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LA
ROPHÉÈTIE
DE
L'abbé G. BOURASSA LL. D.
Secrétaire de l'Université Laval à Montréal
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ange — ni
Extrait de la Nouvelle. France
QUÉBEC IMPRIMERIE S.-A. DEMERS 80, rue de la Fabrique, 30
L’avènement au trône pontifical de Sa Sainteté Die X a remis en lumière un document apocryphe et bizarre, dont on ne manque jamais de citer une des légendes 1, à la fin de chaque pontificat, pour annoncer et caractériser le pape ou le pontificat qui va sortir de l’urne du prochain conclave.
Le dernier conclave a provoqué la répétition de ce fait traditivnnel. Nous en avons été témoins dans notre pays, et la chose s’est produite également ailleurs, puisque nos journaux quotidiens ont, à cette occasion, cité un article, emprunté, je crois, au Courrier des Etats-Unis, qui l'avait lui-même extrait d’un journal de Paris.
Le fait, cela va sans dire, s’est manifesté aux portes mêmes du conclave, à Rome, où la connaissance que l’on a des différents cardinaux qui peuvent être appelés à l’honneur de la tiare détermine nombre de conjectures, appuyées sur un nombre encore plus grand de raisons plu; où moins plausibles,
M. Etienne Lamy, dans un remarquable article consacré à l’étude de la politique du dernier pontiticat et du dernier conclave, a signalé cette particularité :
Les imaginations éprises du merveilleux cherchaient, dans les armes des cardinaux et dans les circonstances de leur vie, auquel d'entre eux s’appliquaient les mots Tgnis ardens, par lesquels Malachie a désigné Le successeur
de Léon XIII. Etla superstition des Ro:nains faisait entrer l’âge du pape défunt, le jour et l'heure de sa fin, le nombre des cardinaux, la date du con-
1— On entend ici par légende la devise qui désigne chacun des papes annoncés dans cet étrange catalogue,
PS
clave en d'innombrables calculs de nombres, pour jouer sur ces chiffres au prochain Lotto,
J’ai cité à dessein les deux phrases, parce que la première, qui seule se rappot.e au document en question, emprunte À la seconde un complément de ce que j'appellerais la philosophie de cette prétendue prophétie. Elle doit en effet son origine et son autorité à l’amour du merveilleux, et la foi qu’on lui accorde, fondée en très grande partie — inconsciemment, je l’accorde — Sur ce sentiment, pourrait être, sans injustice, qualifiée de superstition.
Une chose, du reste, est À remarquer à propos du crédit que l’on accorde, de confiance et par routine, à ce singulier document : presque aucun de ceux qui ont l'habitude de le citer n’en connaît l’origine, la teneur ni le caractère exact. Son attribution à saint Malachie semble même être tellement légitime et fondée en droit, qu’on ne l’appelle presque jamais autrement que la “ prophétie de Malachie, ” comme nous venons de le lire dans la citation de M. Lamy.
Cette appellation engendre même parfois d’amusantes méprises, grâce à l’existe: ce d’un autre prophète du même nom, dans l’Ancien Testament. L'été dernier, après la mort de Léon XIII, un reporter d’un des “ grands ” journaux de Montréal se présenta au Séminaire pour s’enquérir en quel volume il trouverait la prophétie de Malachie. Le prêtre qu'il interrogeait lui désigna spontanément la Bible. “ Mais c’est précisément là que je l’ai cherchée, lui répondit le bon jeune homme; elle y est, mais incomplète : elle ne contient rien relativement à la prophétie des papes.” Il avait cherché dans les oracles du douzième des petits prophètes bibliques l’Zgnis ardens dont les interprètes du pseudo- Malachie attendaient impatiemment, avec l'avènement du nou-
1— I. Le Conclave.—Correspondant, 10 octobre 1903, p. 9.
veau pape, une réalisation qui allait confirmer celle de la légende du pontificat précédent : Lumen in cœlo !
Je dis à dessein le pseudo-Malachie, pour distinguer tont de suite l’auteur apocryphe de cette sorte d’almanach prophétique des papes du saint évêque de Down, de Connor et d’Armagh !, à qui il a eu l’impertinence d'attribuer sa publication, pour lui donner une couleur respectable et un crédit quelconque,
On ne saurait douter un instant, pour si peu qu'on se pique de sens critique, que la prétendue prophétie ne saurait être l’œuvre du saint, Saint Malachie, en effet, est mort en 1148, et la ‘ Prophétie des papes ” a été publiée, pour la première fois, en 1595, Cela fait done, bien compté, un intervalle de 447 années entre la date extrême de sa rédaction et celle de sa divulgation (1148-1595). Or, dans cet intervalle respectable, auenn auteur n’a mentionné l'existence de cette prophétie, pas même saint Bernard, qui a écrit la vie de saint Malachie * après avoir, deux années de suite, prononcé son éloge à l’anuiversaire de son décès. Ce silence est d'autant plus concluant que l’oracle du prophète hibernien, si l’on accepte l'interprétation que nous en donne son premier éditeur, se serait déjà vérifié trois fois du vivant même de son auteur. Les trois premiers papes de la prétendue prophétie ont, en effet, été élus du vivant même de saint Malachie : Célestin II (Er castro Tiberis) en 1143, Lucius II (Tnimicus expulsus) en 1144, Eugène III (Er Magnitudine montis) en 1145. Ce dernier, mort la même année que saint Bernard (1153),
1 — Saint Malachie O’Morgair, évêque de Down, de Connor et d'Armagh, légat du Saint-Siège en Irlande, vécut au 12: siècle (1094-1148) et mourut à Clairvaux, entre les bras de saint Bernard, son atni, son panégyriste et son biographe. Cette illustre amitié suftirait seule, en outre du mérite éminent du saint évêque d’'Armagh et de l'importance considérable de son action sociale en Irlande, à rendre son nom vénérable entre tous ceux des saints, si nombreux, de cette époque intéressante,
2— Sancti Bernardi, De vita et rebus gestis Sti Malachiæ, Hibernie episcopi Liber. Opera S. Bernardi, tomus IL.
avait été son disciple, en sa qualité de moine de Clairvaux. C’est à lui qu’il a adressé son traité ascétique De Consileratione. Il est permis de présumer que son ami n'aurait pas laissé ignorer au saint docteur un oracle intéressant d'aussi près un pape avec lequel il n’a ceseé d’être en étroite relation !,
1— Voir dans le livre de l'abbé Joseph Maitre, La Prophétie des Papes attribuée à saint Malachie, Beaune, 1901, , les raisons probables : pour lesquelles saint Malachie aurait : eu une révélation destinée à rester ignorée pendant un certain temps : (pp. 603-606 et 189-190). On y trouve aussi cette ingénieuse hypothèse : Le manuscrit de saint Malach'e fut peut-être remis à Innocent 11 (+ 1143) en personne... Qui nous dira si la Providence n'a pas voulu se sei vir de cette occasion et de ce moyen pour garder aux générations futures un document qui devait si directement les intéresser et les préparer à l'attente du grand jour ?: Pourquoi ne pas avoir ajouté tout de suite : Qui nous dira les raisons probat.les pour lesquelles ce pape a cru devoir priver les cent onze papes qui allaient venir après lui de la consolation de ce « tableau symbolique : de ses successeurs jusqu’à la fin des temps ?
A leurs heures de loisir, ils auraient trouvé, avec leurs familiers et leurs visiteurs distingués, une singulière édification à approfondir cette , preuve la plus sûre que l'Eglise et la Papauté pourront résister victorieusement, selon ia promesse du Christ, aux assauts de l'impiété et de la démagogie.» (Maitre, Ouvr, cité, p. 189, note). 11 est manifeste, en effet, que le Portae inferi non prævalebunt de la promesse divine aurait reçu, à leurs yeux, une corroboration singuhère du Sus in cribro (N° 11) ou du Picus inter escas (N° 13) de la prophétie : symbolique, : plus encore peut-être du De modieitate lunæ (N° 54) ou du Bos Albanus in portu (N° 60). Les sources de consolation ne sauraient manquer dans une anthologie aussi agréablement variée !
La . Prophétie de Malachie : contient la liste de 112 papes, de Célestin II à Petrus Romanus (1143—?), Les soi inte-quatorze premiers, d’après l'interprétation attribuée par Arnould de Wion au dominicain Chacon,comprennent la série qui s'étend de Célestin II à Urbain VIE, qui fut contemporain du bénédictin découvreur. Des 38 autres, virgt-huit, de Grégoire XIV à Léon XIII, ont déjà plus ou moins bien réalisé leur légende. Le vingt-neuvième, Sa Sainteté Pie X, répond à la devise JZgnis ardens. Les neuf autres, jusqu’à la fin des temps, appartiennent aux futurs contingents. Le dernier, qui se passe de légende — son nom fatidique de Petrus Romanus lui servant amplement d’enseigne horoscopique — : paîtra les brebis au sein de tribulations nombreuses ; après quoi la ville aux sept collines sera détruite, et le terrible Juge jugera le peuple. : (Conclusion du ; tableau symbolique.:)
Ce silence de quatre siècles et demi constitue, ce me semble, une raison décisive pour ne Pas reconnaître d’abord au docnment discuté la paternité du saint évêque d’Armagh, et ensuite pour récuser toute prétention À en fixer la composition À une date précédant immédiatement la publication qu’en a faite pour la première fois le bénédictin Arnould de Wion en 1595,
Les partisans de la * Prophétie ” manifestent, à divers endroits de leur plaidoierie, une surprise, désobligeante pour la raison humaine, de l’insistance que mettent ses adversaires À réclamer des preuves positives de son authenticité ; et ils opposent trop souvent une véritable pétition de principe aux objections et aux questions qui leur sont faites À cet égard.
Leur argumentation se résume généralement à ceci : la prophétie est vraie, parce qu’elle s’est vérifiée : ! elle appartient à saint Malachie,? parce qu’elle lui a toujours été attribuée ; elle est ancienne et bien de l’époque du saint évêque, puisque son éditeur l’aflirme ; 3 et autres arguments de même valeur.
1— Maitre, Ouvr. cité, p. 148.
2—F. Cucherat, La Prophétie de la succession des Papes depuis le XIIe siècle jusqu'à la fin du monde, son auteur, son authenticité et son explication. Revue du monde catholique, t. 30, p. 258. — Epigraphe : Prophetias nolite spernere (1 Thess, V. 20) — Cette épigraphe est tout un état d'âme !
3— Maitre, Jbid., P. 161, ss. Nous sommes redevables au même auteur d’un autre ouvrage, cadet du précédent et intitulé: Les Papes et la papauté, de 1143 à la Jin du monde, d'après la prophétie attribuée à saint Malachie. Etude historique par Joseph Maître, docteur en théologie et en Philosophie, licencié ès sciences mathématiques » avec plus de 100 vignettes dans le texte. — Paris, librairie P. Lethielleux, Beaune, librairie G. Loireau. C’est un beauvolume in 18 jésus, de 768 pages. Il est revêtu d’un double imprimatur épiscopal (Dijon, 1898 ; Tours 1901) et précédé d'un hommage de l'auteur à Sa Sainteté Léon XIII, dont les armes, portant la devise malachique : Lumen in cœlo, ornent la première page et même, imprimées à froid, la couverture de l’exemplaire de luxe que j'ai entre les mains. Cet hommage ou lettre dédicatoire accompagnait l'envoi de l'ouvrage précité, l’ Etude crilique, et annonçait celui en tête duquel il est reproduit, l’£tude historique.
L'auteur attire l'attention du Saint-Père sur le tirel'œil obséquieux des
Je ne crois pas que les esprits hésitants soient réduits à la conviction par des arguments de cette force. J en ai vainement tenté la vertu sur le mien, ct je réclame, au nom d’autres sceptiques, une démonstration plus décisive.
Il appartient aux croyants de faire la preuve, puisque ce sont eux qui posent la thèse : quod gratis asserilur, gratis negatur.
Qu'ils veuillent bien d’abord nous dire sur quelle autorité s’est appuyé Arnould de Wion, pour présenter À scs lecteure, à la fin du seizième siècle, ‘ une certaine prophétie sur les souverains pontifes,” “ dont il avait entendu dire qu’elle avait, avec quelques opuscules, saint Malachie pour auteur” 1, I] avoue du reste, avec une simplicité qui lui concilie la confiance de M. Maître, ? qu’il n’a vu aucun autre de ces opuscules, mais qu’il se borne à citer
armoiries, en des termes d'une insistance lé èrement intéressée : .Cette devise et ces armoiries sont l'explication de mon travail, etc.,» et il sollicite pour .le plus hunible de ses prêtres: la Bénédiction apostolique (avec un grand B). Le cardinal sectétaire d'Etat, Eminence Rampolla, lui répond par une lettre concise, rep: luite en fac-similé aux dimensions du livre,» dans laquelle il lui transmet l'assurance que le Saint-Père n'a pu, à causes de ses « graves occupations; lire le volume ; remis entre ses mains augustes,, mais lui a volontiers accordé (avec un petit b) la bénédiction sollicitée ; le cardinal lui oftre ses propres remerciements pour l’exemplaire particulier que l’auteur lui a adressé. Réponse plutôt froide et qui révèle assez sûrement, je crois, que le secrétaire d'Etat du dernier pontife n'était pas appelé par feu Arnould de Wion à vérifier l’oracle Tgnis ardens !
1— Scripsisse fertur et ipse (i.e. S. Malachias Hibernius) nonnulla opuscula, de quibus nihil vidi Praeler quamdam prophetiam de Summis Pontifici. bus; quæ, quia brevis est et nondim, quod sciam, excusa, et a multis desiderala, hic a nobis apposita est. — Lignum vitæ, ornamentum et decus Ecclesie, in quinque libros divisum, etc. Auctore D. Arnoldo Wion Belga, Duacensi.— Venet. MDXCV.— Pars] » Lib. II, cap. XL, p. 307 (Liste des évêques béxédictins, lettre D.— Dunensis episcopus, — S. Malachias Hibernus. )
2— . Si nous considérons le lémoignage en lui-même, le ton de simplicité (les italiques sont de l’auteur) avec lequel il y est parlé du manuscrit renfermant la Prophétie nous dispose de prime abord à croire que Wion a vu en réalité ce manuscrit, » (Maître, Ouvr. cité, p. 161.)
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celui-ci à cause de sa brièveté, et parce qu’il n’a pas, qu’il sache, encore été publié, et parce que beaucoup de personnes désirent le connaître.
Ces motifs sont certes d’un très honnête homme, et le désir qui en résulte aboutit À une publication curieuse. Mais tont cela ne constitue pas une preuve d’authenticité en faveur du document attribué si lestement par le bénédictin flamand à l’évêque de Down, encore moins une preuve du caractère surnaturel de ce document.
Tout le monde avouera qu’on exige généralement plus que cela pour admettre un oracle dicté par l’Esprit saint et portant sur un objet d’égale, voire même de moindre importance.
L'Eglise a été plus circonspecte et plus lente à constituer le canon des prophéties bibliques, et nous aurions fort mauvaise grâce à ne pas imiter sa prudence À l'endroit d’une prophétie privée, de forme aussi insolite, éclose soudainement, à la fin du scizième siècle, des presses d’un éditeur de Venise, et ayant déjà reçu, depuis quatre siècles et demi, à l’insu du monde catholique, les deux tiers de ea réalisation.
Si ce fait n’a pas frappé l’honnète bénédiction ni, à sa suite, maint honnûte lecteur qui a, de confiance, accepté sur son affirmation la soi-disant prophétie, cela prouve tout simplement que beaucoup de braves gens ne trouvent pas dans leur seule honnôteté le principe d’une défiance de bon aloi.
Nous avons tout récemment du reste assisté À une manifestation de crédulité tout aussi honnête et beaucoup plus ridicule, Les Révélations d'une ex-palladiste, les excursions iner: yables du D' Bataille dans les régions souterraines de la franc-maçonnerie cosmopolite, l’histoire fantastique de Diana Vaughan, de Sophie Walder et de Barbe Bellinger constituaient autant de canards gigantesques, que d’ingénieux et cyniques fumistes ont pourtant réussi À apprêter, À servir, à découper, puis À faire déguster, avaler et digérer À maint honnête lecteur de la fin du 19° siècle,
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entre lesquels plus d’un très intelligent et très docte en benucoup d’autres matières 1,
L’honnêteté n’est pas une garantie de sens critique : j’oserais presque dire qu’elle y est souvent un obstacle ; parce que, pesant toute affirmation à son propre poids, elle ne soupçonne pas qu’on veuille ni qu’on puisse délibérément la tromper.
Ce fut sans doute l’histoire du très honnête Arnould de Wion. Composant un dictionnaire des hommes illustres de son ordre, il ne pouvait manquer, s’il y croyait, d'insérer dans la courte notice qu’il consacre à l’évêque de Down une prophétie qui suffirait à elle seule, si elle était vraie, à immortaliser son auteur. Mais le fait seul de cette insertion ne saurait constituer une preuve d’authenticité. Or, nous n’en avons absolument aucune autre. Pas un des croyants et des défenseurs de la prophétie ne nous en donne d’autre ; et nous faisons, ce nous semble, nous qui la rejetons, œuvre de catholiques éclairés, en les priant, pour l’honneur même de leur réputation d'hommes sérieux, de nous soumettre d’autres motifs de créance.
À ceux, moins soucieux qu’il ne convient de la question, préalable au premier chef, de l’authenticité, et qui retranchent obstinément leur foi dans la prétendue vérification de l’oracle, nous ferons observer que cette vérification, dans l'hypothèse d’une fabrication récente, s’explique abondamment pour toutes les légendes — au nombre de soixante-quatorze — qui se rattachent AUX papes qui ont vécu avant la date de la composition, Pour ceux qui suivent, il n’y a rien d'étonnant que, sur le nombre de leurs légendes - vingt-neuf, y compris celle da pape actuel, — plusieurs puissent se vérifier d’une façon plus où moins plausible. Les armes de famille ou d’épiscopat, les particularités personnelles ou biographiques, les circonstances multiples d’un pontifi-
1— L'ensemble des documents qui contiennent ces fables savoureuses constitue certainement une des productions les plus curieuses de la fin du dernier siècle.
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cat qui couvre en quelque sorte le monde entier, favorisent éminemment la vérification d’une devise de deux ou trois mots. Les oracles antiques, même sans l'intervention de l’esprit malin, se sont plus d’une fois, grâce À leur ampleur ou à leur ambiguité, vérifiées tout naturellement, sans qu’ancun historien mystique se soit cru tenu pour cela de crier au miracle.
Les amateurs de chinoiseries et de tours de force cérébraux trouveront certainement leurs délices À examiner la série des contorsions consciencieuses par lesquelles M. Maitre et M. Cucherat, dans leurs élucubrations respectives, développent laborieusement la thèse de la vérification intégrale.
Des esprits d’une autre tournure s’aviseront peut-être de ne voir là que des phénomènes de pathologie mentale et soumettront ces documents morbides à l’examen de quelque Charcot du même ordre.
J’inclinerais pour ma part, afin de sauvegarder les droits de la charité chrétienne et de la courtoisie littéraire, À me ranger tout simplement à cet avis de l’éminent auteur de la Vie de saint Bernard, M. l’abbé Vacandard :
Il est fâcheux qu'un prêtre érudit M. Cucherat—ait cru devoir dépenser tant de talent et de temps à développer en trois cent vingt-quatre pages de pareilles billevesées !.
Ce jugement sommaire, maïs bien fondé, peut s’appliquer sans injustice aux seize cent trente-deux pages de M. Maitre.
Je le regrette pour ces deux auteurs, mais leur exemple nous autorise à penser que l’érudition ne supplée pas plus que l’honnèteté au défaut de sens critique, et qu’une licence en mathématiques — c’est le cas de M. Maitre — ne confère pas nécessairement au récipiendaire la clef des songes.
L’un des bollandistes du 17° siècle, le P. Pabebrock, nous a pres-
1— Un évêque d'Irlande au XIE siècle. Saint Malachie O'Morgair.— Revue des Questions historiques, ler juillet 1892,
tement donné l'exemple de cette sévérité par la façon peu cérémonieuse dont il a traité l’auteur de la prophétie apocryphe. Il l'appelle tout simplement un sot, plus sot même — ;nsulsior 1 qu’un autre faussaire de même acabit, qui avait, un eidele plus tôt, composé et attribué au B. Joachim de Calabre un document du même genre, qui décrivait après coup, sous couleur de prophétie, la série des vingt-six Papes qui vont de Nicolas III à Innocent VIIL.
C’est le cas, manifestement, de rappeler la sentence du Sage, qu’ “ il n’est rien de nouveau sous le soleil” Les fausses prophéties ont toujours été de mode parmi les hommes, naissant de la rencontre d’intérôts et de circonstances analogues, et trouvant un égal crédit auprès d’une crédulité et d’un amour du merveilleux qui sont inhérents à notre faillible nature.
Il n’y a lieu ni de se scandaliser ni de s'afliger outre mesure de luniformité banale de ces procédés inventifs et de la faveur imméritée qu’ils rencontrent inévitablement,
Une femme d'esprit, en train’ de défendre quelque légende exquise, m’affirmait un Jour avec une conviction profonde qu’on trouve plus de bonheur dans une belle légende que dans une vérité austère, =» très grand nombre de femmes et un trop grand nombre di: mes travaillent tous les jours, sans penser À mal, à donner raison:à cette personne sensible, Je ne veux pas leur disputer la source d’un bonheur qu’ils n’ont pas souci de chercher plus À fond, avec un plus dur labeur : tout le monde ne se sent pas le courage de descendre lentement et péniblement au fonds du puits où une belle et transparente légende a depuis longtemps fixé le séjour de la vérité. Libre aux Âmes éprises d’un bonheur facile de l'y laisser toute seule, au sein d’une ombre épaisse !
1 — Daniel Pabebrochius. Dissertatio de wtate et auctoribus Prophetiarum 3, Jocchimo abbati et S. Malachiæ Episcopo imputatarum circa sucressiones R. Pontificum.— Acta Sanctorum, Propylaeum Maïi, ad Conatum chronologico-historicum, etc. Appendix II, p. 216**,
Mais elles auraient fort mauvaise grâce, à tout événement, d’accuser de témérité sacrilège les plongeurs consciencieux qui s’obstinent à aller reconnaître de près cette auguste recluse, pour produire ensuite au grand jour ses aimaibles traits.
Boileau a dit, entre beaucoup de vérités méprisables :
le vrai seul est aiinable.
À cause de cela, il a été lestement traité de vieille perruque par maint imberbe échevelé. N’empèêche qu’il continue d’avoir raison aux yeux des gens sensés, et qu’il aurait encore raison, demeurât-il seul en son bon sens, passé tout à fait de mode.
La maxime que ce critique austère a gravée sur les tables de la loi du parnasse français ne saurait être exclue du manuel pratique d’aucun membre d’une société savante, voire même d’une faculté ou d’un séminaire catholique. L'heure n’est guère propice à nous, au moment où l’incrédulité scientifique s’efforce À l’envi de saper les bases scripturaires de la révélation chrétienne, de perdre nos jours et nos nuits À torturer les légendes d’une élucubration facétieuse, pour en extraire des oracles divins, formulés en calembourgs.
Nous avons autre chose À faire, à étudier, à enseigner aux âmes qui nous demandent, par leur prière ou leur maigreur silencieuse, le pain fort et nourrissant de la vérité religieuse.
La piété est trop souvent lan guissante, parce que la doctrine est parcimonieusement distribuée, dans des confections sans substance et sans saveur. Le goût de l’historiette merveilleuse et de la dévotionnette secondaire ou même quaternaire tend à remplacer en trop d’endroits la pratique simple et forte des vertus chrétiennes ou simplement naturelles et des devoirs d’état quotidiens.
Toute prédication, tout écrit, tout effort qui tend à favoriser ces inclinations frivoles et parfois maladives est funeste à la conservation et au développement de l'esprit chrétien, qui est un esprit de force ct d’abondante lumière, essentiellement incompatible avec tout ce qui respire l’étraugeté, l’excentricité.
Laissons donc à des ‘ érudits ” en mal de singularité le bizarre souci d'approfondir des fables qui doivent le meilleur de leur crédit à la naïveté de ces ‘ honnêtes ” gens qui acceptent sans aucune sorte de contrôle tout ce qu’une autre naïveté ou une impudence fallacieuse, déguisée de sincérité apparente, propose à leur excès de religion !
Déplorons également, sinon davantage, l’inconscience de ces directeurs de revues ecclésiastiques, qui n’hésitent pas à mêler à d'excellents renseignements et à de très bons avis sur les choses de la science et de la vie sacerdotales des consultations puériles et des dissertations ineptes sur des “ billevesées ” comme celles que nous venons, avec un certain regret, de discuter ici 1
Pour nous, avec d’autres sceptiques, nous voudrions nous inspirertoujours, Dieu aidant, de cette réflexion sévère mais éminemment opportune de l’estimable auteur d’un Cours de Philosophie récent, le R. P. Castelein, de la Compagnie de Jésus :
La loyauté nous oblige à reconnaitre que certains historiens catholiques» tel feu l'abbé Darras, auteur d’une volumineuse histoire de l'Eglise, comme aussi certaines petites revues pieuses et nombre d'hagiographes de tous temps ont trop peu de souci de l'authenticité des documents qu'ils invoquent et de l'exactitude de leurs histoires. [ls semblent parfois oublier que rien ne gloritie Dieu, l'Eglise et ses saints que la vérité bien cherchée et fidèlement exposée. Nous regrettons, pour l’honneur de notre foi, l'étroitesse d'idées
et de vues, qui inspire ces apologies maladroites et ces exagérations, d'un si déplorable effet sur nos adversaires ?,
1— Voir notamment l'Ami du clergé, sur la Prophétie de Malachie, t. 15, P- 487, et t. 17, p. 701. A la suite de la seconde consultation, nous lisons ce préambule de la consultation suivante, très naïve, adressée par « un abonné de la première heure: : : L'Ami est toujours sérieux, toujours savant. , L’'Ami, décidément, est surtout, et à toute heure, 'arai des très « honnêtes, gens! C'est qu'il ne manque jamais, vraisemblablement, Comme il le fait ici, de traiter de . critiques renanesques » les démolisseurs de leurs «honnêtes chimères (Jbid,, p. 701, 1re colonne, note).
2— Cours de Philosophie, I, Logique, Nouvelle édition. Bruxelles, Société belge de librairie, 1891.— Nous ne saurions trop recommander aux prédicateurs, soucieux de se mettre en garde contre certaines opinions gratuitement
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En face de nos adversaires, qui ne sont — lorsqu'ils sont vraiment sérieux et redoutables — ni des sots ni des ignorants, nous ferions piètre figure de nous montrer tels. Et aux côtés de nos alliés et de nos compagnons d’armes, en tête de l’armée fidèle qui nous suit avec confiance, et parfvis avec inquiétude, n’allons pas compromettre notre réputation nécessaire de tacticiens prudents, en nous amusant à faire l'expertise de vessies transformées en lanternes, au moment même où les pièces de l’ennemi vomissent la mitraille dans nos rangs et où le danger réclame la riposte d’un feu bien nourri et savamment dirigé. !
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attribuées à quelques pères de l'Église, en vertu d'une fausse interprétation traditionnelle, l'examen critique d’un texte célèbre de saint Jean Chrysostome sur le petit noiubre des élus (pp. 400-407). Ils y trouveront matière à des conclusions piquantes à tirer d'autres interprétations aussi fraditionnelles, mais aussi peu fondées que celle-là.
1 — Dès que la : Prophétie des papes * ne peut raisonnablement être attribuée à saint Malachie, l'on est en droit de se demander qui en est l'auteur. Les limites de cet article ne nous ont pas permis d'examiner et de discuter l'hypothèse, universellement acceptée par tous les critiques sérieux, de sa Composition par quelque partisan du cardinal Simoncelli, au cours de l'interrègne des pontificats d'Urbain VIlet de Grégoire XIV, en 1590. Ce prélat était originaire et avait été évêque d’Urvieto (Urbs velus), nom qui suggère facilement la légende Ex antiquitate urbis. Cette hypothèse a été soutenue avec beaucoup de netteté et de vraisemblance dans un article de M. Harnack*, analysé par M. l'abbé Maître, dans son Etude critique, pp.119-123. Les observations de ce dernier ne sauraient infirmer la valeur des considérations qui justifient pleinement cette hypothèse ; et l’on a lieu de s'étonner qu’un esprit aussi honnête n'ait été en rien impressionné par la portée d’un article de cette valeur.
L'hypothèse adoptée par M. Harnack, après Carrière, Menestrier, Moréri et d’autres critiques, emprunte une force singulière à ce fait qu'à Rome même, où l’on est en mesure de vérifier, sur un tel sujet, la valeur des explications traditionnelles, des écrivains récents ou même contemporains soutiennent
a — À. Harnack, Ueber den V erfasser und den zweck der Prophetit Malachiw de Suinmis Pontificibus (1590), publié dans la revue Zeitschrift für Kir-hengeschichte. III Band, 2 Heft., pp. 315-324. — Gotha, 1579.
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la même hypothèse, ou du moins ne l'écartent p blable, Témoins, Moroni : Dizionario di erudizione slorico ecclesiastica, arti. cle Profeta, t, 55, p. 287, et article Simoncelli, t. 66, p. 156; et, l’année der. nière même, Lucius Lector (Mer Guthlin): Le Conclav, origines, histoire,
Organisation, législation Ahcienne et moderne, Paris, P, Lethielleux, P. 406.
Nous recommandons Particulièrement à M. Maitre la lecture du Chapitre XI
onne foi, teintée d'une quelques raisons de douter du bien
À tique: Les esprits étaient trop remplis de Préoccupations d'ordre supérieur pour qu'on pût s'arrêter, soit à l'intérieur du Conclave soit à l'extérieur, à des bagatelles, à des pronostics Où à des mystifications du genre de celles que SUpposent Harnack et le P. Menestrier (P. 589).: Au Conclave de 1590, aussi bien qu'au dehoïs, il n'y avait pas que des esprits sérieux : ce ne sont pas ceux-ci, évidemment, qui ont composé la « Propliétie des Papes,: pas plus qu'ils n'ont, depuis, livré leur loi sans défense à l'autorité improvisée d'un Arnould de Wion.
as comme étant invraisem.
Sbbéhéoés a éçes