SCENE
L\ REINE-MÈRE, LE DUC D'ANJOU
LA REINE
Nous ne pouvons pas nous le dissimuler : faire tuer l'amiral est un crime... qui nous attirera bien des malédictions.
le nue. d' ANJOU (i).
Si l'amiral était irréprochable, oui; mais un
(i) Le Laboureur dit « que le duc d'Anjou se déclara chef du parti formé contre i'amiral ; que la maison de Guise lui promit service; qu'il eut la principale part à «ette cruelle et
2t>4 LA PROSCRIPTION
homme qui veut nous faire reléguer, vous à Florence, moi en Pologne (i) ; qui persuade au roi que mes amis, leurs conseils, leurs services et les miens tendent à mon exaltation et à l'abaissement de Sa Majesté (a); qui excite sa colère contre moi, au point de lui faire porter la main sur son poignard quand je l'approche (3)... !
LA REINE
On dira que cela ne concerne que nos deux personnes.
LE DUC D'ANJOU
Vous me l'avez dit vingt fois : il se rend maître du roi au point de lui faire oublier ce qu'il doit à sa mère et à son frère ; bientôt il lui fera oublier ce qu'il se doit à lui-même.
LA REINE
Il est vrai.
sanglante tragédie (de la Saint-Barthélemi ) , et qu'il ne se répandit tant de sang que pour ses intéresls. » Discours sur Henri III , dans les pièces à la suite du journal de l'Estoile.
(i) Voyez, à la suite de la pièce, l'extrait des Mémoires de Tavannes, aux paragraphes cotés XVIII et XXVIII.
(2) Tavannes , X.
(3) Voyez , à la suite de la pièce , la relation de Henri IIT pendant qu'il était roi de Pologne , XII.
LE DUC D ANJOU
Et cette guerre à laquelle il entraîne le roi pour se rendre nécessaire, et qui peut être la ruine de la France? cette guerre, contre le roi d'Espagne, qui a été notre appui constant ; cette guerre qui n'a d'autre but que de me dépouiller du commandement des troupes pour s'en revêtir, en donnant l'apparence du commandement supérieur au roi en personne (1)! est-ce un crime ou un mérite?
LA REINE
C'est un crime, sans doute.
(i) De Thon , livre LII. Mémoires de Tavannes.
Je répéterai encore ici que le projet de cette guerre de Flandre a été le principe du complot formé par le duc d'Anjou contre Coligni et son parti. Coligni l'avait conseillée au roi, et s'était fait écouter en lui faisant remarquer que son frère, le duc d'Anjou, à l'aide de Tavannes et autres , s'était acquis de la gloire dans l'armée et de la considération en France ; tandis que lui ne s'était mis en avant que dans des occasions malencontreuses. L'amiral donnait beaucoup d'autres raisons pour entreprendre cette guerre, et elles étaient au moins spécieuses. Le duc d'Anjou et Tavannes combattirent au conseil le projet de cette guerre , et par de bonnes raisons. Le débat s'envenima , et ce fut alors que Coligni , dans un entretien particulier avec le roi, lui conseilla d'envoyer sa mère à Florence et son frère en Pologne : inde irœ. De Thou , dans le livre LU de son histoire, fait connaître la discussion ; et Tavannes dans ses Mémoires en parle avec étendue , I, II, III et suiv. jusqu'à XXI.
LE DUC D ANJOU
Vous craignez de verser le sang d'un homme . quand il s'agit d'épargner celui de vingt mille Français qui périraient dans la guerre projetée?
LA REINE
Vous avez raison... Je veux secouer mes inquiétudes... Après tout, ce ne sont pas des scru> pules;... non,... c'est un accès d'humanité,... une faiblesse... Maureverl est-il bien préparé?
LE DUC D'ANJOU
il est établi derrière une croisée grillée en bois à petites losanges, et sur laquelle est étendu un rideau de toile (1). Il passera son arquebuse à travers une losange, à la hauteur nécessaire pour, que le coup porte à la poitrine.
LA REINE
Et son arme ?
LE DUC D ANJOU
Excellente ; c'est l'arquebuse d'un de mes gardes,
(i) DeThou, I.
DE LA SAINT-BAR rHELEMI. — ACTE I. 267
connue pour la plus sure et. la meilleure de celles de Ja compagnie (i).
LA REINE
Le sang me bouillonne dans les veines... Qu'il me tarde d'entendre l'arquebuse de Mau revert !... entre Tordre du meurtre et le meurtre quel pénible intervalle d'agitation et de crise! nous en espérons, et avec raison sans doute, d'heureux fruits; et cependant une foule de conséquences funestes se présente à mon esprit... Ces jours passés, hier encore, je voyais tous nos malheurs finis par cette mort nécessaire ; et depuis que nous touchons au dénouement, je ne vois que trouble et confusion. Quelle heure est-il?
LE DUC D'ANJOU
( >nze heures tout à l'heure.
LA REINE
L'amiral ne doit pas tarder à sortir du Louvre pour rentrer chez lui.
LE DUC D'ANJOU
Pour y rentrer mort.
(1) Pierre Mathieu dit : « La porte fut enfoncée ; l'arquebuse fut trouvée , mais non l'arquebusier. » Voyez ce que dit Tavannes , sur le propriétaire de l'arquebuse , XXXV.
LA REINE
Le conseil où il a été appelé a commencé à neuf heures et demie; il a fini à dix heures et demie, et le roi est allé jouer à la paume avec le duc de Guise et Téligni. Coligni y est entré avec eux (1). Il n'y restera pas long-temps : il n'est ni joueur ni amateur, ettouslesamusemensdu roi lui donnent de l'humeur... (2).