CHAPITRE II
Les princes lorrains supplantent les Montmorenci à la mort do Henri II et gouvernent François II son successeur, par la jeune reine qui est leur nièce. — Le duc François de Guise et le cardinal à la tête du gouvernement. — François dépouille le conne'table de la place de grand-maître de France.
François II renvoie la maîtresse de son père , avec elle le connétable de Montmorenci.
La jeune reine est belle; le roi en est amoureux . le duc de Guise son oncle la gouverne; le duc de Guise gouvernant la reine qui gouverne le roi est donc appelé à gouverner l'État.
François de Guise est plus guerrier qu'administrateur et homme d'État; mais il a un frère déjà fameux dans les affaires ; c'est Charles, cardinal de Lorraine, qui a joué un grand rôle à la cour de François Ier. Il a puissamment aidé ce prince dans les deux grandes occupations de sa vie : il a persécuté les protestans et s'est constitué Le dresseur des jeunes dames qui arrivaient à la cour (1) : c'est un homme d'État.
Voilà donc le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, son frère aîné, chefs du gouvernement,
(i) Brantôme.
l'un pour la guerre, l'autre pour les finances; et le connétable de Montmorenci est retiré dans ses terres.
Henri II à son avènement avait fait don à François de Guise, alors duc d'Aumale, de toutes les terres vacantes du royaume qui appartiennent au premier occupant; don si immense que le donataire en fit part à Jean de Bourbon , duc d'Enghien , soit, ditDeThou, pour diminuer l'envie en partageant ce qui la causait, soit pour apaiser le res; sentiment du duc d'Enghien, que la mort de son frère avait] ustement irrité contre lui. Ce frère avait été assommé, à la Roche-Guyon, d'un bahut jeté étourdiment ou à dessein par une fenêtre du château, par François de Guise, après le siège d'un fort de neige dont ces jeunes seigneurs s'étaient amusés, et pendant lequel il s'était élevé entre eux quelque différend.
Outre la charge de connétable, Anne de Montmorenci possédait celle de grand-maître de la maison du roi, appelé, depuis Louis XI, grand-mattre de France, comme si la cour était l'Etat, et la maison du roi le royaume.
Les historiens ont à peine remarqué cette charge, qu'ils ont regardée comme purement honorifique et lucrative; cependant elle était un reste de cette grande charge de maire du palais qui a mis la se- ( onde race de nos rois à la place de la première.
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Ses prérogatives la retraçaient encore assez pour faire naître la tentation et donner quelques moyens de la relever. Le grand-maître avait sous ses ordres tout le service de la bouche du roi et des tables de ses maisons ; il avait pour cliens tous les commensaux et les personnes qu'il recevait à sa propre table, plus splendide que celle du roi; il tenait les clefs du palais; il en commandait la garde; il en avait la police; il pouvait entourer le roi d'ennemis, le roi ne pouvait l'entourer de surveillans affidés à sa personne; il était maître de tenir le roi prisonnier, le roi ne pouvait rien contre sa liberté. La réunion de cette charge avec celle de connétable dans les mêmes mains, reconstituait l'ancienne mairie du palais. Le connétable de Montmorenci n'avait pas l'esprit nécessaire pour le comprendre. Cependant il trouvait assez d'importance à sa charge pour en être jaloux. Mais de son côté François de Guise la jugea utile à son ambition , et en fut envieux : il saisit le moment de la disgrâce du connétable pour l'en dépouiller et s'en revêtir. L'histoire de cette mutation entre pour beaucoup dans celle de la guerre des grands ; elle fut cause, dit Castelnau, des inimitiés couver les et plus grandes qu'auparavant, qui animèrent les deux maisons (de Guise et de Montmorenci). Voyons donc comment elle est arrivée.
Le connétable étant prisonnier en Flandre à la
suite de la bataille de Saint-Quentin, perdue par sa faute, demande à Henri II, qui ne refusait rien à son compère, la survivance de la place de grand-maître pour François de Montmorenci , son fils aîné : rien de mieux mérité, puisque François avait épousé une fille naturelle du roi. Le roi l'accorde; le duc de Guise en est aussitôt informé. Il s'en plaint, il représente qu'il a exercé les fonctions de grand-maître depuis la prison du connétable , et qu'il les a remplies au mariage du dauphin avec la reine d'Ecosse : ne sentant pas qu'il y avait peu de noblesse à se faire un titre contre le connétable, d'un avantage dû à son malheur. Le roi qui, pour répondre au duc de Guise, n'avait qu'à lui en faire la remarque, se trouve au-dessous du courtisan ; il est embarrassé de la demande qui lui est présentée ; il l'est au point de nier qu'il eût accordé la survivance dont il s'agissait : le roi de France a besoin d'un mensonge pour s'excuser de n'avoir pas prévu une basse sollicitation du duc de Guise. En conséquence , celui-ci , malgré la survivance de François de Montmorenci, continue ses fonctions jusqu'au retour du connétable qui les reprend, mais pour peu de temps. La mort de Henri II l'ayant éloigné de la cour, François de Guise exerce de nouveau la charge de grand-maître; mais alors il prend des précautions contre la survivance qu'il
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savait avoir été accordée y et fait signer au roi un édit portant abolition des survivances , même de celles qui seraient actuellement accordées; celle de la charge de grand-maître tombe donc sous cette loi. Mais Guise ne s'en tient pas là. Le connétable était en disgrâce : pourquoi l'épargner? Il ne suffit plus au prince lorrain d'avoir l'espérance de remplacer Montmorenci après sa mort; il veut qu'il soit dépouillé vivant , et se couvrir sans délai de sa dépouille. La charge ne pouvait être enlevée au titulaire par une destitution, on l'enlève par une loi, comme on avait enlevé la survivance à son fils. Une loi ne coûtait pas plus à imposer au roi qu'un coup d'autorité, elle coûtait moins peut-être parcequ'elle prétextait l'intérêt général. Une loi défend donc de posséder en même temps deux grands offices. Il devait être fait des exceptions à cette loi pour toute la cour; mais elle devait être opposée comme loi générale au connétable de Montmorenci. Il est averti qu'il faut opter entre la place de connétable et celle de grand-maître. Il n'était pas préparé à croire qu'il pût se faire des lois contre lui : il se défend. Il faut négocier avec lui. La reine-mère y met toute son habileté. Après s'être bien fait tirer l'oreille , dit Mézerai , le^connétable donne enfin sa démission de la charge de grandmaître; à condition toutefois que l'on créerait pour
dédommager François de Montmorenci , une charge de maréchal de France surnuméraire. Cette condition fut acceptée, bien que la loi qui dépouillait le connétable exposât entre ses motifs la nécessité de supprimer les emplois inutiles et en supprimât en effet plusieurs.
Catherine de Médicis, mère du roi, avait peu d'influence sur son esprit, qui était gouverné par la jeune reine et par les Guises; mais elle voyait avec satisfaction l'humiliation du connétable , qui avait été le courtisan de la duchesse de Valentinois , et avait eu l'imprudence de dire que, excepté la bâtarde du roi qui était sa bru , il n'y avait aucun des enfants de ce prince qui lui ressemblât : injure que Catherine de Médicis n'avait pas oubliée, quoiqu'elle ne l'eût point méritée , et que le connétable se la fût permise uniquement dans l'idée de relever l'alliance de son fils.