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FONDEMENT DE LA DÉCISION DES MAJORITÉS

de systèmes analogues à ceux que réalise la fatalité des lois astronomiques. Le système solaire, par exemple, est animé d'un mouvement commun de translation auquel participent tous les objets qui le composent. Mais ce mouvement commun de translation n'empêche pas les mouvements particuliers des planètes autour du soleil; le mouvement de chaque planète, à son tour, n'empêche pas le mouvement particulier de ses satellites. De plus, si le satellite a des habitants, son mouvement n'empêche pas les mouvements en tous sens que ces habitants accomplissent à la surface. On a ainsi des différences de plus en plus complexes dans les détails, qui ne nuisent pas à la parfaite unité de l'ensemble. Tel devrait être le système des volontés humaines, à la fois un et divers, hbre dans l'unité, hbre aussi dans la diversité : chacune demeurerait, en se joignant aux autres, maîtresse et propriétaire de soi.

Mais il y a des circonstances où les diverses décisions sont absolument incompatibles entre elles; en ce cas, de quel côté se diriger? — Du côté de ceux qui ont pour eux la raison et le droit, répondent les partisans de l'aristocratie. — Mais comment savoir qui a pour soi la vérité et la justice? Nous no possédons pas un critérium pour reconnaître ceux qu'on appelle « les mauvais et les incapables ' »,

1. M. Schérer, liid. ; M. Renan, la Réforme iniellectuelle et morale, et M. Taine, les Origines de la France contemijoraine.

comme nous en possédons pour reconnaître les infirmes, les boiteux, les scrofuleux; c'est pour cela qu'il est inexact d'assimiler le suffrage universel à la philanthropie mal entendue, cette sélection à rebours au profit des faibles et des mauvais. L'instruction même n'est pas un critérium suffisant de capacité politique, comme nous le montrerons tout à l'heure; d'ailleurs, Finstruction se trouvant coin cider avec l'aisance ou la richesse, le privilège attribué à l'instruction se changerait en un privilège attribué à l'argent. En fait, l'instruction n'a jamais donné fimparlialité aux classes riches tant qu'elles sont restées des classes privilégiées, au lieu d'être simplement des classes dirigeantes. Le suffrage restreint, d'après l'expérience acquise, a montré les mêmes vices que celui du grand nombre : corruptibilité, vanité, préjugés, ignorance, méfiance de la liberté, amour de la protection. La bourgeoisie et la noblesse, ici, n'ont pas plus le droit de s'enorgueillir que le peuple. Tout comme le peuple elles ont, par opposition à l'intérêt général, leurs intérêts égoïstes ou ce que Bentharn appelait, au sens latin du mot, « leurs intérêts sinistres ». Les mauvais et les incapables, dont on nous parle, peuvent aussi bien se rencontrer dans les oligarchies que dans la masse de la nation; l'histoire montre que toutes les aristocraties ont péri par leurs vices et leurs incapacités, et que les prétendus « meilleurs » sont souvent les pires. En appelant tous les citoyens au

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contrôle du pouvoir et au partage de la puissance collective, sous certaines conditions de capacité que nous aurons à indiquer, on s'expose sans doute à y appeler des hommes sans valeur, mais on s'y exposerait encore plus en attribuant un privilège à certaines classes. La seule différence, c'est que l'élément mauvais, s'il existe dans une aristocratie fermée, l'a bientôt corrompue tout entière, tandis que, réparti dans une masse toujours ouverte et mouvante, il s'atïaiblit et finit par s'éliminer luimême. On empoisonne une source plus facilement que la mer.

Nous sommes donc obligés, dans la question du suffrage, de considérer uniquement la qualité d'homme et de citoyen, en faisant abstraction des qualités intellectuelles et morales. Ne pouvant peser les têtes, il faut bien les compter. Il est logique, lorsqu'il y a conflit, que le nombre décide; non parce qu'il est le nombre, mais parce qu'il représente plus de droits et de volontés. Il faut donc dire : « Convenons unanimement de nous en rapporter à la majorité. » Ceux qui n'approuvent pas les décisions de la majorité ne peuvent, s'ils veulent employer des moyens pacifiques, que choisir entre les termes du fameux dilemme : se soumettre ou se démettre, en quittant le pays.

Tel est le principe sur lequel repose le droit de décision reconnu aux majorités par la totalité même. Mais, s'il y a là une convention nécessaire, il n'y a

il A LA PROPRIÉTÉ SOCIALE

rien qui justifie l'orgueil des majorités triomphantes et leur prétention à représenter, par le seul fait de leur nombre, a la souveraineté nationale». D'abord, ce mot de souveraineté, en son sens absolu, devrait être banni de la science moderne, qui n'admet rien que de relatif, surtout en fait de pouvoir politique. La souveraineté ne peut exister que sur les choses considérées comme propriété; or, même sous ce rapport, nous avons vu quelle n'a rien d'absolu; à plus forte raison s'il s'agit de cette forme de propriété immatérielle qu'on nomme la puissance législative et executive : une telle propriété n'est ni exclusivement individuelle ni exclusivement sociale, elle est donc toute relative. Ni la nation ni l'individu ne sont vraiment souverains : il n'y a point de dieu sur la terre. Quant à la volonté nationale, elle ne réside que dans l'unanimité; et encore l'unanimité, si elle n'était pas durable, ne serait qu'une somme de volontés particulières prêtes à se disperser ei>tous sens. L'agrégat des volontés individuelles n'est pas la vraie volonté organique de la nation. On voit donc que la majorité, au lieu de s'enorgueillir, devrait être modeste; une bonne éducation du suffrage devrait faire comprendre aux majorités qu'elles sont un substitut provisoire et faillible de la volonté universelle. A plus forte raison ne doivent-elles pas se persuader qu'elles représentent nécessairement la vérité et la justice. Enfin, elles devraient se souvenir qu'elles ont été

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