité, m d'intensité.
De l'identité de place et de l'identité de nom à la confusion pure simple, il n'y avait pas bien loin ; aussi la confusion s'est-elle prolile et se produit-elle encore. Elle était inévitable autrefois, parce le la plupart des hnguistes, faisant de la phonétique sur le papier, ibstenaient de concevoir des phénomènes une idée concrète. Elle perpétue malgré les progrès de la doctrine phonétique, parce que sprit est aisément dupe des formules sommaires. L'accent latin bsiste en roman, dit-on volontiers. Or il faudrait dire tout autre lose : l'accent latin change de nature en roman, par une révolution
qui est une des plus grandes, la plus grande peut-être, qu'offre l'histoir du langage humain.
Confondre les deux accents constitue, on le voit, une grave erreui Politiquement et socialement, c'est brouiller la fin de la Républiqu avec le Bas-Empire, l'apogée de la vieille Rome avec le règne de 1 fausse Rome d'Orient, l'hellénisation d'un petit paganisme local ave la christianisation de la Méditerranée. En ce qui touche plus dire( tement la langue, c'est oublier que depuis Caracalla un Celte, un Ibèr( un Dace, un Kabyle naissait citoyen romain, et que le parler spécij du petit Latium, gouverné jadis par la mode d'une capitale et d'un noblesse, était devenu le volapuk de cent millions de barbares.
Contre l'accent La confusion règne pratiquement dans certair
d'intensité. pays, comme l'Allemagne, oii la prononciation sc(
laire imite l'accent des bas siècles. Faut-il faire entrer la même cor fusion dans la pratique française? C'est ce que proposent M. Sécheress( M. Hamel, M. Macé, M. l'abbé Meunier. M. Sécheresse avait reçu ur adhésion illustre que je ne voudrais point passer sous silence, celle c Gaston Paris, le maître souverain des études romanes. Les romanistei d'ailleurs, adhèrent en masse, comme il est assez naturel de leur pari ce n'est pas à eux de défendre le latin contre le roman.
L'idée, il faut le reconnaître, a pour elle des arguments qui ne soi pas nuls. L'accent nouvelle manière a pour lui un fait : il s'est perp tué dans le latin liturgique, et tous les fidèles l'ont toujours entend dans toutes les églises de France. De plus, étant pareil à l'accent d( langues modernes qui nous entourent, il est aisé à reproduire par imit; tion, et il est incontestable qu'il donne au latin une allure vivant quoique apocryphe. Enfin, il serait commode dans une conversatio avec un latiniste du dehors, par exemple un Allemand ; j'ajoute que 1( évêques qui espèrent être de concile un jour seront logiques de s exercer.
Malgré les autorités et les raisons, je résiste pour ma part.
A priori, d'abord. 11 est illogique en effet, et il est choquant, lor qu'on innove, de se régler à la fois sur deux modèles, le haut latin poi les lettres, le bas latin pour l'accent ; l'incohérence, excusable dar un statu quo, ne l'est pas dans une réforme. Et si l'on demande u très sérieux effort à tous les élèves, à tous les maîtres, est-il admi;
ble que ce soit non au profit de l'exactitude historique, mais au profit î l'anachronisme ? L'utihté capitale de la réforme, n'est-ce donc plus inculquer aux jeunes esprits la sensation et le respect du vrai ? Je résiste aussi, parce qu'à l'accent de basse époque je ne veux pas crifier la quantité, et avec la quantité la versification classique elleême.
L'accent d'intensité ne peut être introduit dans la récitation de Virle sans y fausser tous les vers. Qu'on n'objecte pas que Stilicon a é chanté dans le même mètre qu'Auguste ; par rapport au parler da \ète, l'éloge de Stilicon est une œuvre aussi factice que la traduction ! la Henriade en hexamètres ; et si Claudien récitait ses vers en mère, on peut être absolument sûr qu'il rejetait la prononciation de n temps.
L'accent d'intensité détruit inexorablement tous les types de vers s temps classiques, les vers lyriques d'Horace comme les vers de popée, les vers de Phèdre et ceux de Térence comme les vers Horace. Il les détruit dans le rythme, parce qu'entre les temps then tiques il insère des temps apocryphes. Il les détruit dans le être, parce qu'il mène à l'altération des durées ; il n'y a qu'à se rap- 1er ce que l'accent des bas siècles a fait de l'ancienne quantité, ou, l'on veut, il n'y a qu'à voir comment un érudit allemand prononce ; bref de pater. M. Sécheresse, qui marque l'accent d'intensité dans 5 spécimens de prononciation tirés de Cicéron ou de Tite Live, a dû renoncer dans ses spécimens poétiques. Mais ces signes cabalistiques nt de trop dans Cicéron même, car l'accent d'intensité ruine toute lie prose. De ces discours et de ces traités merveilleux par la forme, efs-d'œuvre de musique de la parole, où du génie a été dépensé à sortir des durées, l'accent d'intensité ne laisse rien subsister que de )mpeur.
Le latin, ai-je dit, a eu deux âmes successives, la quantité d'abord, us tard l'accent d'intensité. Entre ces deux âmes il ne faut pas équiquer, il faut choisir, et j'ai choisi.
Et l'étymologie romane, que j'ai l'air d'oublier .î> Je ne l'oubhe nuisent, quoique, à mon sens, l'interprétation des textes doive passer ibord ; elle n'a rien à souffrir de mon choix. Au lieu d'apprendre la lantité par l'accent, comme le proposent plusieurs des réformateurs le j'ai cités, on apprendra l'accent par la quantité ; c'est plutôt plus
facile et c'est en tout cas plus dans l'ordre, caria quantité est antérieur
chronologiquement et logiquement. Il sera donc aisé de donner au
élèves de tout degré les notions étymologiques que leur âge comporte
Je ne trahis pas le roman pour le latin ; je demande qu'on ne trahisg
pas le latin lui-même. fj
Je prévois une autre objection : Et la versification rythmique, qt
est née de l'accent nouveau ? — Peut-être a-t-elle peu d'intérêt pou
les élèves de l'enseignement secondaire, et cette réponse pourrait su!
fire. Mais, qu'on veuille bien le croire, je ne dédaigne pas la versifica
tion rythmique. Elle a produit parfois des vers admirables.
h Apparebit repentina magna dies Domini, 1
Fur obscura velut nocle improvises occupans. *
Il serait certes affreux, et d'ailleurs il serait mensonger, de prononce de tels vers autrement que le poète lui-même. 11 faut, comme lui, ^ faire sentir l'accent d'intensité, qui était inséparable de son inspiration Mais, puisque ces vers ne peuvent être lus que de quelques rares per sonnes, celles qui étudient l'histoire littéraire soit du christianisme soit du haut moyen âge, ces personnes ne seront pas embarrassée d'adopter jjour eux une prononciation spéciale. Pourquoi pas deu: prononciations différentes, à l'usage d'un petit nombre d'érudits ? L; vérité historique est justement qu'il y en a eu deux, et qu'elles on caractérisé deux mondes plus différents encore.
Laissons à certains textes chrétiens le jeune accent des temps chré tiens. Quant aux grands textes dont l'humanité se nourrit, rendons leur plutôt le principe de leur beauté physique, la vieille et archivieill quantité. Elle est l'héritage des ancêtres indo-européens ; elle es hellénique aussi bien que romaine ; elle se réclame non seulement d( Virgile, mais de Sophocle et d'Homère ; elle n'a péri que parce qu'ell était trop belle pour les barbares. J
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