LA REPRÉSENTATION PROPORTIONNELLE
Dans une décision à prendre, nous venons de le voir, on ne peut pas concilier la majorité et la minorité; mais, quand il s'agit de la délibération, on peut fort bien les concilier en représentant toutes les opinions et en leur permettant de s'exprimer. Un cerveau ne peut pas se décider pour deux choses contraires à la fois, mais il peut et il doit délibérer sur les contraires; il en est de même pour cetle sorte de cerveau national qu'on nomme un parlement. Dans le cerveau de l'animal, toutes les parties du corps sont représentées par des centres « sensoriels et moteurs », auxquels aboutissent les sensations et d'où partent les mouvements : c'est une sorte de délégation des membres au cerveau. Mirabeau, à ce sujet, se servait d'une autre comparaison qui n'a pas moins de justesse : o Les
assemblées représentatives peuvent être comparées à des cartes géographiques qui doivent reproduire tous les éléments du pays avec leurs proportions, sans que les éléments les plus considérables fassent disparaître les moindres. »
Maintenant, jusqu'où doit aller cette proportionnalité dans la représentation, cette sorte de partage, non plus du sol, mais de la puissance collective? La proportionnalité doit elle viser à une exactitude presque mathématique, comme le voudraient les partisans actuels de Stuart Mill et de Hare, parmi lesquels on peut nommer MM. Naville et Bluntschli? — C'est la grave question de la représentation proportionnelle des partis, en vue de laquelle se sont fondés des sociétés de propagande, des journaux, des revues.
Pour résoudre le problème, il faut d'abord examiner la nature et le rôle de ces divers partis dont on nous propose d'assurer la représentation exacte. Au point de vue de la science sociale, deux espèces de forces sont indispensables au corps politique comme à tout organisme vivant : forces de conservation et forces de progrès. Elles se personnifient dans les deux grands partis qui devraient dominer chez tous les états modernes : libéraux conservateurs et libéraux progressistes. Au lieu de se détester mutuellement, ces partis devraient comprendre qu'ils sont nécessaires l'un à l'autre et nécessaires à l'ensemble. Ici encore, l'idée de relativité
est l'expression de la vérité. Au point de vue psychologique, l'État, qui est l'homme agrandi et résume en soi toutes les forces vives de l'homme, doit renfermer simultanément des partis qui se distinguent entre eux par des différences correspondant à celles des âges successifs dans Tindividu. C'est ce point de vue qu'ont développé Rohmer et Bluntschli ; ce dernier a fait avec finesse la psychologie des divers partis, quoiqu'il ait poussé trop loin la symétrie des rapprochements *. A l'adolescence répond le radicahsme. Toutes les pensées de l'adolescent sont pour l'avenir; un monde nouveau s'ouvre devant lui et il croit qu'il pourra l'organiser à sa fantaisie. Cet idéahsme et ce goût des principes abstraits se montrent au xviije siècle et à l'époque de la révolution française. Rousseau, le grand maître du radicalisme, part de définitions générales pour construire mathématiquement l'État comme une pyramide régulière ; Robespierre se fait l'exécuteur de ses conceptions géométriques et inflexibles. Toute formule apprise à l'école semble à l'adolescent une vérité universelle et partout applicable ; le radical pense de même : il prête à ses lois et à ses institutions un pouvoir magique. L'adolescent aime à pousser les choses à l'extrême et à l'absolu ; on le voit, armé de sa petite logique, aller de destruction en destruction sans s'inquiéter
i. La Politique, traduction de Riedmatten.
iSO LA PROPRIÉTÉ SOCIALE
des obstacles : il confond l'école avec la vie réelle et mesure Tune par 1 autre. Combien de théoriciens ont construit l'État de la même manière! L'adolescent ne comprend pas plus les vraies proportions des forces que leurs précédents historiques : il entreprend de grandes choses avec de petits moyens et s'étonne naïvement de l'insuccès. Son courage s'anime facilement et il est presque aussitôt téméraire. Comme lui. le radical est entreprenant; comme lui, il est peu constant. Follement audacieux dans l'attaque, la défaite est pour lui une déroute. Tout lui semble alors perdu; mais un rayon de soleil ressuscite toutes ses espérances et l'emporte à de nouvelles entreprises. Le suffrage universel ne devrait jamais oublier que les radicaux peuvent être de bons opposants, mais qu'ils sont de détestables gouvernants. Par malheur, dans le mode actuel de scrutin, la violence même des radicaux est une chance de succès auprès des masses, auxquelles il suffit trop souvent de tout promettre pour tout obtenir d'elles.
L'esprit libéral et progressiste répond à l'âge de la jeunesse et de la première virilité, qui se distingue surtout par le développement des forces productives : le jeune homme cherche à s'affirmer, à produire, à prendre sa place dans le inonde. Les natures libérales offrent le même caractère, et la puissance organisatrice qu'elles montrent est le signe infaillible du véritable libéralisme. La plu-
r.ÉPARTlTION PROrOUTlONNi:LLE DU POUVOIR SOCIAL 181
part des esprits créateurs sont libéraux ou brillent dar quelque grande qualité libérale. Les radicaux ne sont encore que des écoliers épris d'un système; « mais, dit Bluntschli, si l'école systé}natise, la politique créatrice organise ». Le libéral aime la liberté par dessus tout : pour lui, être libre, c'est vivre; mais il se méfie des libertés octroyées ou improvisées, il n'a foi que dans la liberté innée ou conquise par le travail et l'effort. Le progrès, voilà son but. « L'humanité civilisée est sortie de l'adolescence depuis environ deux siècles; le fond de son caractère est actuellement libéral et progressiste. » Le conservateur libéral, c'est l'homme de quarante à cinquante ans environ, moins occupé d'acquérir des biens nouveaux que d'améliorer et d'étendre ceux qu'il possède. Le type conservateur a toutes les préférences de certains politiques, par exemple de Bluntschli, et nous ne savons pourquoi, puisque ce dernier dit lui-même : « Produire et conserver sont les deux pôles du gouvernement du monde. » Ce sont aussi, nous l'avons vu, les deux pôles de toute propriété. Mais conserver n'a pas plus d'importance que produire, et môme, dans une nation qui progresse, la fécondité créatrice doit avoir un certain surplus en sa faveur. Quoi qu'il en soit, le libéralisme conservateur a moins de génie, mais plus de prudence que le libéralisme progressiste. Le conservateur est moins facilement enthousiaste, non qu'il méprise les idées, mais parce qu'il
voit mieux les difficultés de leur réalisation. Si le progressiste aime surtout la liberté, le conservateur aime surtout le droit, « qui, dit Bluntschli, donne force et stabilité aux rapports reconnus nécessaires ». De plus, il s'attache surtout au « droit historique », dont il maintient jusqu'à la forme traditionnelle. L'histoire est la gardienne des choses passées, et la vie de l'homme mûr est déjà presque une histoire : aussi est-il plus apte à comprendre celle des autres. Il veut que le mouvement vers l'avenir respecte les droits du passé. Aussi est-il peu agressif, et sa force est surtout la défensive. L'esprit conservateur a sa place naturelle après une révolution ou une transformation profonde, alors qu'il s'agit de garder les conquêtes faites et de les préserver d'abus nouveaux. Les grands législateurs^ dit Bluntschli, sont souvent des progressistes ; les grands jurisconsultes sont pour la plupart des conservateurs.
L'absolutisme réactionnaire correspond à la vieillesse. La vie descend et s'approche de sa fin ; les éléments passifs redeviennent prépondérants. Routine, tyrannie, irritabilité, finesse, esprit de combinaison et de calcul, esprit positif, c'est l'image du parti absolutiste. Le vieillard est parfois « un virtuose dans les affaires de finances » : nombre de banquiers et de financiers ont été vieux toute leur vie. L'amour du repos, le besoin de s'endormir se montrent surtout à la suite des révolutions ou
des guerres pénibles; l'absolutisme sait habilement profiler de ces moments. Il aime l'autorité incontestée, qui semble le mieux assurer le repos. Son idéal est l'obéissance passive. Qu'on trouble sa tranquillité, il s'irrite et devient parfois cruel, a La plupart des tyrans, et les plus détestables, appartiennent par le caractère au vieil âge. »
Tout en reconnaissant la part de vérité que contient la psychologie des partis, il ne faudrait pas croire que chaque âge fût rigoureusement voué à l'un des caractères dont nous venons de faire l'esquisse : il s'agit seulement de tendances générales et de moyennes, qui n'excluent pas les différences individuelles. Alcibiade, remarque lui-même Bluntschli, était encore un adolescent à l'âge d'homme; Auguste adolescent était un vieillard: Périclès garda sa jeunesse jusqu'au tombeau; Scipion fut toute sa vie un homme. De même, les partis politiques renferment des hommes de tous les âges : il y de vieux radicaux et de jeunes absolutistes. Pourtant, il est certain qu'une analogie générale existe entre l'action successive des âges dans le développement de l'individu et l'action simultanée des partis dans l'évolution politique. Le progrès sera régulier et se concihera avec une juste conservation des résultats acquis, si la représentation nationale se compose de deux grande partis libéraux, l'un progressiste et l'autre conservateur, avec quelques éléments de radicahsme
contre-balancés par un reste inévitable d'absolutisme. Ces deux extrêmes iront se restreignant peu à peu au profit des tendances modérées et libérales. Le suffrage doit être organisé de façon à préparer ce résultat. En France, malheureusement, les partis politiques sont loin de réaliser l'idéal de Piohmer et de Bluntschli. Nous avons des radicaux et des absolutistes; mais les radicaux sont trop souvent révolutionnaires, et les absolutistes le sont aussi à leur façon, puisqu'ils ne sont que les partisans des dynasties tombées et que leur but est le renversement de la constitution. Nous avons des libéraux progressistes, mais nous avons peu de libéraux conservateurs. On Ta remarqué avec raison, quiconque n'est pas dans le camp des radicaux et des progressistes passe, presque sans transition, dans celui des absolutistes : il semble difficile en France, d'être conservateur sans se mettre à la remorque d'intérêts religieux ou dynastiques et sans devenir par cela même rétrograde. Nous n'avons donc point de vraies tories, ou, s'il en existe, ils ne sont encore qu'à l'état latent. Le sénat, cependant, pourrait offrir une certaine organisation du libéralisme conservateur; il serait aussi à désirer que, dans la chambre des députés, les partis modérés et libéraux l'emportassent de plus en plus sur les partis extrêmes et violents, auxquels le système actuel assure trop souvent la victoire en décourageant les opinions moyennes. Accorder le
nCPAtlTITION rr.OrORTiONNI'LLE DU rOUVOIR SOCIAL IS.>
droit de délibération à tous les partis constilutiuiinels proportionnellement à leur force et assurer le droit de décision au libéralisme progressiste, avec le contrepoids du libéralisme conservateur, tel est le but que doit poursuivre la démocratie, pour assurer le partage équitable de la puissance sociale, dont la répartition n'est pas moins difficile que celle de la propriété.
Ce but n'est pas très aisé à atteindre par des procédés mathématiques, bien qu'il faille poursuivre la (( représentation proportionnelle )). D'ailleurs une représentation théoriquement exacte des minorités pourrait olïrir, dans la situation actuelle, des dangers pratiques, méconnus par les adeptes de Stuart Mill et de Hare. Pour que la représentation proportionnelle soit applicable^ il faut, selon nous, qu'il n'existe guère dans un pays que des partis constitutionnels. Mais, en France, nous venons de le voir, la lutte est presque toujours entre ceux qui admettent la constitution et ceux qui veulent la renverser. Or, il faut avoir soin de ne pas organiser dans l'État la division même des partis, de ne pas élever ces partis au rang de membres constitutifs dans le grand corps social. En outre, le groupement volontaire des individus à travers tout le pays, proposé par Ilare, pourrait favoriser non seulement l'organisation des partis, mais celle des classes et des intérêts de classe. Enfin, la séparation du pouvoir de délibération et du pouvoir de décision est
nécessairement quelque peu arbitraire dans l'état actuel de nos institutions, car c'est la môme assemblée qui délibère et décide, soit sur une loi à établir, soit sur un ministère à renverser, soit même sur une constitution à reviser. Si donc vous reproduisez trop exactement dans l'assemblée les divisions mêmes d'opinions qui mettent les citoyens en lutte les uns avec les autres, si vous envoyez aux assemblées les représentants des théories les plus inconciliables, vous érigez la guerre, et une guerre aiguë, à l'état constitutionnel. Il en résulte l'impossibilité d'une politique suivie, une ligue continuelle des minorités aboutissant à déplacer les majorités, à renverser tous les ministères, à rendre tout gouvernement impuissant et éphémère. Un parlement n'est pas un conseil purement consultatif, une sorte d'académie où toutes les opinions se font entendre par amour platonique de la vérité; au contraire, tout y tend à l'action et aboutit à l'exécution. De là l'antithèse du pouvoir simplement délibératif et du pouvoir exécutif. Ceux qui ne voient que le premier ne conçoivent d'autre idéal que la représentation proportionnelle des opinions, même des plus extrêmes; ceux qui ne voient que le second ont pour idéal la formation d'une majorité de gouvernement, à l'exclusion des extrêmes. En France, il faut bien reconnaître que les nécessités de la situation actuelle sont de former une majorité de gouvernement, et c'est pour cela que le scrutin de liste a ses
avantages. Le scrutin de liste peut soustraire les députés aux influences locales, et, par cela même, soustraire les ministres à la tyrannie de ces mêmes influences. Ce n'en est pas moins un expédient et une arme de guerre, non un procédé de paix ; mais à qui la faute, sinon à la commune obstination des partis réactionnaires et des partis radicaux? Tant que la discorde sera dans les esprits, on ne pourra espérer que la paix soit dans les assemblées et que les gouvernements aient pour unique préoccupation le progrès intellectuel, moral ou économique de la nation. Ils en sont réduits par la lutte pour Texistence à remettre sans cesse au lendemain des réformes philosophiquement justes et utiles : primo vivere, deinde philosophari .
Les philosophes n'en doivent pas moins continuer de montrer le but à atteindre, ne fût-ce que pour convaincre les esprits absolus, si nombreux en France, de ce qu'il y a de relatif dans toutes les expériences du suffrage universel, de ce qu'il y a d'imparfait et d'irrationnel dans ce monopole des majorités dont l'école de Rousseau fait un dogme, dans cette aristocratie du plus grand nombre que le radicalisme confond avec la vraie démocratie.
Quand la pacification relative des esprits sera atteinte, quand il n'y aura plus de partis anticonstitutionnels et révolutionnaires, quand l'exécutif sera aussi rendu moins dépendant du législatif, quand un ministère ne se croira plus obligé de donner sa
démission devant un seul vole d'une seule chambre, mais seulement devant le vote concordant des deux chambres ou devant le vote réitéré d'une seule ; enfin- quand certains ministères où l'administralion l'emporte sur la politique seront soustraits aux fluctuations des parlements, alors ceux-ci pourront redevenir des assemblées vraiment délibérantes, cherchant avec sincérité le vrai et le juste; alois aussi sera nécessaire la représentation proportionnelle des partis, qui aboutit à un partage proportionnel du fonds de puissance commune.
Dès aujourd'hui, cette proportionnalité serait désirable et praticable dans les conseils municipaux, surtout à Paris. Elle ne pourrait, par l'intermédiaire des conseils municipaux, qu'avoir une heureuse influence sur la composition du sénat. Dans la chambre haute plus qu'ailleurs il importe, selon nous, d'assurer une représentation équitable des minorités pour servir de contrepoids au privilège inévitable de la majorité dans l'autre chambre ^
1. Par malheur, si grande est aujourd'hui la tendance à rendre tout uniforme, sans tenir compte des circonstances ni de la qualité des électeurs, qu'on assimile Télectorat politique et l'électoral municipal. Les deux sont cependaift bien distincts. L'émigration des campa<rnes daus les grandes villes va croissant; comment s'imaginer que cette peuplade d'immigrants qui vient chercher du travail daus une ville prenne en grand souci la prospérité matérielle et 1g grandeur morale de la cité? Tantôt elle ne voit que ses intérêts personnels et de classe, tantôt elle ne se préoccupe que de réaliser un programme politique ou social. La cité n'est plus qu'un instrument; on ignore ou on sacrifie ses intérêts. Paris n'est
Outre l'opposition de la majorité et delà minorité, qui aboutit à la lutte des partis constitutionnels, le suQVage universel renferme une autre antinomie non moins inquiétante : celle de la quantité et de la qualité des suffrages. Réconcilier la supériorité numérique avec la supériorité intellectuelle, voilà la <( quadrature du cercle » de la démocratie. On a proposé des solutions approximatives. Deux méthodes sont en présence : l"* évaluer numériquement la supériorité intellectuelle et attribuer plusieurs suffrages à l'homme instruit; 2'' instruire et éclairer assez la masse entière pour que la quantité des suffrages, en moyenne, coïncide avec leur qualité.
Stuart Mill a beaucoup insisté sur la première méthode^ qui essaie de traduire la valeur intellectuelle en nombre et qui, selon le degré d'instruction, gradue le nombre de voix accordé à un seul individu : c'est le « suffrage plural ».
Mais ce système n'est pas sans danger : on ouvre la porte à l'arbitraire; certaines classes de citoyens, en s'attribuant trop de voix, iîniraient par constituer des oligarchies, d'autant plus que les classes plus instruites sont aussi plus aisées. Il en résulterait
plus aux vrais Parisiens, il est aux nomades qui l'envahissent. Le droit d'électeur municipal ne devrait s'accorder qu'après un séjour assez prolongé pour que le nouveau-venu fût vraiment un citoyen de la commune, capable de s'intéresser à ses affaires et à l'administration de ses biens, de connaitrc ces affaires et de connaître aussi les hommes dignes de la représenter.
que les inégalités de la propriété individuelle pénétreraient dans cette sorte de propriété égale et coliective qui constitue le pouvoir délibératif. Le seul cas où la pluralité des suffrages accordée à un individu aurait, chez nous, quelque chance de se faire admettre, ce serait plutôt celui où lindividu en question est, en réalité, le représentant de plusieurs personnes : tel est le père de famille; il représente sa femme et ses enfants, il représente même toute une génération en puissance : il pourrait donc avoir deux voix ^
1. Malgré nos idées égalitaires, nous n'en sommes pas encore venus à vouloir que les femmes aient le droit de voter et parlicipent ainsi au pouvoir politique. Nous comprenons que leur incapacité politique est trop grande, que leur liberté de jugement et de conscience n'est pas entière, qu'elles sont toujours plus ou moins sous la tutelle de leur mari ou sous celle de leur confesseur, que, n'ayant pas vraiment encore la propriélé de soi, elles ne peuvent avoir autorité sur autrui. En un mot, nous cessons d'être naïvement égalitaires quand il s'agit d'égalité entre les personnes de sexe différent, sauf à le redevenir dès qu'il s'agit de personnes du même sexe à capacités très varices. Cependant, si l'on n'admet pas la parlicipation directe de la femme et desenfaulsau sulîrage et à 1» puissance collective, on pourrait admettre leur représentation par le chef de famille, auquel on accorderait deux voix au lieu d'une, comme mandataire des droits ou des intérêts d'une famille et non pas seulement d'un individu. Si l'on suppose que le jeune homme, mineur et incapable la veille, devient majeur et capable de gérer la fortune publique lorsque s'accomplit, à minuit sonnant, sa vingt et unième année, on pourrait bien supposer aussi que les pères de famille, qui ont, comme on dit, un établissement, des devoirs nouveaux, des charges nouvelles, une plus stricte obligation de travail, de prévoyance, d'épargne, ont généralement l'esprit plus mûr, plus réfléchi, plus éclairé, et sont en moyenne deux fois majeurs. La prépondérance accordée aux représentants
Le meilleur moyen de résoudre, sinon entièrement, du moins en partie, l'antinomie du droit et de la capacité, c'est, selon nous, l'éducation.
Au point de vue économique, l'instruction constitue le capital par excellence, celui auquel a droit tout nouveau venu dans la société; au point de vue politique, les pays de suffrage universel ont besoin encore plus que les autres d'un enseignement propre à remédier aux défauts de la démocratie.
L'instruction obligatoire, dans une république, a pour but de rendre le peuple capable d'exercer les fonctions civiles et politiques sans danger pour l'ordre établi et pour le progrès à venir. Cette instruction obligatoire est, en premier lieu, le résultat d'un contrat par lequel nous exigeons un minimum de capacité des citoyens qui, par leurs votes, décideront de notre destinée et de la destinée commune. En second lieu, elle est un instrument de travail donné au nom de la justice réparative, une assistance accordée au nom de la fraternité. En troisième lieu, c'est un moyen d'empêcher l'abaissement de la race par la sélection naturelle, qui, en amenant au pouvoir des masses ignorantes et brutales, y amènerait un élément de décadence. Le suffrage universel suppose deux conditions : d'abord, que la masse des citoyens aura une connaissance
de la famille ne pourrait que fortifier l'esprit de famille luimcme, si important pour la nation.
Ivii LA PROPRIÉTÉ SOCIALR ET LA DÉMOCRATIB
du bien généial suffisante pour imprimer à la politique et aux reformes sociales une bonne direction, puis, qu'elle aura la volonté du bien général, plutôt que de ses intérêts particuliers. Ce sont là, à nos yeux, les deux « postulats » de la démocratie. Or, c'est à l'éducation qu'il appartient de les réaliser. Pour cela, il faut qu'elle développe les deux qualités essentielles du citoyen : sens politique et désintéressement moral.
Il ne semble pas que notre éducation actuelle réponde à ce double besoin de la démocratie, ni dans l'enseignement primaire, ni dans l'enseignement secondaire, ni dans renseignement supérieur.
A notre époque, les sciences mathématiques et physiques sont principalement en honneur : nous leur devons les grands progrès industriels de notre siècle; mais il ne faut pas croire que ces sciences puissent faire à elles seules ni des citoyens moralement désintéressés, ni des citoyens politiquement capables. I/instruction purement scientifique n'y réussit pas plus que l'instruction purement grammaticale. Aussi la statistique criminelle ne constate pas un grand avantage au profit de ceux qui savent simplement lire, écrire et compter. Elle constate même une bien plus grande criminalité chez l'ouvrier que chez le paysan, quoique l'ouvrier soit plus instruit. D'après les diverses statistiques des prisons, sur 100 condamnés il y a : illettrés, 29; sachant lire, 12, sachant lire et écrire, 27; sachant lire, écrire
l'instruction primaire dans la démocratie 193
et compter, 20; instruction primaire complète, 8 j instruction plus élevée, 2. En somme, il y a 29 illettrés seulement sur 400 condamnés. Pour lesfernmes, il y en a 46. Les rapports officiels constatent et déplorent la faible influence restrictive exercée par l'instruction prin^aire sur la criminalité. Les départements où la popplatipn des illettrés est la plus forte sont loin d'être toujours ceux où les accusés sof^l; les plus nombreux, eu ég^rd au chiffre de leur popur lation. D'autre part, les can^pagnes, qui sput ipoins instruites, donnent 8 accusés par ^u sur 10Q,pûO hi^ljjtants, et les villes 46, juste le double. Le résultat est d'autant plus inquiétant que la force de prosér lytisme, le prestige de l'exemple, l'influence dirigeante.^ en un mot, sont peu à peu enlevés aux professions libérales, où la criminalité n'est que de 9 accusés par an sur 400,000 personnes, pour passer non pas aux populations agricoles, où elle n'est qup de 8 pour le même nombre de personnes, mais au? populations industrielles et commerçantes des yilr les, où elle est de 44 à 48. Les campagnes émlgrent vers les villes. De 4854 à 4876, la population urbaine s'est élevée de 25 pour 400 à 32 pour 400. En même temps , les mœurs urbaines et les idées urbaines envahissent les campagnes ; il en résulte un accroissement de la criminalité et, dans une certaine mesure, une démoralisation. Plusieurs statisticiens l'ont remarqué, l'influence moralisatrice du savoir commence au moment où il cesse
d'être seulement un outil pour devenir un objet d'art ^ Moraliser, en effet, c'est élever les esprits audessus des vues égoïstes et des intérêts purement matériels, vers les idées générales et les sentiments impersonnels. Quand, dans une démocratie, l'idée religieuse est ébranlée, quand l'idée morale ellemême fait place de plus en plus à l'idée utilitaire, il ne reste plus, pour susciter des sentiment désintéressés, que l'amour du beau. Qu'est-ce d'ailleurs que le bien moral lui-même, une fois supprimée toute obligation mystique, sinon le beau moral? C'est pour cette raison que l'instruction ne doit pas être seulement professionnelle et technique, ni môme seulement scientifique : elle doit être littéraire et esthétique. Les démocraties attique et romaine avaient raison d'appeler tous les citoyens libres aux jouissances de l'art; quand les Athéniens se rassemblaient sur l'agora ou les Romains sur le forum pour donner leurs suffrages, ils ne cessaient pas d'admirer autour d'eux les statues et les tenqiles élevés aux dieux de la patrie.
1. Voir M. Tarde, la Statistique criminelle, dans la Revue philosophique, 4883.
COi>^CLUSION
Les socialistes, nous l'avons vu, rêvent la constitution d'une propriété collective, à laquelle tous participeraient : nous avons montré que cette propriété existe déjà sous diverses formes, qui sont les seules vraiment légitimes et n'ont besoin que d'être perfectionnées. Il existe une propriété foncière collective, une propriété mobilière collective, une propriété politique collective, enfin une propriété intellectuelle collective. Ce sont ces deux dernières qui tendent à devenir les principales par le progrès même de la civilisation. Ne voir la richesse que dans le sol et la terre, c'est juger des temps civilisés par les âges sauvages. Nous avons reconnu que l'antique propriété foncière et immobilière tend elle-même à devenir de plus en plus mobile, à se modeler sur une forme de richesse plus moderne : le capital mobilier. Celui-ci, à son tour, tend à devenir de l'intelligence et de la puis-
sance emmagasinées; c'est comme produit de l'intelligence et comme instrument de la puissance civile ou politique qu'il acquiert une valeur croissante. La richesse sociale prend ainsi des formes de plus en plus élevées, de plus en plus intellectuelles, si bien que le principal des capitaux collectifs deviendra l'instruction.
Dans la lutte des nations pour la vie, l'avenir assurera le triomphe au peuple qui aura compris que la plus haute culture scientifique, morale et politique, est aussi la forme la plus féconde de la propriété sociale. Dans une discussion avec M. Guillaume Guizot, Sainte-Beuve s'écria un jour : « Je ne verrai point, mais je prédis un avenir dans lequel les lois de la physiologie seront transformées en lois sociales et inaugureront dans le monde le règne de l'harmonie universelle. Un Constantin du matérialisme fer£^ cette révolution; mais, à la place d'une croix, il fera briller sur son labarum un scalpel * ». Nous ne savons si ce nouveau symbole serait aussi rassurant pour l'harrnonie universelle que le croyait Sainte- Beuve, et nous n'aurions pas plus confiance dans nn Constantin de la physiologie que dans l'autre. Mais ce que les démocraties, pour ne pas périr, doivent substituer à la piété religieuse, c'est, selon l'expression des philosophes anglais, la « piété sociale ». Ce sentiment, nous l'avons vu, ne peut se dévelop-
1. Voir M. Bertrand-Desormeaux, Etudes philosophiques, t. II, p. 369.
per que par l'étude de la morale, de la politique et de l'histoire, jointe à la culture des lettres et des arts si justement appelés libéraux. L'enseignement des sciences physiques et de la « physiologie » n'y saurait suffire. Plus une nation est démocratique, plus elle est portée à être utilitaire, et cependant plus elle a besoin de île pas être purement utilitaire, de ne pas se laisser entraîner à « l'américanisme ». Le fonds social qui lui est le plus nécessaire, c'est le surperflu esthétique et mdràl. Le vrai moyen de résoudre les antinomies du suffrage universel, — antinomie de l'égalité politique et du progrès social, antinomie du droit et de la capacité, antinomie des tendances socialistes et de la hberté individuelle, — c'est la diffusion la plus large possible de 1 instruction la plus élevée possible, comme capital mis par tous à la disposition de chacun.
La société, ici, n'a qu'à suivre la méthode de la nature : c'est de l'égalité même du miheu que la nature fait surgir des êtres inégaux. Une même culture donnée à des graines permet le triage de celles qui sont fécondes et de celles qui sont stériles. Il en est ainsi de la culture intellectuelle dans la société. Deux ouvriers labourent un champ : il n'y a pas entre eux grande inégalité ; vous les instruisez : l'un reste cultivateur, l'autre devient un savant, par exemple un Laplace ou un Faraday K Votre instruc-
1. Faraday, apprenti relieur, comprit sa vocation particulière en lisant un petit traité de chimie écrit pour tous.
tien égale, distribuée largement comme un patrimoine intellectuel, a mis en liberté des forces latentes de supériorité. Il en est de même dans l'ordre politique. Joint à une instruction universelle, le droit égal de suffrage n'aura plus pour effet de supprimer le pouvoir directeur de l'ensemble, l'autorité supérieure, mais au contraire de la constituer par voie de sélection intelligente. Guizot^ peu suspect de tendresse pour la démocratie, a parfaitemet montré le double courant qui doit aller ainsi de la nation au gouvernement et du gouvernement à la nation. « Toutes les combinaisons de la machine politique doivent tendre, d'une pai% à extraire de la société tout ce qu'elle possède de raison, de justice, de vérité, pour les appliquer à son gouvernement; de l'autre, à provoquer les progrès de la société dans la raison, la justice, la vérité, pour faire incessamment passer ces progrès de la société dans son gouvernement. »
Non seulement l'égalité des droits ainsi entendue ne ferme pas l'issue aux supériorités naturelles, comme voudrait le faire un socialisme niveleur, mais les supériorités naturelles, à leur tour, finissent par ramener une nouvelle égalité, avec un niveau plus élevé qu'auparavant. C'est la principale différence entre la lutte pour la vie dans le règne animal et la concurrence dans le règne humain. L'animal qui, par sélection, a acquis un meilleur système dentaire, ne transmet sa supériorité qu'à
sa lignée et non aux autres animaux : il produit une sorte d'aristocratie fermée; dans l'humanité, au contraire, la découverte faite par un peuple, fût-ce celle d'une meilleure artillerie, finit par se répandre jusque chez les autres peuples. A" plus forte raison, s'il s'agit des découvertes scientifiques, esthétiques et industrielles : elles aboutissent à des résultats de diffusion démocratique; elles tendent à devenir une propriété collective. Le tort de la démagogie et du socialisme est de ne considérer que l'inégalité présente, qui élève au-dessus de la foule certains individus ou certaines classes supérieures, sans se demander si cette supériorité, quand elle est naturelle et non factice, n'est pas le germe même d'un progrès égal pour tous dans l'avenir. Mais la vraie démocratie est celle qui vise à l'élévation universelle, non à l'abaissement universel ; c'est celle qui prend pour but d'ouvrir l'accès du pouvoir et de la propriété aux supériorités naturelles, quel que soit rhomme, quelle que soit la classe où elles se produisent.
Le meilleur ou plutôt seul moyen d'atteindre ce but, c'est d'organiser à tous les degrés, outre l'instruction générale, l'instruction sociale et politique, et de la rendre obligatoire pour les nouveaux électeurs comme pour les éligibles. Si la bourgeoisie et l'aristocratie financière recevaient une instruction supérieure, nous aurions des chambres composées d'hommes instruits en économie
200 LA PROPRIÉTÉ SOdtÀLE ET LA DÉMOCRATIE
politique, eii politique, en histoire, eil jurisprudence , conséquemment capables d'accomplir les vraies réformes sociales sans se laisser séduire par les utopies. On ne petit ici se fier à la spontanéité des individus, pas plus qu'on ne peut s'y fier pour l'instruction primaire. Aujourd'hui, les Vraies connaissances politiques et économiques font défaut aux classes privilégiées {jreStJUë autant qu'au peiiple lui-même. On se plaint de l'incontestable médiocrité de nos gouvernements ; elle vient beaucoup plus des gouvernants ellx-mêmes que des gouvernés ; elle tient à l'Insuffisante éducation des classes dirigeantes, elle tient à la pénurie d'hommes supérieurs. — Mais, dit-on, la démocratie est jalouse. — L'envie, répondronsnous, est un vice de l'aristocratie Comme de la démocratie. En France, la démocratie at-élle résisté longtemps aux génies ou aux talents, quand il s'en est manifesté? Récemment encore, a-t-elle repoussé Thiers de son sein, tant que Thiërs a vécu? Où sont aujourd'hui les grands talents politiques auxquels le suffrage universel a refusé un mandat? La science, la justice, là vérité exercent un ascendant naturel et nécessaire sur tout peuple qui n'est pas Un peuple de barbares. Les individus, les masses né demandent qu à obéir quand une autorité naturelle existe et se manifeste. On l'a dit avec raison : « Ne prétendez pas que cette démocratie soit ingouver^ noble; constatez qu'elle n'est point gouvernée, et cherchez sur qui retombent les responsabilités. *
Là où les forces supérieures ne gouvernent pas, c'est le plus souvent qu'elles n'existent pas; là où les ignorants font la loi, c'est le plus souvent qu'il n'y a poiht d'hommes versés dans la politique; là où le vice est le maître, c'est que les vertus civiques dont parle Montesquieu sont rares ou disparues. Si le suffrage universel suppose, en bas, des horrimes capables de choisir, il suppose surtout, en haut, dès hommes dignes d'être choisis.
En Allemagne, c'est uti philosophe, Fichte, ce sont des esprits philosophiques comme Schleiermacher et Guillaume de Humboldt, qui ont organisé l'instruction nationale à tous ses degrés : primaire, secondaire et supérieur. L'Allemagne a ainsi amassé un capital collectif de connaissances et de puissance qui devait fructifier sous nos yeux. Cet essor des sciences et de la philosophie fut, en réalité, le commencement et la première préparation de ses récentes victoires : il a aussi préparé ce développement industriel et économique dont nous sommes aujourd'hui les témoins inquiets. Les réformes dans l'instruction et l'éducation sont les moins utopiques et les plus fécondes des réformes sociales ; les revanches intellectuelles et morales sont les meilleures revanches politiques, et elles sont la condition première de toutes les autres. « Résister, disait Fichte dans son onzième discours à la nation allemande, prononcé au bruit du tambour
français, opposer la force à la force, nous ne le pouvons plus, cela saute aux yeux. Notre existence est ruinée. L'éducation seule peut nous sauver de tous les maux qui nous écrasent. L'étranger, lui, possède à sa portée d'autres consolations, d'autres ressources que l'éducation. Dût cet objet occuper un instant sa pensée, il est peu probable qu'il s'y arrête. Je compte bien, au contraire, qu'en France les lecteurs de journaux trouveront la chose plaisante et s'égaieront à la pensée que quelqu'un, en Alleniagne, a pu attendre de si grandes choses de l'éducation... Et pourtant l'éducation seule peut nous sauver de la décadence... Serait-il vrai que nous ressemblons à l'homme dont le corps étendu et raidi présente l'apparence de la mort? Il y a longtemps qu'on nous le dit en face, qu'on nous le répète sur tous les tons. C'est bien à peu près là ce qu'on pense de nous. Vous l'avez entendu et vous en avez été indignés. Prouvez donc à ceux qui parlent ainsi qu'ils se trompent, montrez à tout l'univers que vous n'êtes pas ce qu'ils disent, et l'univers entier saura qu'ils ont menti. »
Nous pouvons aujourd'hui nous appliquer les mêmes paroles et les mêmes leçons. L'essentiel de nos réformes, dans une démocratie comme la nôtre, c'est de développer, avec l'esprit civique, l'esprit de désintéressement qui favorise à la fois l'essor de l'art, des sciences, de la morale, de la politique, de l'économie sociale. L'éducation pseudo-classique est
une eau dormante, et toute eau dormante finit par se corrompre; il faut rouvrir les sources vives et vivifiantes .C'est aux hautes généralisations des philosophes que la science moderne doit une large part de ses plus belles découvertes spéculatives, et c'est à la spéculation désintéressée que la pratique même doit ses progrès. Descartes, Pascal, Leibnitz, Lamarck, Gœthe, Geofîroy Saint-Hilaire eussent-ils aperçu des rapports nouveaux entre les objets s'ils se fussent parqués dès leur jeunesse, comme le font trop souvent nos générations, dans des études particulières et exclusives, au heu de fréquenter cette région des principes d'où le regard embrasse, à mesure qu'on monte, un plus vaste horizon? L'esprit positif, comme le sens du tact, saisit assurément le sohde, mais il ne saisit qu'un objet à la fois; l'esprit spéculatif, semblable au sens de la vue, aperçoit de loin et de haut, et découvre dans l'ensemble les rapports des parties ; une intelligence complète, comme celle des Aristote, des Descartes, des Leibnitz, des Laplace, doit joindre à Tobservation des faits l'amour des idées, et il n'y a point d'instruction complète pour une démocratie sans ces deux éléments. Le genre humain doit son progrès moral et social aux chercheurs qui savent poser des questions nouvelles^ trouver des méthodes nouvelles, apercevoir des principes plus généraux et des fins plus élevées. Toute nation peut mesurer son capital intellectuel, sa grandeur morale, sa force de
résistance et sa vitalité, comme l'a montré luimême le fondateur du positivisme, à l'énergie de son esprit spéculatif et de son élan théorique; la France en particulier, — qui a transporté dans Tordre social le culte des principes, sans lequel il n'y a point de démocratie viable, — la France pourrait dire d'elle-même et de son œuvre laborieuse tant de fois interrompue, tant de fois reprise à travers les alternatives du découragement et de l'espoir, ce qu'un de ses plus profonds penseurs disait du travail auquel il avait consacré une vie entière, ï Esprit des lois : « J'ai bien des fois commencé, et bien des fois abandonné mon ouvrage; j'ai mille fois envoyé au vent les feuilles que j'avais écrites : je sentais tous les jours, de désespoir, les mains paternelles tomber; je suivais mon objet sans former de dessein, je ne connaissais ni les règles ni les exceptions, je ne trouvais la vérité que pour la perdre; mais, quand j'ai eu découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi, j'ai vu mon œuvre commencer, croître, s'avancer et finir. » La jeunesse est la page encore blanche sur laquelle s'écrira l'avenir du pays; celle-là, ne l'abandonnons pas au vent, mais que les « mains paternelles » y marquent d'avance, par une éducation vraiment nationale, tout ce qui peut assurer un jour la richesse et la grandeur de la patrie.