‹ La Prophétie d'Habacuc: Introduction. Traduction. CommentaireChapitre 1 sur 7 · BRUCH · texte numérisé non relu

BRUCH

La Facullé n'entend ni approuver ni désapprouver les opinions particulières au candidat.

LA

La vie des prophètes de l'Ancien Testament est environnée de ténèbres si épaisses que les efforts des commentateurs n'ont pu le plus souvent les dissiper. On aimerait cependant à posséder des notions exactes sur l'existence de ces hommes illustres, et c’est à regret que la science avoue l’inutilité des recherches entreprises en vue de ce résultat.

Parmi les petits prophètes il en est peu d'aussi maltraités à cet égard qu'Habacuc. L'histoire sacrée ou profane se tait sur Îui, et la tradition seule a fourni les éléments des notices biographiques qui lui ont été consacrées. Nous ne dissimulerons point le cas que nous faisons de la tradition. Si l'histoire proprement dite transmet les actes de la vie politique des peuples, qui sont ordinairement le fait d’un petit nombre, la tradition nous conserve les mœurs, les croyances, les aspirations , les regrets, les préjugés, en un mot tous les phénomènes de la vie intellectuelle et morale des nations. En outre bien des événemens politiques ne nous sont parvenus que sous le voile mystérieux des légendes. Comme l’histoire cependant, la tradition est soumise à des règles, et ces règles sont celles dont

l’histoire elle-même reconnaît la souveraineté. Or la critique impuissante à démêler le réel du fabuleux dans le tissu de traditions que les générations se sont léguées sur Habacuc, semble avoir frappé d’anathème les biographies d'Épiphane et de Dorothée qui se sont faits les complaisants échos de ces traditions. La sentence serait-elle sans appel? Nous ne le pensons pas. Si les assertions de la légende qui concerne Habacuc ne paraissent pas fondées de nos jours, il est juste de reconnaître que la critique qui écarte cette légende sans restriction ne se trouve pas assise sur une base plus solide. Dès lors le doute est permis, et on ne se sent obligé qu’à demeurer dans les limites de la vraisemblance.

Nous ne nous arrêterons pas à examiner la tradition rabbinique, qui voit dans Habacuc le fils de la Sunamite ressuscité par Élisée. À plus forte raison ne tiendronsnous pas compte du récit contenu au chap. XIV de Daniel, un de ceux qui composent cette partie apocryphe du livre du prophète que l’autorité ecclésiastique la plus absolue a hésité elle-même à imposer à la conscience. Le voyage aérien d'Habacuc saisi aux cheveux par un ange et transporté de Judée à Babylone, où il remet à Daniel enfermé dans la fosse aux lions des aliments préparés pour ses ouvriers, n’appartient pas plus à la tradition considérée sous le point de vue élevé, qui la met à la hauteur de l’histoire, qu’à l'histoire elle-même; c’est un récit populaire, plus grotesque qu'ingénieux, né dans l'imagination d’une nation qui, loin de critiquer les prodiges, y trouvait une sanction pour ses croyances. Toutefois la plupart des pères des premiers siècles, Clément d'Alexandrie, Irénée, Ter-

tullien, Cyprien etc. admettaient cette tradition, dont la poésie religieuse s’empara à son tour. Grégoire de Naziance y fait allusion en vers grecs dans ses Préceptes aux Vierges, et Prudence y a trouvé la matière de cinq strophes latines pour une hymne de son Cathemerinon.

Toutes les légendes apocryphes dont Habacuc a été le héros ne sauraient rien prescrire contre le témoignage de la tradition sur quelques événements fort vraisemblables de la vie du prophète. Rien ne nous interdit de croire qu'Habacuc appartenait à la tribu de Siméon, qu'il naquit dans la ville de Bethzacar, cité non mentionnée dans la partie canonique de la Bible, mais dont le nom se lit au liv. I des Macchabées: qu'après avoir prédit la ruine prochaine de sa nation

“et l’humiliation future des vainqueurs, il alla chercher un refuge dans la Basse-Égypte, à Ostrakine, aujourd’hui Ras-Straki, ville bâtie auprès du lac Sirbon, lagune de la Méditerranée appelée de nos jours le Sebaket-Bardouib, enfin qu'il revint lorsque la colère des Chaldéens eut passé sur la Palestine, terminer sa vie dans son pays natal. On montrait, il est vrai, le tombeau d'Habacuc en diverses localités, à Keïla, dans la tribu de Juda, au dire d'Eusèbe et de Jérôme, à Hukkok, sur les confins de la tribu de Nephtali, selon les opinions rabbiniques; mais les traditions étaient néanmoins presque unanimes à fixer la sépulture du prophète au lieu même où il était né. Sozomène parle même de la découverte du corps d’'Habacuc en cette ville, sous le règne de Théodose-le-Grand. Quelle que fut la valeur de ce bruit, la tradition vulgaire y trouve une confirmation.

En présence du mutisme de l’histoire et dans l’incertitude où nous laisse la tradition, force est de demander à l’œuvre même du prophète ce qu’elle peut nous apprendre sur son auteur.

Ici une question intéressante se pose incidemment. L'œuvre d'Habacuc est-elle réduite au livre inscrit SOUS son nom dans le Canon des Écritures? En effet des écrits sans valeur dogmatique pour Israël pourraient, si leur authenticité était démontrée, contribuer à la solution du problème historique qui nous occupe.

Si nous ajoutons foi aux traditions, Habacuc, outre la prophétie qui porte son nom, serait auteur de prédictions dont quelques-unes jouirent, auprès des chrétiens des temps apostoliques, de la faveur qu’elles avaient eue chez les Juifs. On prétendait qu'Habacuc aurait annoncé qu'un temps viendrait où une vive lumière éclairerait le temple appelé à contempler en elle la gloire de Dieu, où le voile du sanctuaire se fendrait en deux parts etc. Nous nous expliquons l'accueil sympathique fait parmi les premiers fidèles, assez attachés aux traditions juives, à des prophéties dont quelquesunes paraissaient avoir eu un accomplissement frappant dans la personne même de Jésus-Christ et dans les événements de l’histoire évangélique. Mais ces prophéties n'étaient plus que de vagues rumeurs répandues dans la foule. Nous ne pouvons nous résoudre à croire que dans le cas où la voix d'Habacuc aurait fait entendre quelque prédiction en dehors de celle qui ne lui est pas contestée, 1l n’en serait resté de si bonne heure qu'un écho affaibli et dénaturé dans le souvenir des peuples qu'elles auraient intéressés.

On à mis quelquefois aussi sur le compte d'Habacuc

la partie apocryphe du livre de Daniel, c’est-à-dire avec le récit dans lequel le prophète joue le rôle bizarre dont nous avons parlé, les histoires de Suzanne, des prêtres de Bel, du dragon de Babylone, histoires invraisemblables lors même qu'on ne les considérerait que comme des paraboles composées dans un but moral. Il est évident que les chapitres grecs apocryphes de Daniel sont sous bien des rapports peu dignes de l’auteur de la prophétie hébraïque. La source de cette supposition offensante pour Habacuc se trouve certainement dans l’inscription placée dans quelques exemplaires des Septante en tête du chap. XIV et indiquant ce chapitre comme l'ouvrage d'Habacuc, fils de Jésus et de la tribu de Lévi. Si l'on ne veut pas voir dans cette inscription, omise d’ailleurs dans la version de Théodotion et dans l’Ancienne-ltalique, une des nombreuses interpolations reprochées aux Septante, il faut toujours reconnaître que la tradition en faisant naître le prophète tantôt dans la tribu de Siméon, tantôt dans la tribu de Lévi, est en désaccord avec elle-même. On a. prétendu, nous le savons, que l'écrivain désigné dans les Septante n’est pas le même que le prophète. Ainsi l'authenticité de la note des Septante pourrait au plus montrer qu’un rapport de noms est le seul qui existe entre le prophète et l’auteur des chapitres apocryphes de Daniel.

Cherchons désormais dans l’œuvre authentique du prophète de Juda ce que nous ne pouvons plus réclamer que d'elle-même.

Le nom d'Habacuc, que les Septante ont rendu par ‘AuBaxouu, conformément sans doute à l'habitude des Grecs de changer la syllabe 48 en ‘4ug et à la répu-

gnance de la langue hellénique à terminer un mot en #; le nom d’Habacuc, disons-nous, ne se trouve nulle part ailleurs dans l’Ancien Testament. Ce nom Pan a pour racine le verbe PA, embrasser, et selon Hitzig vient directement de Pan; seulement il faudrait lire PPan, orthographe qui est d’accord avec la forme de la version syriaque. Mais quel sens donner à ce nom? Le Sohar résout la question en nous disant qu'Habacuc était le fils de la Sunamite ressuscitée par Élisée (2 Rois IV, 16). Élisée avait dit à cette femme: Dans cette même année tu embrasseras un fils. Le redoublement du ? s’expliquerait selon les rabbins par le double embrassement dont l’enfant aurait été l'objet de la part de sa mère et du prophète. Luther trouve dans le nom d’'Habacuc le symbole de l'amour du prophète pour son peuple, et Jérôme, donnant à la racine le sens de lutter, l'explique par la vivacité du début de la prophétie, où Habacuc semble lutter avec Dieu. Toutes ces explications sont ingénieuses; mais il y aurait autant de puérilité à les réfuter qu’à les soutenir. En nommant Habacuc, la Bible nous dit qu’il était prophète, N°23. Il faut donc voir en lui un de ces hommes d'élite qui continuèrent l’œuvre de Moïse dans le développement de la nation juive, tantôt en ramenant le peuple à ’adoration du vrai Dieu, tantôt en interprétant la loi, tantôt en annonçant les châtiments réservés par l’Éternel aux nations. Habacuc le prophète, ces deux mots en disent plus à eux seuls que toute la tradition.

Sans entrer encore dans l'interprétation de la prophétie d'Habacuc, nous la résumerons succinctement. Cette prédiction se présente divisée en trois parties.

Dans le premier chapitre le prophète se plaint de

l’état de son pays, où les justes sont opprimés par les méchants. Dieu lui signale sa prochaine vengeance, en lui révélant la venue des Chaldéens. Alors Habacuc s’indigne de la prospérité d’un vainqueur idolâtre, plus coupable que ceux dont il a fait ses victimes.

Au second chapitre, le prophète reçoit la réponse du Seigneur à sa nouvelle apostrophe, avec l’ordre de la transmettre à tous. Le Ghaldéen condamné à son tour ne sera pas sauvé par ses idoles. Dans ces révolutions successives, où le vainqueur de la veille devient le vaincu du lendemain, qui donc sera épargné? Le juste seul, et sa foi est sa sauvegarde.

Enfin Habacuc termine par un cantique où, après avoir symbolisé la puissance divine dans les phénomènes de l’orage et rappelé en même temps les prodiges qui accompagnèrent le passage d’Israël dans le désert et.son installation dans la terre de Chanaan, il exprime avec confiance l'espoir que le Tout-Puissant se souviendra toujours de sa miséricorde. C’est le troisième chapitre.

Telle est dans son ensemble la prophétie d'Habacuc. Le sens général ne permet aucun doute sur l’époque où elle a été rédigée. Un des versets du chap. E* a même une valeur qui le transforme en argument décisif. «Jetez les yeux sur les nations et voyez! Soyez surpris, Oui, soyez surpris, Car il va se faire en votre temps ce que vous ne croiriez pas en l’entendant» (1, 5). Puisque le prophète annonce comme prochaine Pirruption des Chaldéens, il n’a pu exercer son ministère que dans les derniers temps du royaume de Juda. Il n’est guère plus difficile de déterminer dans cette période antérieure à la captivité l'époque précise de l’o-

racle. Eichhorn s’était autorisé d’abord de la pureté du langage d'Habacuc pour conclure que le prophète date des beaux temps de la littérature juive: il oubliait Jérémie. De plus Stæhelin remarque plusieurs expressions dans la prédiction d’Habacuc qui accusent une époque plus voisine de notre ère. Quelques mots ne se trouvent que dans les derniers livres de la Bible et plusieurs autres ne sont employés que par Habacuc. Eichhorn revint plus tard de son opinion.

Wahl est de tous les critiques celui qui recule le plus l’époque du prophète, qu'il donne pour contemporain à Ésaïe; mais alors le Chaldéen était-il si redoutable et l’état de Juda était-il si désespéré ?

Les crimes reprochés par Habacuc aux Juifs et le rapport qui existe entre la prophétie de Nahum et celle qui nous occupe ont paru à Jahn et plus récemment à Hævernick convenir au règne de l’impie Manassé : ces critiques ont donc rapporté au règne de ce prince (694- 640) la composition de l’oracle. Telle était aussi l'opinion du rabbin Abarbanel. Mais on peut croire que si Habacuc avait vécu sous un roi qui le premier renversa le culte du vrai Dieu, il aurait flétri d’une manière plus accentuée un tel prince. Sans doute il y a certains rapports entre Habacuc et Nahum: l’un et l’autre avaient un oracle terrible à faire entendre. Ne peuvent-ils pourtant avoir prophétisé en des temps différents ?

Delitzsch comme Vitringa place la prédiction sous Josias. [l croit justifier son sentiment en signalant de nombreux rapports entre Habacuc Il, 20, et Sophonie 1, 7. Sophonie est un des prophètes qui ont le plus emprunté à leurs devanciers. Est-ce une raison pour tirer d'un simple rapprochement de mots la preuve de

la priorité d’un prophète sur un autre? Avec autant de raison d’ailleurs on retournerait l'argument.

Les avis divers des critiques précédents ont été partagés par plusieurs théologiens d’outre-Rhin qui ont même lancé une accusation d’impiété contre tout système tendant à rapprocher davantage la prophétie des événements qu’elle annonçait. À la veille des événements, disent ces critiques, l’oracle ne serait plus que le produit d'un jugement sain et perspicace. Comme nous ne comprenons pas, de la même manière que ces exégètes chatouilleux, le surnaturalisme des prophéties, nous n’hésitons pas à encourir aussi ce reproche d’impiété en nous mettant avec les commentateurs qui veulent qu'Habacuc ait prophétisé un peu plus tard sous Joachim (602-597). L'état des affaires extérieures et intérieures de Juda dans les premières années de ce règne concorde avec les paroles d'Habacuc. La prédiction aurait précédé immédiatement la première irruption des Chaldéens, celle qui suivit la victoire de Nebucadanesar, alors prince royal, à Karkhemisch sur l’Égyptien Neco, et amena l’assujettissement au vainqueur du monarque de Juda, tributaire du vaincu. Ce n’est qu’à partir de la journée de Karkhemisch (606) qu’on rencontre dans les prophéties de la ruine de Juda le nom des Chaldéens comme celui d’un peuple puissant. S'il ressort des termes de la prédiction que la vengeance céleste ne devait pas tarder à s’accomplir, nous ne voyons aucun inconvénient à adopter le sentiment qui rapproche ainsi l'heure de l’oracle de l'heure de l’accomplissement.

Cette question, que le court intervalle qui sépare le règne de Manassé du règne de Joachim semble renire

presque frivole, s'offre avec un caractère nouveau, si l’on remarque les conséquences historiques qui résultent de la manière dont elle est résolue. Rien ne s'oppose à ce qu'Habacuc ait été contemporain de Manassé et de Joachim, mais suivant que sa prophétie aurait été écrite sous le premier ou sous le second de ces princes, l’ennemi dont il menace Juda et contre lequel il fulmine ensuite de terribles invectives, ne serait plus le même. Suivant l’une de ces opinions, les Chaldéens forment les armées du dernier empire assyrien, tandis que suivant l’autre, ils sont les soldats du dernier État babylonien. Ninive, affaiblie par la catastrophe qui en 747 avait amené le morcellement du premier empire d’Assyrie, était restée capitale d’un État auquel des souverains belliqueux rendirent assez promptement éclat de l'empire de Sardanapale. Babylone redevint vassale de sa rivale. Assarhaddon, avant de monter sur le trône de Sennachérib, dont il vengea le meurtre, gouverna Babylone au nom du souverain assyrien. Ge fut cet Assarhaddon qui, en 672, s’empara de Jérusalem et amena Manassé captif (2 Chron. XXXIIE, 414). Il n’est pas nommé en cet endroit, mais Ésaïe et le chroniqueur du Livre des Rois le connaissent fort bien: ils en font même le fils de Sennachérib. L'histoire ne le considère plus que comme un des principaux dignitaires de la cour de Ninive, dont il devint le maître. Il y à des inscriptions authentiques de ce prince en lettres cunéiformes, et Manassé (Minasi), roi de Juda (Jehouda), y figure parmi les rois tributaires.

On n’ignore pas que lorsque Nebucadanesar, à la tête des armées de son père Nabopalassar, fut l’exécuteur des volontés divines sur Juda, Ninive n’était plus.

En 625 elle était tombée sous un dernier coup porté par ses éternels ennemis de la Médie et de la Babylonie, ei devait rester enterrée près de vingt-cinq siècles sans que la surface de la plaine en révélât le site, autrement que par les monticules de terre amoncelée sur les débris de la grande cité. Babylone victorieuse commençait sous Nabopalassar, vassal rebelle qui, au lieu de combattre le Mède, s'était allié avec lui contre la ville métropolitaine, une ère de souveraineté qui devait durer quatre-vingts ans.

On le voit, poser ainsi la question, c’est la résoudre. Jamais l'empire de Ninive n’est confondu par les écrivains de l’Ancien Testament avec celui de Babylone. La Bible ne connaît le peuple du premier que sous le nom d’Assyriens WÜX, nom qu’elle sait de bonne heure, car elle le mentionne dans l’adjuration de Balaam et appelle Chaldéens, 2792, les populations babylomiennes. On nous représentera que l'empire fondé par Nabopalassar est quelquefois, et notamment dans la fameuse prophétie d’Ésaïe contre Babylone (XIE, XIV), assimilé à l’Assyrie. Outre que cette confusion ne se remarque pas ailleurs que dans les prophéties, elle s'explique par l'annexion de l’Assyrie proprement dite aux États du roi de Babylone. Ce qu'il nous importe de constater, c’est l'attribution de la dénomination de Chaldéens réservée aux peuples dont Babylone était la capitale.

Nous expliquerons dans notre commentaire par suite de quelles circonstances le nom des Chaldéens, peuple fort différent des habitants primitifs des rives de l’Euphrate, servit dès la plus haute antiquité à désigner ces derniers.

Concluons que le prophète a composé son livre sous Joachim, c’est-à-dire au moment où Jérusalem n'avait plus à redouter le retour des anciens vainqueurs de Manassé, mais où l'orage bien autrement violent qui allait fondre sur elle s'amoncelait à Babylone , métropole de l'empire chaldéen. C’est le sentiment de De Wette, d'Ewald, de Bäumlein, de Hitzig etc.

Cependant quelques commentateurs ne donnent pas à la prophétie une date aussi ancienne. Justi et Wolf lui assignent l’époque de Sédécias, et Bertholdt va même jusqu’à penser qu'Habacuc avait prophétisé après la ruine de Jérusalem. Déjà Jérémie avait émis l’opinion de Bertholdt, et Clément d'Alexandrie, celle de Justi et Wolf. Ces criliques n’ont pas remarqué combien leur hypothèse s'écroule devant cette considération que la prophétie ne fait aucune mention des scènes désastreuses de ces derniers règnes et qu'elle a devancé toute invasion chaldéenne. Bertholdt a même été forcé pour les besoins de sa thèse de déclarer interpolé, mais sans en donner aucune preuve, le passage Il, 20 qui supppose l’existence du temple. Le procédé est commode, mais ne s'impose pas à l'esprit.

On à pu disputer sur l’époque précise où Habacuc écrivit son oracle, mais on s'entend pour reconnaître à son œuvre l'authenticité que l’épigraphie lui accorde.

Friedrich, Ranitz, Rosenmüller, Maurer, Hitzig, Gumpach se sont écartés du sentiment commun en soutenant que la prophétie aurait été rédigée à des époques diverses. Friedrich la divise en quatre parties ; Maurer, Hitzig, Gumpach restreignent à deux le nombre des divisions; enfin Rosenmüller et Ranitz en ad-

mettent trois. Dom Calmet a été, croyons-nous, le premier à signaler cette dernière division comme fondée sur un motif plus sérieux que le caprice d’un éditeur. Dans l’hypothèse de Dom Calmet, le premier chapitre serait du règne de Joachim; le deuxième aurait été écrit sous Joachin, avant-dernier roi de Babylone, enfin le troisième chapitre serait l’œuvre de l'exil du prophète et aurait précédé le retour d'Habacuc dans son pays délivré des Chaldéens , après le dernier sac de Jérusalem en 588. Ranitz et Rosenmüller rapportent ce chapitre à l’époque du dernier siége, qui dura environ deux ans.

Admettre pour chaque partie du livre une date particulière, c’est soulever des difficultés nouvelles toutes gratuites. En lisant ces poétiques oracles, nous sommes surtout frappé du caractère d'unité qui en fait un monument si bien. joint dans toutes ses parties, qu'il nous paraît peu aisé de les disjoindre sans compromettre au moins l’harmonie de l'édifice. On peut consulter làdessus Hævernick, Umbreit, qui ont élé amenés à considérer l’œuvre d'Habacuc sous le même point de vue. Une semblable composition n’a pu être faite à plusieurs reprises; c’est le produit manifeste d’une inspiration procédant d’un seul jet. L'étude du fond confirme entièrement les données de la forme. Les premiers versets du deuxième chapitre se lient parfaitement aux derniers mots du premier, et l’hymne du troisième chapitre est la conclusion naturelle de ce qui précède. Quel meilleur couronnement l'écrivain pourrait-il donner à son inspiration que ce témoignage de confiance dans l'avenir établi sur le sentiment de la puissance visible de Dieu et le souvenir des prodiges

par lesquels cette puissance s'était manifestée? C'était là à la fois un cri de supplication du citoyen vers dJéhovah, et le sceau céleste apposé sur un oracle dont le but était d'épouvanter les impies sans ébranler la foi du juste.

Les critiques de tous les temps ont célébré d'une même voix la pureté de langage d'Habacuc,son rhythme libre quoique toujours mesuré, la souplesse de sa pensée habile à prendre toutes les formes, en un mot un mérite litéraire mis hors de tout débat. Jahn a renchéri sur les louanges de Lowth, en reconnaissant dans l’œuvre d'Habacuc toutes les qualités les plus remar-quables de l’éloquence juive; Rosenmüller à dit pareillement : Tout ce que l’éloquence des Hébreux avait de fort, de grand, de magnifique se trouve réuni dans Habacuc. De Wette va plus loin, il égale ce prophète aux plus célèbres écrivains sacrés et le place au-dessus de tous, dès qu'il arrive au cantique final. On pourrait croire les formules de l’admiration épuisées, il n’en est rien. Eichhorn, peu content de la supériorité que De Wette vient de donner à Habacuc sur les autres prophètes, estime qu'aucun autre ouvrage de l’antiquité n’est digne d'entrer en comparaison avec sa prophétie. Puis, après avoir déploré sa propre impuissance à peindre en traits dignes de lui «le chantre inimitable de la douleur et de la joie, de la désolation et de l’espérance, de l’insolence et de la dérision,» il s’écrie: «Pourquoi faut-il que le temps qui dévore tout, et la captivité de Babylone qui a englouti tant de monuments de la littérature hébraïque, ne nous aient pas conservé quelque autre composition de ce chantre sublime!»

hi

Pour bien juger à notre tour l’œuvre d'Habacue,

transportons-nous au moment où le prophète obéit au souffle inspirateur.

Le royaume de Juda est en pleine décadence et un ennemi redoutable va en faire sa proie. Encore quelques jours et la nationalité juive comme le temple qui en est le symbole ne sera plus qu’un amas de débris que la pensée seule pourra reconstruire. Habacuc, un des rares justes perdus au sein d’une société corrompue, élève la voix pour montrer un avenir où le méchant lit déjà sa condamnation, où l’homme resté droit verra resplendir l'espérance qu'il a mise en son Dieu. Le prophète est donc amené par son sujet à prendre le double langage de lexhortation et de la menace, de la désolation et de la confiance, de la douleur et de l’allégresse. Ce qui est plus extraordinaire que le sublime de sa pensée et de sa diction, c’est la puissance qu'il conserve sur son âme dans son délire poétique. Jamais le jugement ne fait défaut au prophète; ses tableaux et ses figures nous paraissent dans le cadre qui leur convient. En outre Habacuc se met plus particulièrement en scène que les autres prophètes. Ce procédé est conforme à son plan. Dédaignant d'annoncer à ses compatriotes une êre de gloire et de prospérité, il ramène leur attention à un fait intérieur, la foi. S'il parle beaucoup de ce qu'il éprouve, c’est parce qu'il veut établir par son propre exemple l’inébranlable assurance du juste, quand tout s'écroule autour de lui. Aux yeux du prophète la nation élue semble disparaître pour ne laisser subsister-que les croyants au nom desquels il parle , et dont chacun peut retrouver ses propres impressions dans celles d'Habacuc.

Un critique moderne, Gumpach, dans sa monogra-

phie sur Habacuc, s'applique à montrer que le texte primitif a été altéré par l'interversion de plusieurs passages. Gumpach s’est réfuté lui-même à son insu, en proposant un nouvel ordre des versets qui n'est pas plus logique que l’ancien. De quel droit d’ailleurs soumettre un prophète hébreu, c’est-à-dire un poëte dominé par l'imagination et le sentiment, aux exigences de la pure raison ?

On a reproché à Habacuc d’avoir employé quelquefois des expressions et des images qui se retrouvent dans les prophètes antérieurs. Eichhorn croit que l’idée pleine de dérision exprimée par le chant des nations vaincues autour de leur persécuteur, au chap. IE, est empruntée au chap. XIV d’Ésaïe. Il eût pu signaler la même image dans Michée (11, 4). Un autre passage de ce dernier prophète (IL, 9, 10) a paru à Jahn analogue à un verset d'Habacuc (Il, 12). Cellérier trouve aussi des rapports entre Habacuc I, 15, et Amos IV, 9, entre Habacuc II, 49, et Ésaïe XLIV etc. Enfin les Psaumes contiennent la plupart des traits de la théophanie du prophète. Nous dirons, sans nous arrêter à examiner si, comme Jusli croit le remarquer dans l’hypothèse d’une imitation, Habacuc n’est pas encore original par la manière dont il s’approprie ses emprunts, nous dirons que ces rapports de pensée et d’élévation sont naturels entre des écrivains formés à la même école. Nous n'insisterons pas enfin davantage sur les émprunts qui auraient, dit-on , été faits à Habacuc lui-même par Jérémie (L, LI). Plusieurs détails de la chute de l'empire chaldéen semblent en effet dans les deux tableaux produits par le même pinceau.

Ainsi nous ne savons historiquement rien de certain

sur le prophète Habacuc; une seule prophétie nous est restée de ce poëte sacré, et tout nous porte à croire qu'elle est l’œuvre du règne du roi de Juda Joachim.

Un nom, une prédiction lyrique, une date approximalive, voilà donc à quoi se réduit ce que fut Habacuc et ce qui fut son œuvre! A vrai dire l’œuvre seule reste, car Sans cette œuvre le nom se fût éteint et la date n’eût pu être fixée. Mais peu d’auteurs anciens ont laissé aux générations un aussi glorieux héritage !

Page 1