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VII. — Preuves du caractère régressif du socialisme

(Juand M. Delagrave m'a proposé d'écrire une réfutation de V Essai sur l'origine de révolution de

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la propriété que M. Paul Lafargue lui demandait d'éditer, j'ai accepté volontiers, comme j'ai accepté une discussion sur la réglementation officielle du travail au congrès d'Anvers avec MM. Vandervelde, le chef du parti ouvrier en Belgique, et M. Hector Denis, le docteur belge du socialisme1. Peut-être qu'une discussion verbale serait plus difficile avec M. Paul Lafargue, qui, dans son étude, me prévient de ce qu'il pense et dit de moi : « Les adversaires du socialisme font entre eux concurrence de mauvaise foi et d'ignorance. » Mais comme nous n'avons ni à nous voir ni à nous parler, je laisse si bien de côté son procédé de polémique que je n'en userai pas pour mon compte.

Je ne m'occupe pas de la qualité de sa foi, qui m'est fort indifférente; ce qui importe, c'est sa thèse. Qu'il la soutienne poussé par tel et tel motif, telle ou telle aberration intellectuelle ou morale, je ne m'en inquiète pas.

Mais je ne suis pas fâché d'aider à l'exhibition de la science de M. Paul Lafargue, qui parle si volontiers de l'ignorance des « adversaires du socialisme2 ».

\ . Discours sur la réglementation officielle du travail, le 21 juillet 1894, publication du Siècle.

2. Les chiffres entre parenthèses renvoient aux chapitres et aux paragraphes de l'étude de M: Paul Lafargue.

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La conception de M. Lafargue est simple comme celle de tous les dualistes. Il oppose deux principes contraires, bien et mal, bon et mauvais génie, iumière et ombre, jour et nuit. lia remplacé l'Ahrimane des Perses, le Typhon des Égyptiens, le Belzébuth, le Satan des chrétiens, le Warrugûra des Australiens, le Matchi-Manitou des Peaux-Rouges, parle Capital.

Le Capital est un monstre qui se baigne dans un océan de flammes auprès duquel le cratère du Kaulauea, où se complaît la déesse Pelé, n'est qu'une cuvette réfrigérante. S'il fait un geste, c'est pour lancer sur le monde les Euménides et tous les /léaux de la boîte de Pandore. Il se gorge de petits enfants, comme le Moloch de Carthage, de jeunes filles, comme le Minotaure de Crète, et sa voracité épouvanterait le féroce Huitzilopochti, que ne pouvaient rassasier des sacrifices de milliers de victimes : car les siennes sont quotidiennes et se comptent par millions.

Le prêtre de ce génie du mal, qui alimente les autels sanglants du monstre, c'est le Bourgeois, notre vieil ami Joseph Prudhomme, que nous croyions honnête, débonnaire et naïf. Ses lunettes ont le mauvais œil; sa canne est le fléau des peuples; son

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ventre est le symbole des appétits anthropophagiques de son dieu de ténèbres (ch. I, § i).

Quel est'le héros, le Persée, le saint Michel, le saint Georges, qui délivrera la terre de ce monstre ? Aveugles qui ne le voyez pas ! Karl Marx est grand, et M. PaulLafargue est son gendre !

S'il ne peut anéantir le monstre lui-même, du moins il espère bien qu'il arrivera à exterminer le Bourgeois, qui ne doit attendre aucune miséricorde de sa part ni de celle de ses coreligionnaires, les collectivistes révolutionnaires. C'est une œuvre sainte que de châtier les prêtresses de Pelé et les serviteurs de Huitzilopochti.

Construire de toutes pièces un monstre subjectif, puis l'accabler d'injures, d'anathèmes, d'outrages, de menaces, d'exorcismes et de malédictions, est un phénomène que nous connaissons, puisque le diable plane encore, plus ou moins effacé, sur notre civilisation.

Remplacer le vieux diable à cornes et au pied fourchu, à barbe de bouc et à griffes, qui présidait au sabbat des sorcières et des chats noirs, par un autre, avec un nom nouveau, comme le Capital, ce n'est pas faire œuvre scientifique : c'est exploiter la survivance des terreurs et des haines des âges reculés.

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Ceux qui inventent des monstres peuvent obéir à plusieurs mobiles. Don Quichotte en inventait pour avoir la gloire de les combattre, Des malins en inventent pour faire peur aux autres et acquérir une réputation de courage en les bravant. Des charlatans en inventent pour se donner de l'importance, en se pavanant devant la foule : — Ce que vous ne voyez pas, dans votre aveuglement, je le vois, moi, grâce à ma seconde vue!

Mais toute la question, pour des gens qui ont des prétentions à la méthode scientifique, est de démontrer l'existence du monstre.

Or, nous savons bien que Karl Marx charge le capital de tous les crimes, mais il n'a pas démontré que ces crimes sont les résultats du capital. Tous les jours, chacun de nous considère le capital comme chose aussi utile qu'agréable. Je suis convaincu que le rentier M. Paul Lafargue ne le dédaigne pas. Nous voyons qu'il est le levier qui transforme l'univers ; des œuvres gigantesques, la vie quotidienne, les progrès qui se font sous nos yeux, nous affirment qu'il est le plus puissant instrument du génie humain. Cependant, d'après Karl Marx et M- Paul Lafargue, c'est le mal.

Actuellement, « depuis l'infâme Révolution bourgeoise de 1789 », tout est au pis. C'est elle qui a déchaîné tous les fléaux qui peuvent s'abattre sur rhomme, parce qu'elle a affranchi la propriété de la servitude féodale et, en assurant la sécurité au

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crédit public, a contribué au développement du Capital et à l'épanouissement du Bourgeois. Ton fils est-il malade? c'est de la faute du Capital : si tu es riche, parce que tu en as abusé ou parce qu'il en a abusé ; si tu es pauvre, parce que le capital a iari le sein de sa mère, l'a forcée de se fatiguer pendant sa jeunesse ou sa grossesse ou Ta jetée dans un de ces antres qui s'appellent ateliers ou manufactures. Ton fils est -il soldat, astreint aux corvées et à la discipline du service militaire, exposé aux dangers de la guerre ? c'est de la faute du Capital, Industriel, subis-tu une perte, une concurrence, une crise? c'est de la faute du Capital, et ton intérêt t'ordonne de t'en dépouiller. Ouvrier salarié, Lu ne peux vivre dans le luxe des hôtels que lu construis ; ta femme ne peut revêtir les étoffes de luxe que tu tisses; tu n'as pas du Champagne à ton ordinaire, et les truffes ne remplacent pas les pommes de terre sur ta table; tu as un logement étroit, et ta femme ne paye son terme qu'à force d 'économies ; tu es obligé de compter sou à sou pour pouvoir nouer les deux bouts, à plus forte raison pour mettre quelque chose de côté ; si tu es malade, tu es obligé d'aller à l'hôpital ; et ton travail t'expose à des accidents et à des maladies. Tu es la victime du Capital.

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Il faut unmotà opposer à ce mot, une puissance bienfaisante à cette puissance infernale, Ormuzd à Ahrimane : c'est le Socialisme.

Fais acte de foi au Socialisme, et tous les maux du monde disparaîtront : l'homme ne mourra plus du métier qui le fait vivre ; son travail ne l'exposera plus ni à des accidents ni à des maladies ; chacun jouira selon ses désirs, si illimités qu'ils soient; il n'y aura plus ni manque de travail, ni pléthore de produits, car tout sera réglé, y compris la pluie et le beau temps; les risques du soldat disparaîtront dans la paix du communisme révolutionnaire, international et universel ; et il n'y aura plus ni vices ni souffrances, incombant soit à la richesse, soit à la misère, car il n'y aura plus ni riches ni pauvres; ce sera l'égalité dans le bienêtre, et pour entrer dans cet Éden, que dois-tu faire ? — Fais acte de foi au Socialisme et jure par Karl Marx ! Dignus es intrare.

Si, malgré ces promesses alléchantes, de mauvais caractères résistent, alors malheur à eux ! Ils n'ont pas le droit de nous empêcher de faire le bonheur de l'humanité. Compelle intrare, force-les d'entrer, jusqu'à la mort inclusivement, selon les procédés

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des inquisiteurs du bon vieux temps à l'égard des hérétiques et des juifs.

Le devoir du bon Socialiste est d'extirper le Capitalisme. Il n'a donc pas à hésiter devant les moyens. Tant pis pour le Bourgeois qui ne s'empresse pas d'abandonner son culte du Capital, il l'extermine. Les docteurs du Socialisme savent que la persuasion sera insuffisante pour lui faire lâcher prise. Leur but, hautement affirmé, est de préparer la grande Révolution sociale où, sur les ruines du Capitalisme, pourra s'édifier le Communisme triomphant (ch. V, §§ vu, vin).

Le livre de M. Paul Lafargue n'est que le développement de cette idée aussi simple que peu scientifique. Le chapitre Ier et le chapitre V sont consacrés à l'énumération des maux qui résultent de la « propriété bourgeoise » ; les autres chapitres nous vantent les charmes du communisme primitif, que M. Paul Lafargue considère comme identique chez tous les peuples. Les faits que nous avons l'habitude de considérer comme des caractéristiques du progrès, il les déplore ; au fur et à mesure que disparaît le communisme primitif, il s'indigne et il s'efforce d'en retrouver les traces dans les civilisations plus avancées ; et pour lui, quand leurs institutions ont

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quelque valeur, ce n'est que grâce à ces survivances; il a des tendresses affectueuses pour la féodalité, parce que ses banalités on sont empreintes et que chaque groupe a pour idéal de se suffire à luimême, comme la famille primitive an bon temps où il n'y avait pas de commerce. Il réserve toutes ses colères et toutes ses injures pour la Révolution de 1789, qui a individualisé la propriété, Ta soustraite aux servitudes communes, a détruit les biens communaux, et son idéal est le retour au communisme primitif, qui a été « le berceau de l'humanité, qui est bien l'âge d'or qu'elle a toujours regretté ». Le jour où nous serons parvenus à ce communisme en retour, l'humanité jouira de toutes les félicités (ch. Y, g vin),

Ce révolutionnaire semble prendre le mot de révolution dans le sens que lui donnent les astronomes : retour d'un astre au point d'où il était parti.

Pour lui, le serpent qui se mord la queue est le symbole de l'évolution humaine.

Les croyants à la recherche d'une foi ont pour habitude de toujours regarder en arrière, de chercher un patron, un type à reproduire. L'idée du progrès n'existe que concurremment avec la nolion de loi1 : elle en est la conséquence directe et immédiate; en dehors, c'est dans le passé que

1. V. sa définition dans les Principes de 89 et le Socialisme,

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l'homme cherche son idéal ; c'est le cas des socialistes eu général et de M. Lafargue en particulier.

Comme» pour exciter notre enthousiasme, il ne suffirait pas sans doute de désigner pour but à nos ambitions le retour au communisme de ces Fuégîens qui ne sont pas même propriétaires de leur nom, puisqu'ils n'en ont pas, M. Paul Lafargue veut bien nous dire que le communisme de l'avenir ne sera peut-être pas tout à fait identique; mais l'humanité ne jouira de la paix que sur les ruines de la propriété; car « la propriété est toujours féroce et sanguinaire » (ch. III, § iv).

Toutefois, plus prudent qu'Irénée1 et que les utopistes du passé, Thomas Morus, Campanella, More Uy, Foncier, Cabet, il se garde bien d'énumérer et de spécifier les éléments du bonheur qu'il nous assigne ; il ne nous donne même pas un aperçu des conditions d'existence de « la société socialisée ». Nous devons croire que tout sera bien, sans avoir l'indiscrétion de demander pourquoi et comment tout sera bien. Bebel répondait aux députés ducen- Lre catholique, qui avaient la curiosité de lui poser quelques questions sur la nature des délice» qu'il

1. V. Yves Guyot, Études sur b*s doctrines sociales du christianisme.

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promet : « Je vous demanderai comment vous vous représentez cette vie future dont vous parlez sans cesse. » (3 février 1893.) Et il $ publié une brochure * pour démontrer qu'il ne peut pas avoir de vues précises sur la future société.

Les catholiques auraient pu lui répondre : « Nous n'offrons le paradis qu'aux morts, et nous n'avons pas la prétention de l'organiser. . Vous voulez imposer vos utopies aux vivants. Nous avons donc le droit de vous en demander confcpte. »

Les socialistes n'ont garde de déférer à cette invitation, parce qu'ils savent que la promesse indéterminée, vague et mystérieuse, est plus séduisante que la promesse précisent détaillée. Celle-ci a forcément des limites, choque tel ou tel goût, telle ou telle préférence ; et l'autre permet à l'imagination de se promener dans des espaces sans bornes, où chacun peut mettre ce qui le séduit et en éliminer tout ce qui ne lui convient pas. Ces psychologues socialistes escomptent le pouvoir du mystère, toujours plus terrifiant ou plus séduisant que la réalité.

C'est de l'habileté; est-ce de la sincérité? Aussi sont-ils féroces contre les naïfs qui , comme M. Bellamy, essayent de déterminer, en toute bonne foi, le domaine de leurs rêves2. Ils les appellent traîtres. Si M. Richter, dans une étude Où mène

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