CLASSE ÉLEVÉE
Armide ‘ySidonie Octivie Clara
Zulma Olympe Malvina Angélina Ca!liope Flore Virg'nie Flavie riad. Athénaïs Azélina Célina
: Zélie rc Thalie [sménie Emcélie Amanda Artémise Lodoïska Reine
Paméla Balzamine Palmyre Anais Modeste Armande Aspasie Delihine Natalie Léocadie Lucrèce Fanny
Je pourrais ajouter à cette liste beaucoup d’autres noms; ceux des héroïnes des romans à la mode, notamment, sont surtout très recherchés; mais cette nomenclature est bien suffisante. J’ajouterai seulement qu’un assez grand nombre de prostituées (en maison) accoleut à leur prénom celui de leur amant, surtout lorsque l PRE a quelque chose d’harmo-
nieux.
en + S. — Malpropreté des Prostituées.
Un des caractères distinctifs des prostituées estune négligence remarquable pour tout ce qui regarde les soins de propreté, soit du corps, soit des vêtements ; les exceptions à cette règle sont rares : on dirait que
Oo MŒURS ET HABITUDES
ces femmes se plaisent dans la fangeet les ordures ; elles n’ontsoin que de ce qui les pare extérieurement, le reste est entièrement négligé.
Lorsque, par une circonstance quelconque, elles cessent d'être en rapport avec le public et se trouvent éloignées de ses regards, peu leur importe de porter . des vêtements en lambeaux ou même de n’en point avoir : elles ne témoignent pas le désir de recevoir du linge blanc, et ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’elles nettoient celui qu’elles possèdent. Cette malpropreté insigne s’observe principalement chez les filles des maisons de tolérance qui, dans les catégories supérieures, luttent, pour la parure et l'élégance, avec ce que la société présente de plus recherché. Faut-il s’en étonner? Ces filles sont précisément les plus pauvres des prostituées, les plus dénuées de ressources personnelles.
D'autre part, si la malpropreté est sr un défaut inhérent aux prostituées, elles ont, pâr contre, sous le rapport de ces soins généraux que réclament leur sexe et leurmétier,des habitudes de lavage qu'on pourrait appeler excessives et qui ne sont négligées que par celles qui sont abruties et dégradées. |
Je ne parlerai pas ici de la gale, maladie très fréquente chez les prostituées; je dirai seulement quela vermine de corps, qui autrefois se remarquait chez toutes les filles publiques, ne se voit plus aussi généralement; il n’en est pas de même de celle de la tête qui est très commune chez les jeunes, même les plus élégantes. Quant aux poux vénériens (vermine des parties génitales), la destruction en est si facilequ’on n’en voit plus guere que sur les prostituées de la classe la plus infime et la plus dégoûtante.
$ 9. — Les l’rostituées ont-elles un argot particulier‘?
On à prétendu que les prostituées de Paris ont un argot à elles, à l’aide duquel elles communiquent ensemble, commeles voleurs de profession entre eux ;
DES PROSTITUÉES Ms
c’est une erreur. Elles ont simplement adopté quelques expressions, qui ont cours, d’ailleurs, dans le
langage populaire, pour la plupart. En fait d’expressions plus spéciales, on peut citer celles-ci : un raÿl, pour désigner un agent des mœurs ; un flique, commissaire de police; une gironde ou une chouette,
jolie fille publique ; un roubiou, laide prostituée ; un
paillasson, où un greluchon,ou un mangeur de blanc, termes pour désigner un amant de fille publique; et
: la fille, pour cet amant, est sa largue, sa marmite.
Quant aux prostituées qui s'entendent avec les voleurs et n’ont recours à la prostitution que pour
cacher leur véritable industrie, il n’est pas étonnant
qu’elles aient complètement adopté le jargon de leurs Suppôts ; mais on ne peut pas dire que cet argot soit
celui des prostituées.
$S 410. — Défauts particuliers aux Prostiluées.
11 faut mettre à la tête des défauts des prostituées la gourmandise, et l’amour du vin et des liqueurs fortes.
Leur gourmandise et leur voracité sont extrêmes :
On en voit qui mangent continuellement, et qui con- somment ce qui suffirait à trois ou quatre femmes de
leur âge ; elles contractent cette habitude avec les clients qui font avec elles des parties dans les gargottes ou les restaurants les plus distingués, et cela
- Suivant la classe à laquelle elles appartiennent.
Le goût de ces femmes pour les liqueurs fortes peut
être considéré comme étant général, bien qu’à des
degrés différents; elles le contractent de bonne heure,
et ce goût finit par en plonger quelques-unes dans le
dernier degré d'abrutissement.
Tous les renseignements que j'ai pris prouvent
qu’elles n’ont commencé à boire que pour s’étourdir ;
insensiblement, elles s'y accoutument, et en peu de
temps l'habitude devient tellement forte qu’elle est le principal obstacle à tout retour à la vertu
06 MŒURS ET. HABITODES |
A cette cause première qui agit sur toutes, il faut en joindre une autre bien plus puissante, mais qui n'est, propre qu’à la classe inférieure .des prostituées, la
plus nombreuse : les gens du peuple, et particulière -
ment les soldats et les marins, connaissant par expe-
rienée combien l’abus des liqueurs fortes aggrave les
maladies syphilitiques, s’imaginent que la fille quine
boit pas outre mesure n’est sobre que parce qu’elle est malade ; ils la font donc boire pour s’assurer de
son état de santéet, dansces moments d’orgie, n’épar-
gnent pas les libations. Avec une pareïlle vie, qu’on pense à l’état d’une malheureuse obligée de tenir tête,
dans le même jour, à deux, trois, quatre INTER
différents, et même davantage. Les filles appartenant. à une classe plus nn
savent, au contraire, que de pareils excès éloigne-: raient d’elles pour toujours;aussi,celles-ci s’enivrent
rarement : mais elles font un grand usage du punch, liqueur favorite de toutes les prostituées ; elles consomment également beaucoup de vin de Champagne.
L’habitude du mensonge est générale chez les filles
publiqués. Cette habitude naît de la position toujours fausse et gênée dans laquelle elles vivent, et de l’opinion qu'elles savent qu’on a d’elles : lune fuit l'auto-
rité paternelle, et l’autre des recherches judiciaires;
celle-ci veut cacher une faute qui méritée punition; celle-là s'efforce de, prouver, contre l'évidence, l’in- Justice des inspecteurs et de l'administration. Ne
voyant partout que des ennemis et ne pouvant les
fuir, elles cherchent à les tromper, et finissent par mentir, sur les choses les plus insignifiantes. Il faut
done être très circonspect dans l'emploi des rensei-.
gnements qu’elles peuvent donner, et se croire dans
l'erreur jusqu’à ce qu’on soit pleinement éclairé; mais
elles se coupent aisément, et, lorsqu'elles sont jeunes, elles ne savent pas dissimuler longtemps. Il n'en est pas de même des vieilles et de celles qui sont depuis
longtemps dans le métier : elles portent alors Part de feindre et de dissimuler à un degré difficile à conce-
DES PROSTITUÉES | of
voir, et, pour bleue quelque chose, elles persisteront pendant des mois entiers dans cette dissimulation.
La colère est fréquente chez ces femmes qui, dans
cet état, offrent une énergie de corps et d’esprit véritablement remarquable : c’est un flux de paroles qui, par leur nature et l'originalité des expressions, forment une éloquence qui n’est propre qu’à cette classe, et qui diffère de celles des halles et autres classes populaires. Dans cet état, elles en viennentsouvent aux mains, se battent à dulrance: et se font des blessures quelquefois très graves. Dans une période de vingt ans, les médecins de la prison des prostituées ont vu douze de ces blessures se terminer par la mort. Ces grandes colères n’ont souvent pour cause qu'une jalousie excitée par une préférence, un reproche de laideur, et d’autres raisons aussi futiles : les prostituées sont toutes, sous ce rapport, plus enfants que les enfants de douze ans; elles tiennent aussi beaucoup à ne pas passer pour lâches, et se croiraient déshonorées aux veux de leurs compagnes si elleslaissaient une injure impunie.
Le plus ordinairement, dans ces disputes, elles n’emploient que les pieds etles poings; mais quelquefois aussi des instruments tranchants, et plus volontiers le peigne avec lequel elles tiennent leurs cheveux retroussés. J’ai vu cinq à six coupures pro- fondes faites avec une pièce de monnaie en cuivre, dont. une de ces filles avait coutume de se servir comme arme dans ses querelles et qu’elle gardait toujours sur elle, après en avoir aiguisé lesbords sur la moitié de la circonférence.
Cette colère, ces accès de fureur, capables de produire des déterminations si graves, ne sont chez elles que Paffaire d’un moment, et la réconciliation se fait promptement, excepté pourtant dans certaines circonstances dont je parlerai plus loin. |
28 ee MŒURS ET HABITUDES $ 11.— Bonnes qualités des Frostituées,
Un des caractères distinctifs des prostituées estde se secourir et de s’entraider dansleurs peines etleurs malheurs. Si l’une d’elles tombe malade, toutes ses camarades sont à l’instant désolées ; elles s’empressent de lui procurer tous les secours dont elle à besoin ; elles la conduisent à l’hôpital, et viennent régulièrement la visiter. Il faut voir dans la prison avec quel empressement se font les cotisations pour fournir un vêtement ou des chaussures à celles qui doivent sortir et qui se trouvent dans un dénuement absolu; beaucoup se dépouillent elles-mêmes de cequi leur est nécessaire, quoiqu’elles sachent souvent que. les personnes qu'elles secourent les ont plusieurs fois trompées et qu’elles n aient pas de reconnaissance à en altenures
Cette particularité du caractère des prostituées a générale et constante; elle tient probablement à ce sentiment intérieur qui les poursuit sans cesse, qui fait qu’elles se considèrent comme abandonnées du mondeentier, et qu'elles ne peuvent attendre quelque commisération que de la part de leurs semblables.
Et cette générosité de cœur, qui les rend prodigues de tout ce qu'elles ont, les porte souvent à secourir des gens étrangers à leur classe, mais qu’elles savent. dans le besoin. On m'a signalé et j'ai observé un grand nombre de filles qui fournissaient, dans des temps difficiles, un pain par semaine, et quelquefois par jour, à des vieillards, à des infirmes ou à des pauvres familles demeurant dans leur voisinage ; et j'ai parlé plus haut de ces filles, toutes exclusivement parisiennes, qui, ne pouvant avec leur travail de la journée pourvoir aux besoins des auteurs de leurs jours ou des orphelins dont elles sont les aînées, y suppléent par les ressources que la prostitution leur
fournit le soir.
Par suite de ce sentiment de solidarité compâtissante, elles gardent aussi avec une constance admi-
Ce
DES PROSTITUÉES dune bus 5
rable le secret de tout ce qui les concerne ; elles ne se dénoncent pas, et font entre elles leur police.
Mais c’est surtout lorsqu'on les considère comme mères et comme nourrices, queles prostituées deviennent le sujet d’une étude intéressante. J’en ai rencontré plusieurs qui se désolaient de ne point avoir d'enfants, et qui m'avouaient avec candeur, et une remarquable énergie d'expressions, qu’elles trouve- raient dans les soins que requierent ces petits êtres, une jouissance qui leur ferait oublier les peines inherentes à leur métier. L'une d’elles me disait, en pleurant, que la dignité de mère la reléverait à ses veux de Pabjection dans laquelle elle était tombée, et qu’elle se sentait capable de s’attirer l’estime de ceux qui verraient avec quel soin elle s’acquitterait de toutes les fonctions imposées aux femmes par les lois de la nature. Une de ces malheureuses, que j'ai vue et sur qui mon illustre confrère M. Esquirol m'a renseigné, est devenue folle par suite du chagrin qu’elle éprouva d’accoucher, pour la troisième fois, d'un enfant mort, et de ne pouvoir pas en élever.
__ Une observation constante, et qui n’a été démentie
par aucun fait, c’est qu’une fille grosse devient à l’instant l’objet des prévenances et des attentions de toutes ses camarades ; mais c’est surtout pendant et après l'accouchement que ces attentions et ces gages d’intérêt redoublent et se multiplient: e’est à qui lavera le linge de Fenfant; c’est à qui soignera la mère; c’est à qui s’empressera de lui prodiguer tout ce dont elles peuvent se passer elles-mêmes. L'enfant s’élève-t-il, il ne manque bas de berceuses : on se l’arrache : toutes veulent Pavoir ; c’est au point que la mère n’en est plus maitresse.
Ce sont plus particulièrement les prostituées des catégories inférieures qui conservent et élèvent leurs enfants ; du moins, ce sont les seuies qu’on à pu le mieux observer, puisque ce sont les filles de cette espèce qu’on rencontre le plus ordinairement à Saint- 2 Quoiqu’ il en soit à cet coe il est un fait
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certain, c'est que les prostituées qui accouchent sont bien plus disposées àgarderet à nourrir leurs enfants que les filles-mères, non encore réduites à l’état de prostituées ; et,ee qui estpénible à dire, plus quebeaucoup de femmesmariées. Cette particularité s'explique naturellement par la position où se trouvent les unes et les autres : la fille publique se relève en élevant son
enfant; la fille-mère, en agissant de même, ne ferait
qu’afficher sa honte et se priverait par là de toute ressource. Cela est si vrai pour les filles publiques, qu'elles s'indignent contre les mères qui n’élèventpas leurs enfants et qu'elles ne se font pas faute de les sionaler au mépris de toutes personnes à qui elles ont occasion de parler ; et, quant à elles-mêmes, elles attachent un certain amour-propre, une certaine gloire, dirons-nous, à l’accomplissement de leurs droits ; maternels.
Il résulte de tout ce qui préeède qu’il n’est a. étre. pas de meilleures nourrices que les prostituées, soit sous le rapport des soins, soit sous le rapportde lattachement qu'elles ont pour leurs enfants et pour les nourrissons qu’elles adoptent ou qu'on leur donne. L'une d’elles, ayant perdu un petit garçon d’un mois, faillit devenir folle de chagrin; elle ne s’en consola … que lorsqu'on lui eut donné un enfant-trouvé. Une autre, qui demeurait chez elle, s'étant fait mettre en prison pour une dispute assez grave, ne putemmerier son enfant avec elle; le chagrin qu’elle en éprouva fut tel, qu’elle dépérissait dejour en jour; voyantcela, pour lui sauver la vie, j’obtins sa mise en liberté, bien avant l'expiration du temps que devait durer sa détention.
Maintenant, que dans ces enfants ? comment sont-ils eleves? J'avoue que jen’ai jamais pu éclaircir complètement l’incertitude qui règne à ce sujet. L’administration exige, pour ceux qui sont nés de filles de maison, que leurs mères les fassent élever hors de leur domicile à partir de Fâge de quatre ans, et cette mesure est facile à comprendre. Quant aux filles iso-
lées, latiorisution de les conserver dépend de leur Situation et des bonnes notes qu’elles peuvent avoir concernant la discrétion dont elles s’entourent pour l'exercice de leur métier : celles donc qui sont dans ce Cas, qui ne sont jamais signalées pour avoir causé du scandale, mettent également de la retenue dans leur conduite en présence de leurs enfants, les élèvent bien, et font dès lors tout ce qui dépend d’elles pour sortir de leur état, et même pour qu’ils ignorent toujours ce qu’ellès ont été. J'aime à pouvoir dire que, d’après les preuves que j'ai acquises, les mères quise conduisent ainsi forment la masse de celles qui conservent leurs enfants.
$ 12. —-Des amants et souteneurs des Prostituées.
On peut regarder comme une règle constante que, . sile libertinage et l’impétuosité des passions sont la cause première de la prostitution pour un certain nombre de filles, une fois que ces malheureuses sont läncées dans leur nouvelle carrière, elles restent froides étindifférentes pour tous ceux qui les approchent, si toutefois un sentiment de dégoût et une véritable répugnance ne sont pas cachés sous les caresses que . Pappât de l'or et souvent la faim leur font prodiguer.. Ne soyons donc pas surpris de les voir s'attacher à un homme d’une maniere particulière, et tâcher de combler par là levide immense que laisse nécessairement dans le cœur la vie qu’elles mènent, les humiliations dont on les abreuve, et les remords qui doivent les assiéger.
Admettant, comme tout le prouve, que la plupart des prostituées aient un amant particulier, examinons d’abord à quelle classe de lasociété appartiennent ces amants.
On conçoit aisément que Ja position sociale de ces individus doit varier autant que celle dans laquelle ies filles se sont elles-mêmes placées. Les lettres qu’elles reçoivent en prison ou à |’ hôpital, les récla-
mations adressées à l'administration, -prouvent qu'il se trouve parmi ces amants des gens non seulement bien élevés, mais qui, par leur nom et leur position dans le monde, excitent la surprise, lorsqu'on les trouve compromis dans ces sortes d’af-. faires. On y voit figurer le général et l homme de let-
tres, le noble, le financier, et successivement toutes les autres classes, jusqu'à celle qui occupe le dernier rang dans notre société. Quand on à lu comme moi ces lettres, on conçoit avec peine que des hommes que nous rencontrons tous les jours dans les salons et d’autres qui jouissent d’une grande renommée de vaillance ou de talent, puissent, sans pudeuret sans
honte, écrire eux-mêmes pour réclamer la mise en
liberté de ces prostituées dont ils s’avouent non les clients, mais les amants et protecteurs, et l’on s’afflige profondément de voir de telles signatures au bas de tels documents, que lé secret professionnel nous in- -terdit de divulguer. Me croira-t-on lorsque je dirai que j'ai vu quelquefois tel et tel de ces hommes, réputés et honorés dans la société, venir en personne dans les bureaux de la Préfecture pour implorer la libération de ces femmes et plaider leur cause contre l’administration ?
Ordinairement, la classe la plus distinguée des prostituées choisit ses amants parmi les étudiantsen droit, les étudiants en médecine et les jeunes avocats: l'instruction que possèdent ces jeunes gens etsurtout Pagréement que leur donne un esprit cultivé, les font rechercher parles prostituées dontla clientèelepayante se compose de gens de la bonne compagnie, et qui peuvent elles-mêmes se faire remarquer parquelques dons de l'intelligence; mais le nombre des filles de cette classe, comparé à la masse des filles publiques, est peu considérable. |
C’est parmi les commis de magasins et parmi les jeunes tailleurs d’habits, les uns et les autres sinombreux à Paris, que la classe moyenne des prostituées recrute ses amants; on peut y joindre les garçons-
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coiffeurs, lesmusiciens ambulants et ceux des orchestres de petits théâtres et de cafés-concerts, ainsi que les bijoutiers et les orfèvres. Toutes les autres s’abandonnent à des ouvriers de toute espèce, à ces mauvais sujets que recelent toutes les grandes agglomérations d'hommes, et particulièrement les populeuses capitales où ils viennent se perdre et jouir d’une licence qu'ils ne pourraient avoir ailleurs.
Une des choses qui méritent le plus d’être étudiées dans la vie des prostituées, c’est leur attachement extrême à ces amants; rien ne leur coûte pour les conserver. Non seulement elles n’en tirent aucun avantage sous le rapport de l'argent ; mais une quantité énorme de ces filles les nourrissent, les habillent et les entretiennent avec les.gains de leur métier : bon nombre de jeunes gens dans Paris n’ont pas | d'autres moyens d'existence. |
Les filles logeant en maisons de tolérance font toujours, en y entrant, aux dames qui les tiennent, cer- taines conditions dans lesquelles cet amant n’est jamais oublié : on stipule ses entrées deux, trois ou quatre fois par semaine, et d’autres prérogatives qui varient à l’infini, suivant la condition de l'individu et la classe de la fille; bien entendu, cet amant doit être exempt de toute rétribution. Ces hommes sont, en général, le désespoir des femmes qui tiennent des mauvais lieux ; mais elles doivent les supporter, car sans cela elles n’auraient pas de filles. Lorsqu'une de leurs filles sort de l'hôpital ou de la prison et rentre chez elles, l'habitude est de lui accorder alors vingtquatre heures pour rester avec son amant; mais, passé ce temps, il faut «qu’elle travaille pour la maison », suivant l'expression du métier.
Cet attachement des prostituées à leurs amants va jusqu'à tout subir de leur part. Pour la classe inférieure, surtout, les reproches, les invectives, les mauvais traitements, les coups, les blessures, et jusqu’au péril de la vie, ne sont pas capables de les ébranler dans leur amour frénétique, furieux : j’en ai vu venir
Wies " jo AS EMEA TRE AR RENE TUE re * PEL
‘à Jhôpital, les veux hors de la tête, la figure ensan- + glantée et le corps meurtri des COUPS que. leurs amants, en état d'ivresse, leur avaient portés; mais, à peine guéries, elles retournaient avec eux. L'une . d'elles, voyant rentrer « son homme » dans Paris, : complètement ivre, le suivait. de loin; l'ayant vu . tomber dans un fossé, elle courut chercher du secours, aida à le relever, mais elle se constitua à l'instantprisonnière au poste voisin, pour se soustraire à sa fureur ; le lendemain, elle alla le chercher au Dépôt de la Préfecture où elle sut qu’il avait été transporté. Une autre, voulant arrêter son amantqui, un marteau à la main, brisait sa glace, ses meubles et tout ce qu’elle avait, augmenta tellement la rage de cet alcoolique, que, poursuivie elle-même, elle ne putéchapper : à une mort certaine qu’en se précipitant par la fenêtre d’un troisième étage; guérie de quelques contusions, résultat de cette chute, elle retourna avec le même : homme, qui, Six mois plus tard, dans un cabaret des barrières, la mit dans la nécessité de se jeter encore par la fenêtre ; cette fois, elle se cassa un bras, fut soignée par mon illustre ami Dupuytren, mon collègue au Conseil de Salubrité, et elle n’en resta queplus attachée à l’homme qui Lui témoignait son amitié d’une si singulière facon.
Cest surtout par les lettres écrites de la prison, qu'on peul reconnaître l’exaltation de ces femmes : rien de sale, rien d’ordurier dans ces lettres ; ce ne sont que des prostestations d'amour. et le plus souvent des reproches exprimés en termes énergiques ; car ces malheureuses sont rarement payées de retour, et, si leur détention dure longtemps, elles apprennent toujours, par les nouvelles venues, qu’elles ontété supplantées par quelque camarade. Elles serésignent ordinairement; mais quelquefois elles satisfont leur vengeance,en battant celles qui ont pris leur place: il en est même qui battent l’amant lui- -même, et quel ques-unes ‘qui vont jusqu’à le Teptee d'un eu don
DES PROSTITUÉES RSR Le 65
À eu: ces me de la jalousie des prostituées sont assez fréquents.
Cetempire que les filles publiques an prendre sur elles par les hommes auxquels elles s’attachent, dégénère quelquefois, de là part de ces hommes, en une tyrannie qui dépasse en exigences tout ce qu’on - peut imaginer; mais ici je ne parle que de la ciasse tout-à-fait infime et liée d'amitié avec les voleurs et les plus mauvais sujets. Non seulement ces hommes, . ces soutleneurs,sefont nourrir et vêtir par les femmes qui les ont pris ; mais ils les surveillent sans cesse : ils savent quand elles ont gagné trente ou quarante sous, et les obligent de venir à linstant dans un - cabaret les dépenser avec eux; S'y refusent-elles, les coups ne leur sont pas épargnés. Dans ce cas, lors- . qu’elles restent avec de pareils êtres, ce n’est plus par amour, mais par l'impossibilité de s'adresser à un. autre, sans risquer d’être battues et sans compromettre leur existence.
De tous temps, les prostituées de la dernières classe onteu besoin de ces souteneurs, et ces hommes sont aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois. Lorsqu'il est de l'intérêt des filles de contrevenir aux réglements, de paraître d’une manière ou d’une autre sur quelque point de la voie publique qui leur est interdit, etc., les souteneurs se mettent en faction, et, s'ils voient venir des inspecteurs, ils préviennent les prostituées, qui disparaissent à linstant. Si une de ces filles est saisie par les agents spéciaux, les souteneurs font du — tapage, ameutent les passants pour tâcher de faire
évader la fille, et, si ce moyen ne réussit pas, ils cher- chent querelle aux inspecteurs, qui doivent toujours
être assez forts pour ne pas craindre d’ FRAauer avec
-- eux de vigoureux coups de poing. :
= » Sans parler des vols qu’ils favorisent ou qu'ils font eux-mêmes, c'est surtout dans certains cabarets et.
estaminets, où ils se tiennent en permanence avec les. filles publiques, qu'ils sont particulièrement dange- reux ; ils y favorisent tous les genres de désordre ; ke
66 ns | MŒURS ET H ABITUDES
circonviennent les hommes faibles ou novices, pour leur faire payer la dépense générale, et par des menaces intimident les récalcitrants. Renfermés dans ces lieux comme dans un fort, ils y bravent l'autorité et y défendent les filles contre les agents de ladministration; pour en venir à bout, ceux-ci sont obligés de réunir les deux brigades, et quelquefois même e de : se faire soutenir par la garde municipale.
. Malheur à celui qui porte plainte contre des filles, je qui obtient la répression de leur désordre, ou qui fait 5 mettre en prison celle qui l’a volé : si les souteneurs en pâtissent, on lui joue quelques mauvais tours; il court le risque d’être battu lui: “même, lorsqu’ on peut le faire sans être aperçu.
Les affaires dans lesquelles se présententles souteneurs se présentent à chaque instant à l’administration ; c’est une lèpre que la législation actuelle ne permet pas d’extirper. Tant qu’on n’aura pas sur ces hommes, qui vivent du produit de la prostitution, la mème autorité que sur les filles publiques, on ne pourra pas détruire ce que la prostitution à de contraire à la sûreté publique; mais comment les. atteindre sans une loi spéciale, très sévère ?.…..
Les TRIBADES. — Je ne puis me dispenser de traiter ici un sujet très important dans l’histoire des mœurs des prostituées ; mais je ne dois le faire qu'avec une extrême réserve. Je vais parler de ces amants qu’ un, goût dépravé et contre nature porte les prostituées à c choisir parmi les personnes de leur sexe.
Ces dégoûtants et monstrueux mariages, si Communs-dans les maisons de détention, qu'à peine quelques prisonniers peuvent y échapper, sont-ils aussi fréquents chez les prostituées que quelques personnes semblent le croire ? Voici quels sont à cet égard les renseignements que j'ai recueillis de la bouche de tous ceux qui, par leur position, étaient à méme de faire quelques observations.
Relativement au nombre des femmes publiques
| DES PROSTITUÉES O0 adonnées à ce vice, j'ai trouvé dans les opinions une divergence extrême : les uns prétendent que toutes ou presque toutes s’y livrent d’une manière désordonnée ; d'autres m'ont assuré que le nombreen est très restreint. Cette opinion contradictoire n’était basée, chez les uns et les autres, que sur un sentiment vague, sur quelques renseignements fugitifs et prisau hasard, et nullement sur un travail fait dans le but d'éclairer cette question, ni d’après le relevé . d’un certain nombre d'observations.
. Cette contradiction tient én grande partie à ce qu'aucune de ces filles ne veut convenir qu’elle est adonnée au vice dont il s’agit; car, lorsqu'on les questionne, elles répondent avec vivacité et d’un ton d’impatience : Je ne suis que pour homme, el n'ai jamais été pour femme. Touùtes les personnes qui ont pu les étudier dans tous les instants de leur vie, et particu- Hèrement dans les hôpitaux et les prisons, m'ont assuré qu'elles gardent le silence le plus absolu sur ce point ; qu’elles ont également honte de ce vice pour elles et pour leurs compagnes qui ont l'habitude de s’y livrer; les plus adonnées à ce vice sont les seules qui, dans là prison, ne craignent pas de se montrer pour ce qu’elles sont en effet.
En général, les {rivades, — car c'est ainsi qu'on appelle celles qui se signalent par ces goûts contre nature, — sont méprisées et mal vues par les autres prostituées ; elles inspirent à quelques-unes une sorte d'horreur qui porte à les fuir et à les éviter. Pendant les réunions et les tête-à-tête qui ont lieu dans la prison, on ne leur épargne pas les reproches et les moqueries, mais toujours à mots couverts ; au milieu même de leurs disputes où elles s’injurient dans les termes les plus grossiers, elles conservent à cet égard une certaine retenue. Il n’y a que la jalousie et le besoin de se venger qui puisse les porter à se dénoncer quelquefois ; mais cela s’observe rarement.
Une femme qui tenait une maison publique de prostitution, et sujette au vice dont il est ici question,
ee red Ce rt er HABITUDES
avait fait Re uirer chez elle une très jolie fille qu’ die voulait s'attacher; cette fille sortit pour cette unique |
raison, regrettant, disait-elle, le bien-être qu’on lui procurait et les jouissances re toute espece que Sa maîtresse s’étudiait à lui prodiguer.
Une fille de bas étage voulant, dans un état voisin de l'ivresse, faire violence à une de ses compagnes : qui refusait de répondre à ses désirs, excita dans la maison un tel tapage, que la police fut obligée d'intervenir. Toutes les filles de la maison la dénoncérent au commissaire comme coupable d altental aux. mœurs. k
Quelques personnes qui m'ont donné des : renseignements pensent que c’est particulièrement chez les. teneuses de maisons de débauche que les AS EE contractent le vice en question ; ce qu’elles attribuent à l’abondante nourriture qu’on leur donne, à l’oisiveté dans laquelle elles viventet auxconversations qu’elles ont entre ellés. Mais une foule d’autres détailstendent. à me prouver que, si ces circonstances ne sont pas. Sans influence, elles n’agissent que sur un très DES nombre,et qu il faut chercher ailleurs l’origine de ces
gouts dépravés. a Une observation faite et répétée dans l’intérieur de la prison, seul lieu où l’on puisse bien étudier certains penchants dominants des prostituées, a prouvé que presque toutes les tribades appartenaient aux filles libres, et que celles qui, sous le rapport de ce vice, se faisaient remarquer par leur tendance à pervertir les autres, avaient toutes séjourné dans les . prisons civiles. Qui ne sait, en effet, que c’est dans les prisons de femmes que l'on trouve ce vice honteux le plus généralement répandu, et qu’il est peu de prisonnières qui puissent y résister lorsque la détention. … se prolonge au-delà de dix-huit mois ou deux ans? Cest vers l’âge de vingt- cinq à trente ans que les pros- .tituées sont adonnées à ce genre de libertinage, et après qu'elles ont exercé leur métier pendant six, huit : ou dix années, à moins qu'elles n'aient séjourné quel- :
RC ne, DES PROSTITUÉES REV 169
que temps dans les prisons. Si l'on en voit de jeunes et de novices dans le métier de prostituées présenter . les mêmes penchants, eiles ne s’y sont pas portées d’élles-mèmes et peuvent être regardées comme les victimes. de celles qui les ont séduites. Il est peu de . vieilles prostituées qu’on ne puisse ranger parmi les : * tribades ; elles finissent par avoir les hommes en hor- - reur et par s'associer aux voleurs et à tout ce qu'ilva deplus abject et de plus crapuleux. :
Ce qui mérite d’être remarqué ici, c'est qu il Y Ne souvent une disproportion notable d'âge et d'agrément entre deux femmes qui s'unissent de cette ma- nière ; et ce qui doit surprendre, c'est qu’une fois l’intimité établie, c’est ordinairement celle qui l'emporte par la jeunesse et les agréments qui témoigne à l’autre un plus grand attachement et un amour plus pas- sionné.. | SE | .. D'où vient cet attachement? et commentse font ces liaisons ? — Je me suis procuré dans la prison la cor- . respondance des tribades; Je l'ai toujours trouvée ro: manesque, contenant les expressions familières aux . amants, etindiquant surtout la plus grandeexaltation de l’imagination (1). Ce que j'ai vu de plus curieux à cet égard était une suite de lettres écrites par la même personne à une autre détenue : la première de ces lettres contenait une déclaration d'amour, mais d’un . Style voilé, couvert, et des plus réservés ; la seconde était plus expansive; les dernières exprimaient en termes brülants la passion la plus violente et Ia plus “éffrénée.:
Ordinairement, le défaut d'éducation ne permet pas les moyens de rapprochement qui supposentun esprit
(1) La poétesse Saph> a laissé son nom au vice des tribades:; | on l’appelle saphisme. On sait que, née d’une famille distinguée . de Lesbos et possédant de la fortune. elle ne se prostituait pas à - prix d'argent; mais elle s’entourait de jeunes filles qu’elle perver- … tissait. Parmi les fragments de ses poésies qui r ous sont restés, figure une ode qu’elle adressait à une autre lesbienne, ode qui est
2 Es AUTOS. CE A ARTE + à un
cultivé; c’est par des caresses, des soins, des attentions, des prévenances de toute espèce que les surannées et quelquefois les vieilles séduisent les jeunes. filles et parviennent à se les attacher d'une facon
vraiment extraordinaire. On voit ces vieillestravailler
avec une ardeur extrème pour augmenter leur gainelt faire des libéralités à celles qu’elles veulent séduire:
elles s’offrent pour achever leur tâche dans quelques
ateliers ; en un mot, elles déploient tout ce que peut
inventer l’art de la seduction pour compenser, par des. qualités particulières et factices, ce qui leur manque et ce qui pourrait éloigner d'elles.
Une fois ces liaisons établies, elles offrent à l'observateur des particularités curieuses que je vais faire connaître
Il n’en est pas, chez les prostituées, de l'abandon : dun amant de leur sexe, comme de l'abandon d’un amant d'un sexe différent. Dans ce dernier cas, on se console aisément; on retrouve bientôt de quoi faire oublier celui auquel les plus vives protestations d’amour n étaient pas épargnées. Mais quelle différence pour les autres ! aussi leur attachement approche-:il plutôt de la frénésie que de l’amour: la jalousie les
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un chef-d'œuvre de cette passion contre nature et dont voici la traduction par Boileau :
Heuraux qui près de toi pour toi seule soupire,
Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!
Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l’égaler ? LE € ”
Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois: Et, dans les doux transports où s'égare mon âme Je ne saurais trouver de langue ni de voix.
Un nuage confus se répand sur ma vue,
Je n’entends plus, je tombe en de molles langueurs : Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tomhe, je me meurs !
Li et. SRE PE PL RE MS EE PR ET V2 Mot AR Le GAZ nd RO REA VS EE AN TR
? divdie. la nu d’être supplantées et de are par là l'objet de leur affection, fait qu’elles ne se quittent jamais, qu’elles se suiventpas à pas, qu’elles sont ar- . rêtées pour les mêmes fautes et qu’elles trouvent toujours le moyen de sortir ensemble de Saint-Lazare.
Lorsqu’elles arrivent dans la prison, et lorsqu'on . les met à dessein dans deux dortoirs séparés, ce sont des récriminations sans fin etsouventdes désolations d'enfants, des cris et des hurlements ; elles jouentune
multitude de rôles pour rejoindre celle dont elles ne
veulent pas être séparées; elles simulent des maladies pour être mises à l’infirmerie : j'en ai vu se faire, dans ce but, des plaies et des blessures très graves. Quelqucs-unes. plus rusées que toutes les autres et maitresses consommées dans la connaissance de toutes les ressources du métier, s'appliquent, sur quelques points des parties génitales, de petits morceaux de potasse caustique, à l’aide desquels elles se procurent des ulcérations simulant à un tel point les chancres vénériens, que le médecin le plus exercé s’y trompe lui-même, s'il ne se tient pas en garde contre ces étranges fraudes. Elles ont, pour la plupart, un talent merveilleux pour imiter la gale; ce qu’elles font en se piquant, avec une aiguille rougie au feu, les parties du corps où paraît cette éruption.
L’abandon d’une tribade par celle qu’elle affection- nait devient dans la prison une circonstance qui mérite de la part des gardiens une attention particulière. Il faut que celle qui a été délaissée tire une éclatante vengeance. et de celle qui l’a abandonnée, et de celle qui Pa supplantée : de là naissent de véritables duels dans lesquels on se bat avec les vases qui servent à manger, avec les fourchettes, même avec le couteau : il en résulte des blessures quelquefois fort graves,on en à vu plusieurs de mortelles. Aussi, quand une de ces infidélités est signalée au directeur de la prison,
il est autorisé par le préfet de police à mettre dansun endroit séparé la femme qui devient par là l’objet de la haine d’une autre.
7 > Fe MœURS ET. HABITUDES PE
Ces haïines et ces fureurs chez des êtres aussi mobiles queles prostituées ne sauraientdurer longtemps; la vengeance satisfaite, la femme abandonnée cher-
che à ramener Flinfidèle, ce qui arrive quelquefois;
ou, Si elle ne peut y parvenir,elle tente de nouvelles. conquetes et remet en usage ses pernicieux talents.
Il est cependant un cas par lui-même irrémissible, et qui réclame une vengeance continuelle : c’est celui dans lequel une femme quitte une autre femme pour s'attacher à un homme et en faire son amant; ce crime, je le répète, est irrémissible, rien ne peut le. faire oublier. Mafheur à la femme qui s’en rend cou-. able ! car, si elle n’est pas la plus forte.elle est sûre d'être battue chaque fois qu’elle rencontrera celle qui se croit en droit de lui reprocher le plus sanglant affront qu'une prostituée puisse recevoir.
Cette vengeance d’une tribade délaissée, dans les circonstances que je viens de dire, offre une particularitée remarquable : c’est que, dans ce cas, on ne voit jamais les autres prostituées interposer leurs bons offices et chercher à séparer les combattantes; ce. qu'elles ne manquent jamais de faire dans les mere tes qui s'élèvent pour les motifs ordinaires. Dans ce. dernier Cas, elles regardent tout avec indifférence et laissent de sang-froid la querelle se vider. Cette manière d'agir tient-elle àquelque convention ôu à quelques usages introduits parmi elles? ou bien est-elle : le résultat du mépris que leur inspirent des êtresqui, par l’exces de leurs turpitudes, se sont ravalés au dernier degré? Je pencherais vers cette dernière ex- . plication, mais sans chercher à soutenir qu’elle soit . 4 plus exacte.
- Je tiens de plusieurs inspecteurs.et des Sardiers de la prison que les grossesses se remarquent bien plus fréquemment chez les tribades que chez le commun des prostituées qui n’ont pas encore contracté ce goût désordonné. Les mêmes personnes ont remarqué aussi que la grossesse, dans cette circonstance, devient Ie sujet des plaisanteries et des quolibets de
toutes les prisonnières, et que celles-ci n'ont pas pour :
la tribade enceinte les égards et les soins tout particuliers qu'elles s'empressent de donner aux autres prostituées, leurs camarades, qui se trouvent dans CE Cas:
On peut donc considérer les tribades comme tombées à la dernière déchéance qu'une créature vicieuse puisse atteindre ; par cela même, elles nécessitentune surveillance toute spéciale. Ainsi, il est expressément défendu, aux teneuses de maisons de tolérance, de permettre à leurs filles de coucher deux dans le même lit; on punit de plusieurs jours de pri-on celles qui, dans les inspections domiciliaires, sont trouvées couvhees Casemble ; j'ai vu retirer Pautorisation de . tolerance à une dame de maison, qui avaitété su POTES
dans le lit d'une de ses femmes.
En résumant ces détails, en considérant les be tances qui favorisent chez les prostituées le développement de ces penchants infâmes,en examinant l’âge auquel ce vice se développe le plus ordinairement chez elles, en sachant combien est restreint le nombre des prostituées qui restent dans leur métierau-delà de * trois ans, enfin en voyant la manière dontles tribades sont traitées et regardées par celles qui ne les ont pas encore imitées, je crois pouvoir conclure que, s’il est impossibie de dire dans quelle proportion exacte se trouvent les filles publiques mariées entre elles, du moins on doit approcher de la vérité en évaluant leur nombre à un peu moins du quart de la population générale des prostituées exerçant leur métier à Paris.
ù 13.— Différentes classes qu'il y a lieu d'établir dans la population des Prostituées.
Jusqu'ici, je n'ai parlé des prostituées qu'après les
avoir envisagées dans leur ensemble et comme formant une population particulière, se distinguant du reste de la Société par des mœæurset des habitudes qui la caractérisent et lui appartiennent exclusivement;
NRA. || UE
mais, si l’on examine cette classe avec soin, on ne
tarde pas à reconnaître que les êtres qui la composent présentent, sous le rapportdes goûts, des habitudes extérieures, des mœurs et des manières de vivre, des différences remarquables, dignes de fixer l’attention. — Avant d'entrer en matière, je crois utile de dire quelques mots d’une catégorie distincte de femmes, composée de ce qu’on appelle communément les femmes nes et les femmes à narties.
1° FEMMES ot — Presque toutes ces fc sont entretenues, sinon d’une manière complete, au moins en partie, et c’est pour subvenir à leur luxe età leurs prodigalités qu’elles s’adressentadroitement au public. Elles ont des habitudes spéciales, tout leur soin étant de cacher leur conduite à l’homme qui les entretient; dans les lieux publics, rien ne les distinsue des femmes les plus honnètes ; mais elles savent, aussitôt qu’elles le veulent, affecter un ton, une contenance et des regards qui sont sigmificatifs pour ceux qui recherchent cette classe particulière; elles se laissent accoster, se font suivre et reconduire, et c'est chez des amies ou dans dés maisons particulières qu’elles recoivent discrètement. |
Le prix que ces femmes attachent à leurs faveurs étant plus élevé, leur mise plus recherchée et plus décente, on conçoit qu'elles ne fréquentent guère que les hommes qui ont de Paisance et de l'éducation ; cé qui fait que quelques unes acquièrent, dans cette fréquentation, quelque chose de la bonne compagnie.
En général, ces filles sont fines, rusées ; elles possèdent à un haut degré l’art de séduire ; ce qui les rend fort dangereuses. Le nom de «femmes galantes », sous lequel on les connaît, est celui qu’elles se donnent elles-mêmes, lorsqu’elles parlent àdes personnes au Courant de leur genre de vie, et même aux agents de l’administration. |
20 FEMMES À PARTIES. — Elles se rapprochent des pré-
cédentes, mais elles en diffèrent par les caractères suivants : la beauté seule ne leur suffit pas; il faut qu’elles y joignent les grâces et les charmes d’un esprit cultivé. En général, pour être admis chez elles, il faut y être présenté par un habitué de leurs réunions ; elles donnent des dîners et des soirées ; elles vont servir d’attrait dans des salons réputés particuliers, où les tables de jeux et l'affranchissement de toutes les convenances morales attirent les libertins qui viennent y perdre à la fois leur bourse et leur santé.
Personne ne niera que les femmes qui forment les deux divisions que je viens d'indiquer ne soient de véritables prostituées : elles en font le métier ; elles propagent, plus que toutes les autres, les maladies graves et les infirmités précoces ; elles détruisent la fortune aussi bien que la santé, et peuvent être considérées comme les êtres les plus dangereux que renferme la société. Cependant, — et cela paraîtra singulier à quelques personnes, — l’administration ne peut pas les saisir et les traiter comme des prostituées : elles payent des impôts; elles se conforment extérieurement à toutes les règles de la décence; elles jouissent de tous leurs droits civils ; on ne peut leur refuser les ménagements que méritent les seules femmes honnêtes, et, par conséquent, elles échappent aux mesures de l’administration. Il est établi, per la jurisprudence, « qu une femme qui tire parti d' ehe-même, non publiquement, mais ça et là,et en se livrant à un petit nombre de personnes, peut attaquer en justice celui qui la traite de prostituée ».
Nous avons donné, au début de ce livre, la définition légale dé la prostituée; quant aux femmes galantes et à parties, les efforts qui ont été tentés, en diverses circonstances, pour pouvoir les atteindre, ont toujours échoué en l’état de la législation actuelle. Ceci expliqué, je reviens aux distinctions et aux dif- férentes classes qu'il est bon d'établir dans la population des prostituées, légalement filles publiques.
En les envisageant dans leur ensemble, on peut, en premier lieu, les partager en deux grandes classes : 1° les prostituées qui provoquent publiquement, aux fenêtres, dans les rues, sur le pas de leur porte, sur les places et les promenades publiques ; 2° celles qui ne provoquent pas, mais dont la banalité habituelle à domicile est habituelle et bien connue, qui ne renient pas cette banalité, qui laffichent même en quelque sorte, et font tout ce qui dépend d'elles pour se faire connaître. Beaucoup d'individus, appartenant à ces deux classes, passent alternativement de l’une dans l’autre, suivant que les circonstances ou leur intérêt le réclament.
Si, en fondant ces deux classes l’une dans l’autre pour n’en faire plus qu’une seule agglomération, nous les examinons de nouveau, nous trouverons qu’on peut en faire deux catégories, mais d’un autre genre: 10 les filles qui se trouvent renfermées dans les maisons publiques de prostitution, sous la direction et la surveillance d’une femme à laquelle elles sont assujetties ; 2° celles qui sont libres et abandonnées à elles-mêmes et qui ne rendent compte de leur conduite qu’à l'autorité administrative et à la police sanitaire. Dans cette seconde catégorie, il y a encore à considérer qu’un certain nombre de ces filles sont dans leurs chambres et dans leurs meubles, tandis que les autres habitent les garnis, les greniers et les réduits les plus abjects.
Comme on délivre aux filles de la seconde cAtéga rte une carte spéciale portant l'indication des visites sanitaires qu'elles ont subies, elles se sont donné à ellesmêmes un nom particulier : elles s’appellent files en carte, par opposition aux autres qui, n’ayant qu'un numéro d’ordre dans les maisons de tolérance, sont dites filles à numéro. Gette dénomination a été adoptée par l'administration, et, depuis fort longtemps, on
n’en emploie pas d'autre pour tout ce que nécessitent
l’ordre et la régularité du service.
Une autre distinction non moins tranchée est fondée
| DES PROXTITUËLS Vote sur les différences de ton, de manière, de costume des prostituées. Il est, en effet, difficile de se faire une idée du mepris que, suivant la classe à laquelle elles appar-. tiennent, elles affectent les unes pour les autres. Celles qui sont destinées aux plaisirs des grands et des hommes opulents ne jettent qu’un regard de dédain sur les femmes qui ne sont recherchées que par les fortunes ordinaires ; celles-ci, à leur tour, méprisent de la même façon la malheureuse qui ne paraît que sous les haillons de la misère.
Ces distinctions, que les prostituées établissent entre elles, sont avouées par toutes et se remarquent surtout à Saint-Lazare, lorsque les circonstances font qu’elles se rencontrent sur le même point: elles se fuient, elles s’évitent, elles ne s’asseoient pas sur le même banc, elles forment des groupes isolés, et ne Jient pas conversation ensemble. On peut dire, en général, que ces classes ne se mêlent pas, c'est-à-dire que les filles ne passent pas indistinciement de l’une dans l’autre, et successivement dela plus élevée dans la plus inférieure ; elles restent jusqu’à la fin dans celle où elles ont débuté, lorsqu'elles n’ont pas pu abandonner le métier de prostituée : ainsi l’on voit de très jolies filles débuter et vieillir dans les lieux les plus infâmes. Chacun de ces lieux étant fréquenté par une classe particulière d'hommes, elles y contractent des habitudes, un ton et des manières qui font que la fille destinée à l'artisan, au manœuvre et au maçon, se trouve déplacée avec l'officier et n’a plus ce qu’il faut pour plaire à ce dernier. Il en est de même pour celle qui a contracté l'habitude de vivre avec les classes instruites et bien élevées de la société ; elle répugne de se trouver avec des gens grossiers qui ne peuvent eux-mêmes apprécier les qualités aus la distinguent.
Cette règle peut être considérée comme générale : une fille qui a débuté dans une classe supérieure croirait déroger en passant dans celle qui vient audessous, et il est tout à fait extraordinaire qu’une
prostituée de basse classe. parvienne à s'élever à un rang supérieur.
Mais il n’est pas de règle sans exception : ainsi, lé filles qui restent plus longtemps que les autres dans Vexercice de la prostitution, ne dédaignent pas toujours de passer dans la classe qui vient immédiatement après celle où elles se trouvent; toutefois, leur nombre en est assez limité. Quelques-unes passent par tous les degrés de cette triste échelle, à mesure qu’elles vieillissent et perdent de leurs charmes. J’en puis citer un exemple remarquable : une femme des plus belles fut entretenue pendant un certain temps par un homme d’une position très élevée, qui lui donnait jusqu’à trois mille francs par semaine ; tombée de chute en chute dans la dernière misère, j'ai constaté sa présence douze ans plus tard dans une maison dégoûtante, fréquentée par le rebut et la fange de la population ; une telle déchéance s’expliquait par la faible intelligence de cette femme et par les honteuses habitudes qu'elle avait contractées.
On conçoit que ce dédain d’une classe pour une autre doive exciter des haines et des animosités de la part de celles qui se sentent méprisées : aussi, désignent-elles sous le nom de panades les filles de haut rang et de bon ton quise trouvent détenues avecelles à Saint-Lazare ; les panades ripostent à leur tour en qualifiant indistinctement de pierreuses toutes les prostituées d’un rang inférieur au leur, et ce nom de
pierreuse leur estune grave injure. attendu qu'ils’ap-
plique en réalité à une classe des plus abjectes.
Pour terminer au sujet des différences à établir dans la population des prostituées, quelques mots, nécessaires encore, feront comprendre ce que sont. les proxénètes, les marcheuses, les filles à soldats, les pierreuses ou femmes de terrain, les filles publiques voleuses, enfin les dames ou maîtresses de maison:
19 PROXÉNÈTES. — Ces femmes forment une classe à part et parfaitement distincte. Néanmoins, on peut
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dire qu’elles se trouvent partout et ne sont nulle part :
-elles existent sous l'apparence du luxe le plus somptueux et sous les haïllons de la misère; elles prennent mille formes, et trouvent presque toujours le moyen de se dérober aux investigations de la police.
En général, elles sont toutes adroiïites, insinuantes et persuasives, rarement de la première jeunesse, et ne prennent ce métier spécial qu'après avoir acquis une longue expérience dans l’exercice de la prostitw tion. Plusieurs ne se livrent à cette industrie qu’après avoir fait de mauvaises affaires à la tête d’une maison de tolérance ; quelques autres, au contraire, font du proxénétisme pour acquérir les moyens darriver à être dame de maison, grade élevé, à leurs yeux, position enviée par toutes les filles publiques.
Je ne les suivrai pas dans les hôpitaux, dans les manufactures, dans les garnis, dans les bals et les réunions des barrières et des faubourgs. Je dirai seulement que, pour la classe moyenne de filles publiques, c’est le plus ordinairement sous le titre de marchandes à la toilette qu’elles cachent leur véritale métier, en prenant pour prétexte de vendre ou de présenter aux femmes tout ce qui concerne leur toilette. Elles se font recevoir partout ; n’achetant que de vieux effets, elles sont fréquentées par des femmes de toute espèce qui viennent se défaire de ce qu’on leur donne ou de ce qu’elles ont dérobé; elles les attirent chez elles, leur prodiguent les pires conseils. et leur font faire de pernicieuses rencontres. Quelques-unes ont des spécialités, et ne s'adressent qu’à un certain genre de femmes, par exemple aux actrices et aux danseuses ; d'autres font le métier plus en grand, en- ‘tretiennent des correspondances avec la province et les pays étrangers, et envoient leurs victimes à Londres et à Bruxelles. Il est impossible de faire quelques recherches. sur les prostituées de Paris, sans voir figurer souvent les marchandes à la toilette, et sans découvrir quelques-uns de leurs tours. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que cette profession est
prise par un assez grand nombre de filles publiques, au moment où elles renoncent à l’exercice de la prostitution ; gardons-nous bien de regarder ce choix comme un retour à la vertu. à
29 MARCHEUSES. — On désigne ainsi des femmes surannées, qui, ne pouvant plus faire leur métier, s'établissent dans les lieux de débauche et y sont les auxiliaires de la prostitution. Au siècle dernier, on leur donnait le nom de pien-leré. Leurs fonctions varient suivant les lieux où elles se trouvent.
Dans les maisons de tolérance bien tenues, elles fontles commissions, accompagnent les filles au bain, les conduisent à la Préfecture de police, s’il y a lieu, et les accompagnent en ville, lorsque des particuliers les demandent; le soir, elles restent à la porte de la maison, pour indiquer aux passants la destination du local. Souvent même, quittant la porte, elles donnent le bras aux plus jeunes et jolies filles de l’établissement et les offrent adroitement aux passants en. rôdant autour de la maison.
Plus la police est sévère et exigeante, et plus ces femmes acquièrent de l’importance ; aussi remarquet-on alors qu'elles se multiplient rapidement. Interditon aux filles publiques un point des boulevards ou toute autre promenade fréquentée par elles, on est sûr de les y rencontrer le lendemain, donnant le bras à une marcheuse, et se faisant remarquer par leur extérieur modeste et eomposé. Il faut à ces marcheuses un genre d'esprit particulier et un savoir-faire tout spécial, qu’elles possèdent à des degrés différents.
On a désigné par extension, mais à tort, sous le nom de marcheuses une autre catégorie de femmes qu’on rencontre par les rues, qui promènent seules, et qui, n'étant plus d'âge à provoquer le désir, ne raccolent pas pour leur compte personnel. Véritables proxénètes, d’une hardiesse inouïe, sachant glisser à voix basse un mot, au milieu d’une foule, aussi bien à une femme qu’à un homme, elles ne sont en général
DES PROSTITUÉES à SL
que des complaisantes extrêmement dangereuses ; elles indiquent le plus souvent des jeunes filles, très jeunes, qu’elles logent ou font venir accidentellement chez elles, et, n’étant pas connues de la police, elles échappent aisément à sa surveillance. Ces abominables femmes, pourvoyeuses secrètes de la prostitution, sont un véritable fléau de la société : elles cherchent à surprendre la confiance des jeunes filles inexpérimentées, et, par l’appât du gain, par les séductions de la coquetterie, elles les conduisent au déshonneur. Cette catégorie de proxénètes a souvent préoccupé l'administration, il a été fait contre elle plusieurs règlements; mais ce ne sont pas des marcheuses proprement dites.
30 FILLES À SOLDATS. — Ce nom sert à désigner des
filles de la zône touchant aux fortifications (Charonne, Belleville, la Villette, la Chapelle, Montmartre, sur la rive droite, et les Gobelins, Vaugirard et surtout Grenelle, sur la rive gauche); on les nomme aussi filles de barrières, parce qu'elles se tiennent également.dans les communes populeuses qui entourent la capitale, telles que Puteaux, Courbevoie, Levallois- Perret, Clichy, Saint Ouen, Vincennes, Ivry. Elles dorment une catégorie bien tranchée : ce sont des prostituées n'ayant pas de domicile fixe, pour la plupart ; on les trouve dans les cabarets frequentes par les soldats et la lie du peuple.
Ces filles sont ordinairement d’une laideur repous-
Sante, qui les empêche d’être reçues dans les mau- vais lieux de l’intérieur de Paris. Elles ont uneallure qui leur est particulière ; leur mise n’est pas celle «les prostituées ordinaires, et sous cerapport elles ne diffèrent pas des ouvrières de la classe la plus subalterne, avec laquelle elles se confondent facilement. On trouve parmi elles beaucoup de ces laides et dégoûtantes paysannes qui arrivent tous les ans de Bourgogne et autres régions voisines, pourfaire la moisson et travailler à la terre, dans les campagnes qui entou-
rent Paris. Ces malheureuses, repoussées de toutes parts, ne sont reçues que dans les maisons à grabats où on les entasse pendant la nuit; en été, elles couchent dans les granges, dans les maisons abandonnées ou en construction, et très souvent dans Îles fours à plâtre et autres lieux ouverts; elles passent sans cesse d’une barriére à une autre, rentrent dans Paris et en sortent ; elles ont à se cacher une adresse incroyable. On a beau les chasser ; elles reviennent sans cesse, et cela avec une constance qui finit toujours par fatiguer l'administration.
L’impudeur de cette classe est portée au-delà de tout ce qu’on peut dire: dans Paris, elles accostent el entraînent leur client dans les rues désertes, nouvellement tracées et à moitié bâties des quartiers les plus lointains, et jusque sur les talus des fortifications ; hors la ville, c’est le long des sentiers et des chemins, à toutes les heures du jour, et sans être re: tenues par la présence des passants, qu’elles s’abandonnent aux soldats et qu’elles se livrent aux actes de la plus sale débauche. Malheur au père de famille qui sort quelquefois des barrières pour promener ses enfants en ces parages ! une récréation qui devait leurêtre salutaire, peut devenir pour eux Porigine des vices et la source des plus grands malheurs.
Ce sont ces prostituées qui, particulièrement en été, infectent les soldats. Comme rien ne les distingue des. autres ouvrières, et que beaucoup travaillent encore, mais de manière intermittente, la police a grand'peine à les reconnaître et à les saisir. Chaque fois qu’on est parvenu à s'emparer de quelques-unes d'entre elles, on en a presque toujours trouvé 10 sur 12 de malades ; et comment en serait-il autrement ?..
4° PIERREUSES OÙ FEMMES DE TERRAIN. — On donne ce nom, en terme administratif, à une catégorie de femmes qui ont vieilli dans lexercice de la prostitution du plus bas étage, et qui, trop paresseuses pour chercher aucun travail, sont trop repoussantes pour.
être accueillies nulle part. Celles-ci ne se montrent pas de jour ; elles sortent de nuit et vont rôder dans
les endroits retirés où elles espèrent échapper à la
surveillance de la police. Les chefs, les employées de
là prison et les agents des mœursles connaissent par
les surnoms ignobles qu’elles se donnent dans leur langage ordurier ; les médecins du Dispensaire ont remarqué qu’elles sont rarementaffectées de syphilis ;
ce qui tient à ce qu’elles ne s’exposent presque jamais
à la contracter, leur pratique habituelle étant la masturbation des individus qu’elles raccrochent.
Rien de plus dangereux que cette classe de prostituées, qui est assez nombreuse ; dans un rapport officiel que j'ai lu, on disait au préfet que leur ignominie était poussée à un tel degré, qu’elle les rendait indignes de figurer sur les registres de la prostitution, qui devraient leur être fermés . Elles s'entendent avec les pires malfaiteurs, et sont souvent de © onnivence aussi avec les pédérastes.
Les locaux qu’elles habitent sont des garnis du plus bas étage, situés pour la plupart dans des ruelles infectes, ou des appentis et des remises, dans les faubourgs et hors des barrières. Mais c’est toujours sur des points très éloignés de leur gîte qu’elles exercent leur hideuse industrie : toujours deux de compagnie, on les trouve le plus souvent dans les terrains vagues, auprès des vieilles usines abandonnées après faillite et qui n'ont pu trouver encore un nouvel acquéreur, et surtout au milieu des pierres de taille, des poutres et des matériaux qui encombrent les chantiers de construction ; ce qui leur a fait donner ce nom de
pierreuses. Ges femmes, pour la plupart, sont tellement repoussantes, qu’elles effraieraient les hommes
parleurlaideur ; aussi recherchent elles tousleslieux
sombres et retirés, les marches et les colonnes des
vieux édifices, déserts la nuit, les bords du fleuve, les
escaliers des quais, le dessous des ponts ; c’est là qu’elles exercent, toujours à deux, leur abjecte infàmie dans l'ombre, ex duobus allera manw polluens
hominis memtrum, dum alia ejusdem anum lambil. Elles vagabondent ainsi en fuyant ia lumiere, et la liste des endroits qui leur sont interdits est trop longue pour étrerapportéc ici; mais elles y reviennent constamment et l'administration est obligée d’être sans cesse à leur poursuite. C'est dans cette classe que j'ai trouvé des femmes de 40 à 59 ans.
59 FILLES PUBLIQUES VoLeusEs. — La prostitution n’est, pour une certaine classe de filles, qu’un voile. qui leur sert à cacher une autre industrie ; leur véritable métier est de voler et de favoriser les voleurs et filous de toute espèce. Celles qui sont encore passables et assez jeunes pour ne pas paraître ridicules en se prostituant, restent dans l'intérieur de Paris, et sont toujours groupées de manière à se secourir mutuellement.
Elles ont deux façons d'opérer. Les unes n’abordent, en général, que des personnes qui, par leur âge et leur extérieur, paraissent incapables de les écouter; on les repousse avec force, un débat s'engage, et. c’est pendant cette lutte que le vol estconsommeé. Les autres, au contraire, guettent les jeunes gens; dès qu'elles en aperçoivent un venant de leur côté, vite elles l'entourent, au nombre de sept à huit, et le dévalisententiérement; sile jeune homme veut se défendre et crier, elles l’accablent d'injures ; leurs souteneurs arrivent alors, comme pour les secourir. et, parleurs menaces et souvent leurs coups, forcent informe à. la retraite.
Ces vols sont fréquents; mais très peu parviennent à la connaissance de l’administration. On comprendra, en effet, qu’on ne vient guère les dénoncer et que les gens volés, instruits par l'expérience, se contentent de la lecon reçue. Qui voudrait, par l’éclat d’une procédure, où il faudrait comparaître comme plaignant, s’exposer à la malignité du public, qu’on trouve toujours, dans ce cas, plus disposé à railler qu'à plaindre les malheureuses victimes ?
Quant aux prostituées voleuses qui sont vieilles et décrépites, elles exercent leur métier dans les faubourgs et les communes voisines des fortifications : elles suivent les ivrognes; elles rôdent autour des cabarets pour reconnaître les hommes isolés, et les dévalisent sans qu'on s’en aperçoive. [Lestrare qu’el- . les n'aient pas de complices, qui appartiennent à la dernière classe des filous.
Ces filles voleuses ont avec les filles à soldats et les pierreuses la plus grande analogie; elles ne diffèrent entre elles que par les différences que je viens d’indiquer.
Quelques prostituées ne craignent pas de prendre dans le gousset de ceux qui les abordent la bourse ou la montre ; mais elles ne regardent pas ceci comme un vol: c’est, disent-elles, une liberté qu'elles doivent avoir, et elles se vantent alors de «faire leurs affaires ». Il en est de même des hardes qu'on leur loue ou qu’on leur prête; elles ne se croient pas voleuses
pour les emporter.
G Dames ouMarrRessEes DE Maison. — Faut-il classer parmi les prostituées les femmes qui se trouvent à la tête des maisons de débauche, et qu'on désigne, depuis un temps immémorial, par un nom expressif bien connu du peuple, mais que l'administration, plus réservée en son langage, appelle dames de maison ou #n2a1ilresses de maison, nom qu'elles se sont donné à elles-mêmes ?
Toutes ces femmes, avant de Pate une maison de. tolérance, n’ont pas été des prostituées ; quelquesunes sont mariées et vivent avec leur mari; mais le plus grand nombre, avant d’arriver à cette position, ont fait trafic de leur corps, et ont été inscrites comme telles sur les registres de la police. C’est donc une classe mixte et particulière, qui joue un grand rôle dans toutce qui regarde le régime administratif et sanitaire des tilles publiques ; elle sera, dans cette etude, l'objet d’un chapitre spécial.