‹ La prostitution clandestine à ParisChapitre 89 sur 131 · MOIS · texte numérisé non relu

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Dans les obligations, trop nombreuses, imposées aux filles inscrites, il y en a de bien surannées, que Ton pourrait facilement faire disparaître. Ce qui me paraît le plus indispensable, c'est Y Avis important qui termine cette feuille. On indique dans quelles conditions les filles enregistrées peuvent être rayées des contrôles de la prostitution.

Il serait très utile que cet avis* fût signalé à l'attention des filles, d'une façon toute spéciale. Il devrait être imprimé en très gros caractères, et avec une encre de couleur voyante, de manière à frapper les yeux et l'esprit. Au lieu de se trouver sur une feuille volante qui se perd trop aisément, il devrait figurer dans un carnet ou livret particulier que Ton égarerait moins facilement. Je souhaiterais même qu'il fit partie intégrante de la carte ; il passerait ainsi sous les yeux de la fille inscrite, au moins deux fois par mois. En indiquant, d'une façon spéciale, aux prostituées le moyen de sortir de leur triste situation, pour rentrer dans la vie de l'honnêteté et du travail, on provoquerait des réflexions qui pourraient être salutaires et déterminer d'énergiques résolutions chez celles qui ne sont pas dénuées de sens moral. Il faut que la prostituée sache qu'elle n'est pas rivée àjamaisàcette existencedeshonorante.il serait nécessaire, lorsque la carte est délivrée à une fille, qu'on lui fit remarquer avec insistance qu'elle sera rayée des cadres de la prostitution, le jour où elle sera sérieusement décidée à reprendre la vie régulière de l'ouvrière. Si j'insiste, d'une façon particulière, sur ce point, c'est que j'ai observé, dans plusieurs circonstances, des femmes qui, depuis un an ou deux ans, avaient renoncé à la prostitution pour reprendre les habitudes des ouvrières tranquilles, et qui, néanmoins, se rendaient régulièrement à la visite du dispensaire, ne sachant pas qu'elles pouvaient obtenir leur radiation.

L'administration facilite cependant les radiations, dans une large mesure. Je dois même ajouter que lorsqu'elle apprend que d'anciennes filles ont renoncé à la prostitution, elle ferme les yeux et évite de les tourmenter, bien qu'elles n'aient pas demandé et obtenu régulièrement leur radiafion. C'est ce qui explique le nombre considérable des filles disparues que l'on ne recherche pas, que l'on ne tracasse pas, parce qu'elles sont retournées à une vie régulière et normale. En agissant ainsi on se conforme, du reste, aux instructions très sages données par M. Gigot. Voici, à ce sujet, les recommandations prescrites :

LA PnOSTITUTION CLANDESTINE A PARIS

« La recherche des filles disparues doit être faite avec la plus grande circonspection.

« Les inspecteurs devront se borner, à l'égard des filles disparues qui seraient rentrées dans leur famille, qui se livreraient à un travail honnête ou qui ne paraîtraient plus tirer leurs moyens d'existence de la prostitution publique, à faire connaître, par un rapport particulier, la situation actuelle de ces femmes.

« Ils n'amèneront au Bureau administratif que les filles disparues qui seraient trouvées dans des maisons de tolérance, chez des filles publiques ou dans des lieux publics ouverts à la prostitution, et celles qui, rencontrées sur la voie publique, dans une maison garnie ou particulière, ne seraient dans aucun des cas d'exception sus-énoncés. »

Les différentes causes de la radiation sont : 1° radiation par la mort; 2° radiation pour cause de mariage; 3° radiation parce que les femmes ont trouvé quelqu'un qui fournit à leur entretien: 4° radiation parce que les femmes ont recommencé à travailler. Il y a, en outre, les femmes qui sont disparues. Les motifs de la disparition des femmes sont variables : quelques-unes sont parties pour la province, avec ou sans passeport; d'autres ont renoncé à la prostitution. Il y en a également un certain nombre figurant dans la catégorie des disparues qui continuent néanmoins leur métier de prostituées et négligent de se rendre à leur visite. Il y a, par suite, suivant les motifs de la radiation, une radiation définitive et une autre, qui est provisoire. Voici l'indication des radiations qui ont eu lieu de 1878 à 1887.

Radiations de 1878 à 1887.

1 par décès

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.2 £ 1 par mariage

* o \ comme ayant des

% 3 f moyens d'existence

W t* F comme vivant de

\ leur travail

Total. . .

il (

os .2 { disparues

Comparativement à ce tableau, nous pouvons indiquer les radiations des deux dernières années :

Radiations par décès 11 \

— par mariage 16 ' 835

— par reprise du travail 14 (

— disparues 794 )

Radiations par décès 11

— par mariage 25 M 523

— par reprise du travail 31

— disparues 1456

Le mariage est une des causes de la radiation. Il y a, tous les ans, un certain nombre de femmes qui échappent à la prostitution par le mariage. Dans la période décennale, le chiffre le plus fort est de 14 pour Tannée 1879, mais il devient plus considérable plus tard et, en 1895, il est de 25. Il semble étrange que ces malheureuses filles trouvent des hommes disposés, non seulement à les retirer de la fange, mais encore à les épouser.

Il y a là certainement un de ces phénomènes psychologiques qui rentrent dans les bizarreries du caractère humain. Ces excentricités s'expliquent par la passion qu'un homme peut éprouver pour la femme, quelque bas tombée qu'elle soit. Le milieu social, plus ou moins élevé, dans lequel on a vécu, n'est pas toujours un frein suffisant pour empocher de pareilles folies. Quand des fils de famille ont eu la faiblesse d'épouser des filles entretenues, prostituées élégantes qui avaient laissé des traces de leur passage dans tous les cabarets à la mode, on s'explique que des ouvriers n'aient pas hésité à chercher une compagne parmi les prostituées. J'ai signalé, dans le chapitre premier, les aventures d'une femme, aussi connue à Paris comme prostituée que comme proxénète, qui a trouvé, dans les dernières années de sa vie, un jeune homme de bonne volonté et de famille honorable, qui n'a pas hésité à l'épouser. Celui-là a vendu son nom, déterminé par le sentiment le plus bas, le désir d'avoir de la fortune, trouvant, comme l'empereur Vespasien, que l'argent, quelle que soit son origine, sent toujours bon; mais combien d'autres ont été guidés par des impressions, en apparence

472 LA PnOSTITUTION CLANDESTINE A PARIS

plus élevées! Tel a cédé à un sentiment d'ordre supérieur, qui le poussait à vouloir réhabiliter une créature tombée; tel autre a été entraîné par la passion brutale, qui avait pris possession de tout son être, au point de faire taire la froide raison. Pour beaucoup, il y a eu dans une pareille détermination, l'acte inconscient d'un homme qui cherche une compagne, sans se soucier du milieu où il la trouve.

Il n'y a pas à prétendre que les hommes qui ont donné leur nom à une prostituée l'aient fait par ignorance de la situation spéciale de cette femme. Cela a pu arriver à certains, de la bonne foi desquels on a abusé; mais, pour la plupart, c'est en connaissance de cause qu'ils $ont allés jusqu'au mariage.

Quelques-unes de ces unions n'ont pas marché plus mal que tant d'autres mariages accomplis dans des conditions plus ou moins normales ; mais, dans certains cas, ces unions n'ont pas eu une longue durée, le mari reprochant quotidiennement à sa compagne sa vie antérieure; la femme, fatiguée des discussions sans cesse renouvelées, trouvait l'existence en commun insupportable et, pour y échapper, elle se laissait aller à reprendre les habitudes d'autrefois. Il en est, parmi ces prostituées qui, après avoir repris la vie régulière, n'ont fait aucun effort pour conserver cette situation.

Un exemple récent m'a vivement frappé, en raison des circonstances exceptionnelles qui avaient entouré le mariage, puisque le mari est mort sans savoir qu'il avait épousé une prostituée.

Voici le fait: L... Louise, née dans le IIIe arrondissement de Paris, en 1870, s'était livrée à la prostitution clandestine pendant trois ans, lorsqu'elle fut inscrite au mois de mai 1889 et devint une pensionnaire d'une maison de prostitution.

Dans les visites qu'elle faisait à sa grand'mère, elle eut l'occasion de rencontrer, plusieurs fois, un ouvrier tourneur en cuivre, habitant dans la même maison; cet homme, qui ignorait sa situation de fille inscrite, demande à l'épouser. L... s'empresse de quitter la maison de prostitution, pour s'installer chez sa grand'mère. On laisse cet honnête ouviier dans l'ignorance des antécédents de L... Le mariage eut lieu le 19 septembre 1891, à la mairie du IIP arrondissement, avec cette particularité que la mariée était habillée en blanc et qu'elle portait des ileurs d'oranger. Le mari

INSCRIPTION ET REGLEMENTATION

meurt le 18 juin 1892. Sa veuve s'est empressée de retourner à ses anciennes habitudes. De nouveau, elle s'est fait inscrire, et à la fin du mois de juin 1892, quelques jours à peine après la mort de son mari, elle était pensionnaire dans une maison publique. Les fleurs d'oranger qui avaient couronné son front étaient restées sans vertu; la vie régulière et honnête n'avait pas eu d'influence sur ses dispositions.

Si le mariage est, parfois, sans effet sur les destinées futures de ces créatures, il semble que le labeur quotidien, quelque pénible qu'il soit, produise des résultats meilleurs et plus durables. Les femmes qui ont le courage d'abandonner la prostitution, pour reprendre le travail honnête, mettent l'obstination la plus énergique à persister dans leur résolution. Les fatigues, les privations de toute sorte n'ébranlent pas leur détermination. Celles-là ont horreur de leur vie passée et plutôt que de recommencer cette existence de débauche, elles n'hésiteraient pas à avoir recours au suicide. C'est à ces malheureuses, à ces vaillantes, qu'il faudrait tendre une main bienveillante et secourable 1

A la carte actuelle, on devrait substituer un carnet ou livret spécial, avec photographie de la personne inscrite. On serait sûr, dans ces conditions, qu'il n'y a pas substitution de personne et qu'une fille saine, mais remplie de bonne volonté, ne se présente pas à la visite du dispensaire, au lieu et place d'une camarade dont la santé pouvait être douteuse.

Le carnet contiendrait en grosses lettres et en caractères distinctifs l'avis essentieFqu'on peut être rayée des cadres de la prostitution, dans les conditions mentionnées plus haut. Ce carnet qui porterait la mention régulière des visites du dispensaire, pourrait avoir un signe distinctif, appelant l'attention du médecin, lorsque la femme a été reconnue syphilitique et qu'elle est dans la période de la transmission possible d'accidents spécifiques. Pour la femme en carte, comme pour la femme en maison, ce signe spécial aurait pour résultat une investigation plus minutieuse de la part du médecin, puisque cette femme doit rester suspecte pendant une période déterminée.

Ce ne serait pas une difficile innovation que de substituer le carnet avec photographie à la carte actuelle. Ce mode de faire existe dans la plupart des États où la prostitution est soumise à la régie-

mentation. 11 serait également nécessaire de visiter les prostituées plus fréquemment. Les filles en maison devraient être soumises à l'examen médical deux fois par semaine; les filles en carte devraient être dans l'obligation de se rendre régulièrement au dispensaire une fois par semaine, à jour fixe. On verra plus loin qu'en Allemagne, en Autriche, en Roumanie, en Russie les prostituées sont visitées deux fois par semaine.

Dans la question de la prostitution, c'est la réglementation et Tinscription qui dominent toute la situation. Il est indispensable d'apporter dans l'examen de cette matière les soins les plus minutieux en faisant connaître l'opinion de beaucoup de ceux qui nont pas reculé devant l'étude de ce grave problème.

Récemment, M. le garde des sceaux Trarieux (1), dans la discussion du projet de loi sur la prostitution, disait au Sénat, après avoir fait remarquer que le législateur devait tenir compte des passions, même des passions mauvaises : « La question est vieille comme le monde. Nous la trouvons traitée dans le Deutéronome ; les pères de l'Église s'en sont expliqués et saint Augustin lui-même, de Qrdine, dit que supprimer les courtisanes serait mettre partout le désordre. » Cette parole de saint Augustin ayant été mentionnée dans beaucoup des ouvrages qui ont été consacrés à cette étude spéciale, il semble nécessaire de donner intégralement le passage tiré du livre de ce savant père de l'Église : « Quoi de plus abject, quoi de plus vain, quel mélange plus complet de beauté et de laideur que les courtisanes, les marchands de femmes et tous les autres fléaux de ce genre? Supprime les prostituées, les passions bouleverseront le monde ; donne-leur le rang des femmes honnêtes, l'infamie et le déshonneur flétriront l'univers. C'est pour cela que cette race, la plus impure par sa vie et ses mœurs, appartient en même temps, de par les lois de l'harmonie, à la condition la plus vile (2). »

Cicéron (3) dit de son côté : « Si quelqu'un pense qu'il faille

(1) Journal officiel du 29 mai 1895.

(2) Saint Augustin, de ordine, lib. H. cap. iv, § 12 [Palhologiœ, tomus XXXII, Accurante, J. P. Migne, 1845).

(3) Oratio pro Cœlio, XX.

INSCRIPTION ET REGLEMENTATION

défendre à la jeunesse tout commerce avec les prostituées, je ne puis nier que celui-là soit un homme très austère; mais ses principes s'accordent trop peu avec notre siècle ou même avec la coutume et la tolérance de nos ancêtres. Quand donc, en effet, s'est-on abstenu de ce commerce? Quand l'a-t-on blâmé? Quand ne l'a-t-on pas permis? »

Horace (1), à son tour, s'exprime ainsi : « Il est des gens qui ne veulent caresser que des matrones, revêtues de la longue robe dont la bordure de pourpre traîne sur les talons; d'autres, au contraire, n'ont de goût que pour les pensionnaires d'un lupanar infect.

« Un homme connu sortait un jour d'un de ces lupanars : « A la bonne heure, lui dit le sage et divin Caton, c'est là que les hommes jeunes doivent descendre quand d'infâmes désirs gonflent leurs organes; mais il est déloyal de chevaucher la femme d'autrui. »

Après ces citations empruntées à quelques-uns des écrivains de l'antiquité, il est utile de mentionner les opinions des auteurs modernes. En France, à quelques rares exceptions près, les médecins et les syphiligraphes, en particulier, sont partisans de l'inscription. Beaucoup de philosophes sont du même avis. Nous allons mentionner l'opinion de quelques-uns des écrivains modernes.

Dans le congrès international médical de 1867, le Dr Maugeot dit : « Au nom des intérêts les plus élevés, nous tenons pour les plus grandes rigueurs dans les mesures administratives, non seulement pour les femmes publiques el soumises, mais vis-à-vis de ce qui touche plus ou moins à la prostitution clandestine. Toute cette catégorie appartient, selon nous, aux établissements insalubres et doit subir la réglementation. »

En parlant de l'inscription, le Dr Rollet a écrit : « Elle est la base de toute organisation ayant pour but soit la répression morale, soit l'assainissement de la prostitution. Il est impossible, en effet, de soumettre les prostituées aune surveillance régulière et à des visites sanitaires, sans les avoir sous la main, c'est-à-dire sans que leur nom, leur domicile et leur état civil soient couchés sur un registre de police. »

Nous trouvons émise dans le livre du Dr Mireur (2) l'opinion

(1) Satire 2.

(2) La syphilis et la prostitution, page 219. 1875, G. Masson, éditeur.

suivante sur la prostitution : « L'histoire des siècles passés sera l'histoire des siècles à venir. La prostitution a été de tout temps, elle sera toujours. Destinée à survivre aux poursuites dont elle deviendra l'objet, elle restera attachée à l'humanité comme une plaie incurable. Résignons-nous donc à la considérer comme une nécessité malheureuse, mais indestructible. »

Maxime du Camp (1) donne l'avis suivant, au point de vue de l'inscription : « Ces femmes qui se sont placées elles-mêmes hors de la moralité, ne doivent-elles pas, au nom d'un intérêt supérieur et sans danger pour le respect impérieusement dû à la liberté individuelle, être mises hors la loi? Elles ont fait retour à la vie purement animale : sont-elles dignes de jouir des garanties de la vie civilisée qu'elles outragent? Il faut que l'administration compétente puisse inscrire d'office toute fille insoumise malade ou qui aura été surprise en récidive flagrante de faits de débauche. »

Le Dr Martineau (2) s'attache à démontrer que la prostitution, étant un métier, doit être réglementée comme les industries insalubres. Sa thèse, soutenue avec beaucoup d'énergie et de logique, doit être reproduite dans ses lignes principales : « La prostitution est un métier, aussi bien pour les femmes enrôlées dans les maisons publiques, les femmes en carte, soumises au contrôle de la police, que pour les femmes qui, quelle que soit leur vie sociale, se livrent à la prostitution clandestine, à la seule fin de gagner leur vie, d'augmenter leur salaire, dy trouver des compléments pécuniaires pour satisfaire leur luxe.

« C'est un métier alors que la femme cherche, non un moyen de gagner honnêtement sa vie, mais des facilités de se prostituer plus facilement en se plaçant dans les brasseries, dans les restaurants, en établissant des boutiques de parfumerie, de papeterie, de parapluies, d'articles de Paris, de cabinets de lecture, etc., etc.

« C'est un métier, alors qu'elle va se livrer dans ces maisons de passe, si nombreuses à Paris, non pour satisfaire ses passions sexuelles, mais pour augmenter son luxe et ses moyens de briller.

« A ce titre, elle doit, comme tous les métiers, être soumise aux lois et règlements que l'hygiène commande, que la police communale ou générale surveille. Elle doit notamment, suivant la loi de

(1) Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, tome III, page 490.

(2) La prostitution clandestine, 1885, pages 463, 164, 165.

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commodo et de Vincommodo^ être entourée des garanties effectives d'une surveillance attentive et assidue; elle doit ôtre soumise, en un mot, à la réglementation, à la surveillance que la police communale applique à l'industriel, au commerçant, au négociant qui. sous peine d'amendes, de prison, ne peuvent établir des industries nuisibles et dangereuses à la santé individuelle ou générale, vendre des produits avariés ou falsifiés, introduire dans le pays des denrées, des aliments susceptibles de propager des affections contagieuses, des affections parasitaires.

« Toutes les industries nuisibles à la santé publique, à la santé des habitants, telles que les professions insalubres, les fabriques de noir animal, etc., sont soumises à des lois et règlements. Pourquoi donc la femme se livrant à la prostitution, profession nuisible au premier chef, puisqu'elle est un foyer immense de maladies, d'affections contagieuses, échapperait-elle à la loi, aux règlements de police? Pourquoi les industriels qui facilitent la prostitution clandestine seraient-ils à l'abri des sévérités de la loi?

« La syphilis n'est-elle pas aussi nuisible, aussi malfaisante pour la santé publique que les industries signalées plus haut? N'exercet-elle pas une influence pernicieuse non seulement sur l'individu, mais encore sur la nation, alors qu'elle entrave la reproduction, la génération, qu'elle produit l'abâtardissement, la dégénérescence de la race? Il suffit pour cela de rappeler les nombreux avortements que la syphilis provoque, la" nombreuse mortalité qui atteint les enfants issus de parents syphilitiques, les maladies générales constitutionnelles ou diathésiques qui se développent chez les descendants des syphilitiques.

« La prostitution clandestine, ainsi que toute industrie frauduleuse, doit être poursuivie, doit être défendue; cette industrie est des plus dangereuses, puisqu'elle compromet, jusqu'à un certain point, l'existence de la nation entière, en facilitant la propagation de la syphilis. »

On ne saurait mieux dire. La prostitution doit ôtre considérée comme une profession d'une nature particulière. Lorsque la femme fait le métier de prostituée, elle fait commerce de son corps, qu'elle livre au premier venu, pendant une période qui varie suivant des conventions acceptées de part et d'autre. Son corps est une marchandise qu'elle vend plus ou moins cher, suivant qu'il a des qualités

plus ou moins reconnues. La prostituée qui trafique de son corps comme d'une denrée fait un commerce public reconnu par elle et reconnu par tout le monde. Ne doit-elle pas, dans ces conditions, être soumise à certaines règles auxquelles sont soumis les marchands de produits plus ou moins sains? La prostitution est une industrie nuisible, puisqu'elle peut être la cause de maladies contagieuses; elle doit, par suite, comme tous les métiers nuisibles, être atteinte parles ordonnances de police.

J'ai fait connaître en 1888 (1), ce qui s'était produit en 1887, à l'Académie de médecine de Belgique, à l'occasion de la discussion sur la prostitution ; il n'est pas inutile de rappeler que l'Académie de médecine de Belgique, dans sa séance du 29 octobre 1887, a voté à l'unanimité des membres présents, une série de propositions dont la plus importante est la première, qui assure, en définitive, la nécessité scientifiquement reconnue de la réglementation de la prostitution; elle est ainsi conçue :

« L'Académie estime que la réglementation de la prostitution est nécessaire pour restreindre la propagation des maladies vénériennes. »

Dans le résumé de la discussion de l'Académie de médecine de Belgique, j'ai eu soin de développer l'idée soutenue par le Dr Marlineau que la prostitution doit être considérée comme une profession spéciale et que. la femme qui se prostitue vend son corps, comme elle vendrait une marchandise quelconque et qu'elle doit, par suite, être astreinte à des règlements particuliers.

Dans une revue (2) créée spécialement pour combattre la réglementation, nous avons trouvé un document important : c'est un rapport dû à la plume de M. Jeanhenry, ancien procureur général suisse, chargé d'être l'interprète d'une commission législative instituée pour examiner un projet de code pénal. Nous croyons devoir donner quelques extraits de cet important travail qui renferme sur la prostitution des développements d'une grande portée :

« La prostitution est vieille comme le inonde. Elle a été pratiquée dans tous les temps, sur toutes les latitudes et dans tous les pays. En outre, elle n'a pas toujours eu le mauvais renom dont elle

(1) La prostitution devant V Académie de médecine de Belgique , Paris, Àsselinet Houzeau, éditeurs.

(2) Hevue de morale progressive iaoùt 1892).

jouit aujourd'hui. Dans l'antiquité grecque, la courtisane était respectée à l'égal de la mère de famille. Elle remplissait un rôle et exerçait une véritable fonction sociale. La débauche était, comme on le sait, pratiquée dans les temples de Corinthe, de Paphos et autres lieux. Et les femmes ainsi destinées à la prostitution sacrée, qui était en rapport direct avec le culte des divinités païennes, ne sont que le prototype des prostituées de nos jours.

« Il était réservé à la société moderne de faire de la prostitution un vice et de poursuivre de son mépris, mais non toutefois de son dédain — ce qui aurait peut-être mieux valu — les femmes qui en vivent. L'augmentation croissante de la population, les difficultés de la vie, l'amour du plaisir et de la sensualité, les raffinements de la civilisation, les habitudes d'oisiveté et de luxe, l'insuffisance des salaires, ont poussé à une progression effrayante de la prostitution, qui est devenue aujourd'hui un fait social de la plus haute gravité. La santé, la moralité, la vigueur, la virilité des peuples, sont mises par elle en péril. Elle a pris place à côté de l'alcoolisme, comme une des principales questions sociales dont la solution s'impose à bref délai et elle fait, en ce moment, l'objet des méditations de tous ceux qui s'intéressent au bien public.

« Mais il serait inutile de se dissimuler que la prostitution est d'autant plus difficile à combattre qu'elle repose sur une véritable loi naturelle. La nature, en effet, dans son désir intense de vivre, n'a rien négligé pour assurer son éternité. Elle pousse de tout son pouvoir, par l'acte générateur, à la procréation de nouveaux ôtres et à la perpétuité de l'espèce.

« Dans le monde végétal, dans le monde animal, chez les peuples à l'état d'enfance, le rapprochement des sexes s'opère, suivant cette loi naturelle, avec la plus absolue liberté. Mais plus une société s'affine et se civilise, plus les conventions sociales, les usages, les mœurs, les lois tendent à modifier l'état de nature, ce qui n'était que l'obéissance à une loi naturelle devient un acte répréhensible et défendu par la morale s'il ne s'accomplit pas dans certaines conditions préalablement déterminées. Ainsi, partout où règne la monogamie, l'acte sexuel accompli en dehors du mariage est envisagé comme immoral.

« Or, dans une société aussi compliquée que la nôtre, il n'est malheureusement pas donné à tout homme — car c'est ici que nous

entrevoyons le véritable remède — de pouvoir se marier à l'heure voulue par la nature. Entre l'âge de la puberté et celui où la position qu'il s'est faite dans le monde lui permet de prendre femme et de se créer un foyer, le jeune homme ne peut donner satisfaction à ses besoins sexuels qu'en violant les conventions sociales. Le rapprochement des sexes qui se présente comme un besoin physique plus ou moins impérieux, suivant les tempéraments, ne peut se produire que dans des conditions anormales. La prostitution qui n'est pas l'obéissance pure et simple à la loi naturelle du rapprochement des sexes, mais un produit artificiel de la civilisation, est née de ces circonstances. La femme, voyant l'empire que, par ce côté, elle exerçait sur l'homme, s'est fait payer ses services. Au lieu de s'abandonner, elle s'est vendue. Or, du jour où certaines femmes ne se sont plus données, mais vendues, le rapprochement des sexes a cessé d'être pour elles l'obéissance à une loi naturelle, il est devenu une véritable industrie, un moyen de vivre et même de s'enrichir.

« A partir de ce moment, la prostituée s'est dégagée de la femme, dont l'homme est devenu doublement tributaire. La prostitution a lini par avoir sa source dans la misère et l'insuffisance du salaire féminin. La question des mœurs vient se perdre ainsi, comme l'affirmait, il n'y a pas longtemps, M. le professeur Ch. Secrétan, dans la question économique, dans la question d'existence. Et, dans les complications grandissantes de notre société, avec ses besoins toujours nouveaux et ses exigences croissantes, il s'est trouvé des gens pour se livrer à l'exploitation systématique de la misère de la femme et des faiblesses sexuelles de l'homme. La prostitution s'est organisée, perfectionnée, affinée, et elle a marché à la conquête du monde. Elle est aujourd'hui reconnue par la plupart des États, qui l'envisagent comme une institution sociale, indispensable aux exigences de la santé publique. A force de vivre avec elle, en contact pour ainsi dire permanent, la société a fini par la tenir réellement pour un « mal nécessaire ». Nous ajoutons que la science médicale a contribué puissamment à ce résultat, en montrant les dangers que faisaient courir à la santé des populations ces rapprochements sexuels anormaux, en insistant pour que des mesures énergiques vinssent arrêter le développement des maladies contagieuses terribles que peut engendrer l'acte sexuel. »

INSCRIPTION ET HK(.LKM ENTATIOX 481

Nous arrèlons ici les considérations, 1res importantes et très élevées, développées par M. Jcanhenry; mais pourquoi cette contradiction entre ces prémisses et ce qui suit? Après avoir reconnu que la prostitution était une industrie, pourquoi se prononcer cependant contre la réglementation ! M. Jcanhenry arrive à dire que la maison de tolérance est une véritable institution de F Etat, pour les partisans de la réglementation; qu'elle est surveillée et protégée par la police qui la signale à la jeunesse comme un asile sûr! Nous aurons à discuter ces assertions lorsque nous réfuterons plus loin la doctrine des partisans de la liberté de la prostitution.

Signalons en opposition, avec ce dernier point de vue, l'opinion très formelle de M. le Dr Reuss (1) : « Loin de gémir, avec certains moralistes, sur le dévergondage et la corruption croissante du siècle, il vaut mieux se réjouir de l'augmentation du nombre des inscriptions qui, quoi qu'on en dise, est une sauvegarde de plus pour la santé publique. »

M. le professeur Fournier, dans son très remarquable rapport à l'Académie de médecine, sur la prophylaxie publique de la syphilis et dans la grande discussion qui en a été la suite, s'est prononcé très nettement pour la réglementation. Je ne veux pas revenir sur ce point spécial, mais il est instructif de publier un extrait (rime lc<;on professée récemment à l'hôpital Saint-Louis, leçon qui montre la gravité de la syphilis et la nécessité d'une barrière à opposer à son envahissement général (2). « Quel est donc l'intérêt pratique qui se rattache aux grandes annexions cliniques qu'a faites ou est eu train de faire la syphilis, depuis une quinzaine d'années, telles que le tabès, la paralysie générale et autres? A mon sens, cet intérêt est de montrer la syphilis pour ce qu'elle est véritablement, de la montrer plus chargée d'accidents et d'accidents graves, plus redoutable, plus dangereuse qu'on nele suppose généralement; et, comme conséquence, de nous inviter, jusqu'à nous forcer la main (si je puis parler ainsi), à nous prémunir et à nous protéger contre elle plus efficacement que nous ne l'avons fait jusqu'à ce jour. En toute logique, on mesure à la gravité d'un danger l'intérêt qu'on peut avoir à s'en défendre. Or, la syphilis étant reconnue plus grave qu'on ne se la représentait jusqu'à présent, peut-être bien cela aura

(1) Loco citalo, page 11.

(2) Bulletin médical (3 mai 1893, page 409).

pour résultat de conduire les médecins à la traiter mieux et plus sévèrement, plus longuement qu'ils ne la traitent encore aujourd'hui; peut-être bien cela donnera-t-il réveil à l'administration préfectorale, qui ne s'en préoccupe plus guère, au point de^vue prophylactique, et à nos conseils d'hygiène, qui ne s'en préoccupent jamais. »

Emile Richard, l'ancien président du Conseil municipal de Paris, dans son livre sur la prostitution (1) s'est prononcé pour la réglementation, avec certaines restrictions cependant; il s'exprime ainsi, au point de vue des inscriptions volontaires : « Ici la question de liberté se trouve singulièrement simplifiée. Si pour jouir des immunités relatives accordées aux prostituées qui acceptent do se soumettre aux prescriptions sanitaires que commande l'hygiène publique, une femme majeure sollicite spontanément son inscription sur les registres de la prostitution publique, nous cherchons en vain en vertu de quel droit on la lui interdirait. II y a là, en effet, comme une sorte de contrat entre (die et la puissance publique, qui reste maîtresse de fixer les conditions auxquelles (die est admise à exercer son métier, conditions analogues à celles auxquelles sont soumises les industries insalubres en général.

« C'est, du reste, ce qu'admettait parfaitement M. le docteur Georges Martin, qui exprimait au sein de la Commission spéciale de la police des mœurs cette opinion (pie « le traitement d'office « pouvait être imposé aux prostituées, qui demanderaient leur ins- « crïption d'office sur les registres de la police, afin de pouvoir c( exercer impunément leur commerce. »

<( Ainsi comprise, l'inscription perd ce caractère d'arbitraire* qui l'a justement fait réprouver par tant d'excellents esprits. Elle ne devient qu'une simple mesure d'enregistrement, justifiée par la nécessité de connaître les femmes qui, exerçant habituellement la profession de prostituées, doivent être astreintes à des visites sanitaires périodiques, et envoyées à l'hôpital pour y subir un traitement approprié à leur état, lorsqu'elles deviennent dangereuses pour la santé publique. » Nous aurons à revenir sur le livre et les opinions d'Emile Richard, lorsque nous étudierons le point spécial de l'inscription d'office et de l'inscription des mineures.

(1) La Prostitution à Paris. Librairie Baillière el fils, 1890, pages 107 et 108.

Tous les médecins qui ont eu à s'occuper de la prostitution clandestine et spécialement de la prostitution des mineures, médecins de Saint-Lazare ou médecins du dispensaire de salubrité, demandent, d'un commun accord, la réglementation et l'inscription.

Tout ce qui se rattacbe à la prostitution ayant été examiné, avec le plus grand soin, par l'Académie de médecine, en 1888, dans la mémorable discussion qui a suivi le rapport de M. le professeur Fournier, il est de notre devoir d'analyser cette discussion et de faire connaître les opinions des principaux orateurs.

Deux doctrines principales se sont trouvées en présence : Tune, soutenue principalement par le professeur Léon Le Fort qui demandait que l'inscription devint une peine provisoire et ne fût prononcée que par l'autorité judiciaire; l'autre, qui a eu pour porte-parole le professeur Brouardel, montrait combien il serait malaisé de faire une loi sur la prostitution en attribuant au pouvoir judiciaire seul le droit de prononcer l'inscription des prostituées. Donner quelques extraits de leur discours, c'est révéler clairement les divergences qui se sont produites particulièrement entre la doctrine professée par le Dr Le Fort et la thèse soutenue par M. Brouardel.

Le Fort qui avait étudié, à maintes reprises, cette question a montré une compétence spéciale pour révéler la faiblesse des mesures prises en dehors d'une loi précise. Partisan déterminé de l'inscription, il demandait des garanties particulières et voulait armer l'administration d'un pouvoir qu'il ne croyait trouver que dans l'application d'une décision judiciaire ; il désirait, en outre, que l'autorité paternelle qui, trop souvent, fait obstacle à l'action protectrice de l'administration, fut restreinte par l'autorité judiciaire et non par l'autorité administrative. Voici comment il s'exprime àce sujet (1) : « Quand la police arrête une mineure comme se livrant à la prostitution, par un sentiment des plus louables, elle cherche à la retirer du gouffre où elle s'enlize. Elle prévient directement la famille, lui conseille de rappeler auprès d'elle la mineure égarée; le père assez souvent remercie avec effusion l'administration, demande qu'on s'intéresse à sa fille, mais se garde bien d'envoyer l'argent nécessaire au rapatriement. Trop souvent la fille, déjà profondément viciée, refuse de retourner dans sa famille, et surtout de retourner au travail; elle

(1) Discours du 21 février 1888, pages 16 et 17.

continue son métier et après plusieurs récidives, l'administration l'inscrit d'office. Mais alors peut intervenir et intervient souvent l'autorité du père qui s'oppose à l'inscription et a le droit de s'y opposer. »

Dans son discours du 28 février (page 34) Le Fort faisait connaître complètement son opinion sur la question de l'inscription; il s'exprimait ainsi :

ce L'inscription doit pouvoir être volontaire. En fait, elle l'est quelquefois, et un certain nombre de femmes, considérant l'inscription comme une autorisation de se livrer à la prostitution, se présentent d'elles-mêmes au bureau des mœurs.

(( J'ai déjà dit que cette inscription était souvent refusée quand elle n'était inspirée que par la misère et le désespoir, je n'y reviens pas. 11 est évident que pour l'inscription volontaire, il n'est pas besoin de la garantie du pouvoir judiciaire. Ce rôle appartient d'autant mieux au pouvoir administratif que l'administration a qualité pour intervenir par des conseils, des secours matériels qui peuvent avoir pour effet de sauver la fille de la prostitution.

« L'inscription doit pouvoir être imposée aux filles exerçant la prostitution clandestine ; cela ne saurait faire matière à discussion, nous sommes tous (raccord à cet égard; mais à quel pouvoir doit être confié l'inscription? » Le Fort se prononce pour le pouvoir judiciaire. Des citations que je viens de faire, il ressort bien nettement la nécessité reconnue par lui de l'inscription imposée aux prostituées clandestines.

M. le professeur Brouardel avec sa lucidité habituelle, avec son sens pratique et sa profonde connaissance des difficultés inhérentes aux questions judiciaires, après avoir fait repousser l'idée, admise par la commission do l'Académie, d'assimiler la prostitution à un délit, a montré combien il serait malaisé d'obtenir une loi qui déciderait l'inscription des filles sur les registres de la prostitution. Pour tourner la difficulté, il a demandé à ses collègues de solliciter le vote d'une loi de police sanitaire contre la prostitution. En donnant quelques extraits de sa dissertation, nous montrerons les divergences existant entre son opinion et la manière de voir de Le Fort.

« Je vous prie (1) donc instamment de rester sur le terrain mé-

(i) Bulletin de l'Académie (séance du 13 mars 1888), page 381.

INSCRIPTION ET RKfîLRMKNTATION 485

dical on demandant une loi sanitaire, parce que le syphilis est un danger public, parce que c'est une maladie contagieuse. Ce qui distingue une loi sanitaire, c'est qu'elle est confiée à des agents spéciaux ayant une compétence spéciale, c'est que l'exécution est immédiate et que si la personne vis-à-vis de qui les mesures ont été prises les croit injustes, celle-ci peut en appeler devant les tribunaux. Nous en avons un modèle dans la loi de 1822 sur les épidémies venant du dehors. Ce sont des agents spéciaux qui l'appliquent, et nonobstant appel. Ceux qui sont punis peuvent aller en appel, et le tribunal se montre toujours très indulgent. Faites la même chose pour les prostituées et vous éviterez ainsi d'encombrer les tribunaux qui auraient non seulement à prononcer l'inscription des filles, mais encore à renouveler tous les ans ce jugement. »

Et plus loin :

« Quoi qu'il en soit, je crois que la commission pourrait se déclarer satisfaite si nous étions d'accord pour demander que lorsqu'une fille est signalée par la police», elle soit inscrite sur les registres, sauf pour la fille à en appeler devant un tribunal, qui confirmerait bu désapprouverait la mesure.

« Ainsi, l'administration resterait chargée de réprimer la provocation, de réglementer l'exercice de la prostitution, de séquestrer les filles malades pendant le temps nécessaire à la guérison des accidents transmissibles, et l'autorité judiciaire n'interviendrait que pour déclarer, si la fille proteste de son innocence, qu'elle doit être inscrite temporairement. » En ce qui concerne les mineures, il ajoute : « Il y a là une difficulté d'autant plus grave que ce sont les mineures surtout qui donnent la syphilis, bien plus que les vieilles prostituées, qui ont depuis longtemps franchi les étapes où la maladie se communique. »

L'éloquence persuasive du Doyen de la faculté de médecine a entraîné la conviction de l'Académie qui, parmi les résolutions adoptées a voté les propositions suivantes :

Article 4. — Ces divers ordres de provocations ayant pour conséquence la dissémination des maladies syphilitiques, l'Académie réclame des pouvoirs publics une loi de police sanitaire réglant et fortifiant l'intervention administrative, en particulier à regard des mineures et permettant d'atteindre la provocation partout où elle se produit.

Article 5. — La sauvegarde de la santé publique exige que les filles se livrant h la prostitution soient soumises à l'inscription et aux visites sanitaires.

Article 6. — Si l'inscription n'est pas consentie par la fille à laquelle l'administration" l'impose, elle ne pourra être prononcée que par l'autorité judiciaire.

M. le sénateur Th. Roussel était venu appuyer de son autorité morale la thèse soutenue par M. Brouardel, avant que l'Académie eût adopté les propositions que nous venons de mentionner. Son intervention dans la discussion avait aussi pour but de montrer que le grand danger de la propagation de la syphilis résidait dans la prostitution clandestine des mineures; il engageait l'Académie à exercer une influence salutaire sur la prostitution en suggérant des mesures préventives; il disait en effet (1) : « 11 peut être remédié par la loi, à ce que ce mal nécessaire de la prostitution a de plus douloureux pour notre société et de plus redoutable pour la propagation de la syphilis : je parle de la prostitution clandestine des mineures. » Après avoir analysé les causes multiples de la prostitution des mineures, après avoir signalé l'incurie des parents, incurie qui contribue, pour une large part, au développement de cette situation; après avoir montré le nombre toujours croissant des recrues que les mineures fournissent à la prostitution clandestine, M. le Dr Roussel proposa une disposition spéciale qui pourrait ôtre insérée dans une loi sur la prostitution; elle est ainsi conçue : « Toute (2) mineure de plus de seize ans rencontrée dans un état habituel de prostitution est conduite devant le juge de paix qui décide, suivant les circonstances, si elle doit être : soit remise en liberté, soit rendue à ses parents, soit placée, par les soins de V administration, dans un établissement approprié à sa rèformation morale, soit à raison de son état de santé, soumise à telles autres mesures qui seraient reconnues nécessaires dans V intérêt de la santé publique. »

A l'appui de cette disposition spéciale M. Roussel s'exprime de la façon suivante :

« 11 n'est pas nécessaire d'expliquer comment la diversité prévue des décisions du juge correspond à la différence des situations des mineures. Le juge peut se trouver et se trouvera trop souvent en présence d'une prostituée de dix-neuf ou vingt ans, tout à fait adulte

(1) Bulletin de V Académie de médecine (séance du 13 mars 1888), page 385.

(2) Loco cilato, pages 392 et 393.

au physique et au inoral, faite à son métier, l'exerçant de son plein gré, incapable d'en apprendre un meilleur, peu susceptible d'une réformation qui exigerait d'ailleurs un temps moins court que celui qui sépare do la majorité civile.

« Dans ces cas, le juge ne peut que rendre la jeune prostituée à la liberté, c'est-à-dire à la prostitution, non toutefois sans prendre les garanties voulues pour la santé publique : V examen médical et V inscription. Prise ainsi à bon escient, par la justice, cette dernière mesure pourra être prise sans remords ; elle le sera sans les inconvénients dont s'est justement préoccupée la commission de V Académie. Le juge aura de plus l'avantage de se trouver en présence non d'un fait juridiquement insaisissable de provocation publique, mais du fait de prostitution habituelle; il saura n'atteindre que les mineures dont l'avenir est déjà perdu ; il le fera sans aucun appareil judiciaire et sans les formalités et les difficultés attachées à la constatation et à la punition d'un délit. »

La proposition si importante de M. Th. Roussel ne fut pas discutée à l'Académie de médecine; mais elle a été reprise par la commission sanitaire du Conseil municipal et Emile Richard, son rapporteur, a demandé que le Conseil émit le vœu que le pouvoir législatif adoptât cette disposition. Depuis, elle a figuré, en partie, dans le projet de M. Bérenger et le Sénat a voté, le 27 juin 1895, un article qui reproduit, en beaucoup de points, la disposition de M. Roussel. Cet article est le suivant :

Article 2. — Tout mineur de l'un ou l'autre sexe, <\géde moins de dix-huit ans, saisi en état habituel de prostitution, sera conduit, après instruction ou enquête, devant le tribunal correctionnel statuant en chambre de conseil, qui ordonnera, suivant les circonstances, sa remise h ses parents, son envoi jusqu'à sa vingtième année, dans les conditions prévues par la loi du 5 août 4850, dans tel établissement de correction, d'éducation ou de réforme, ou telle famille honorable qu'il désignera ou sa remise à l'assistance publique dans les termes de la loi de 1889.

Le Sénat a substitué le pouvoir correctionnel, statuant il est vrai en chambre de conseil, au juge de paix, ce que nous regrettons. Il résulte de ce texte que la mineure au-dessous de dix-huit ans ne pourra pas être inscrite sur les registres de la prostitution, ce qui constitue une règle absolue et uniforme et a l'avantage de ne pas laisser prise à l'arbitraire. L'expression « saisie en état habituel de

prostitution » fait disparaître les inconvénients reprochés à l'article Tr du premier projet de la commission que le Sénat a repoussé, pane qu'il a trouvé impossible de défiair nettement l'action de se livrer au racolage. II est évident que les termes adoptés, en deuxième lecture1, parle Sénat ne prêtent pas à l'équivoque ; on ne peut pas se tromper; lorsqu'une personne a été arrêtée plusieurs fois pour actes de prostitution, on a bien le droit de dire, dans ces cas, qu'elle est saisie en état habituel de prostitution. Dans l'article voté par le Sénat, il y a une omission grave, puisqu'il n'est pas question des mineures malades. On peut faire remarquer cependant que le rapporteur de la commission a fait allusion à ce coté spécial, lorsque dans sa réponse à M. le garde des sceaux, en parlant des prérogatives de la Préfecture de police, il a dit : « Tout ce qui concerne la surveillance de la prostitution, tout ce qui touche à la protection de la santé publique, resterait dans son domaine. » C'est reconnaître, que, sous ce rapport, la manière de procéder actuelle est bonne et qu'il n'y a rien à changer; mais, pourquoi, lorsqu'il s'agit d'une loi spéciale sur la prostitution, laisser dans l'ombre des points qui ont une si grande importance?

M. Georges Berry a eu raison de reprendre la proposition de M. le Dr Th. Roussel; il l'a adoptée dans toutes ses parties et il Ta reproduite dans l'article 12 du projet de loi, qu'il a soumis à la Chambre des députés; il dit en effet, comme M. Roussel : a Quelle (la mineure) sera, en raison de son état de santé, soumise à telles autres mesures qui seraient reconnues nécessaires dans l'intérêt de la santé publique. »

Ce paragraphe est net, précis, ne fournit pas matière à discussion et ne permet pas de crier à l'arbitraire administratif. Ce serait une heureuse modification au texte voté par le Sénat; il est à souhaiter que la Chambre des députés l'adopte, lorsque le projet de loi du Sénat lui sera envoyé. En décidant que la mineure serait rendue» à ses parents ou envoyée dans une maison de correction ou de réforme, la commission du Sénat s'est inspirée des longues délibérations du Conseil municipal.

Nous avons rappelé cette discussion dans le chapitre III de notre livre; nous avons insisté, d'une façon particulière, dans le chapitre V, sur ce que devrait être l'asile spécial réclamé par le Conseil municipal en faveur des mineures. Nous n'avons qu'à répéter,

INSCRIPTION KT RK(iLKMKN TATION W(.)

ce que nous avons dit précédemment : lorsque cet asile existera, médecins, philanthropes, hygiénistes ou administrateurs seront ravis de n'avoir plus à constater l'inscription des prostituées mineures. Mais, jusqu'à la réalisation de ce desideratum, que doit-on faire des mineures qui vivent de la prostitution depuis plusieurs années et qui sont incapables de gagner leur vie autrement qu'en continuant le métier de prostituée, le seul qu'elles connaissent?

C'est là le nœud du problème; aussi tous les membres qui ont pris part à la discussion de l'Académie de médecine, M. le Dr Roussel, comme les autres, ont-ils été unanimes à reconnaître que les insoumises mineures étaient les plus dangereuses des prostiluées, au point de vue de la propagation de la syphilis. Presque tous ont demandé leur inscription, pourvu que l'inscription soit décidée par l'autorité judiciaire. La difficulté c'est d'obtenir que le pouvoir judiciaire prenne cette détermination et que la loi lui en donne le pouvoir. Le Fort avait dit, à ce sujet, que la conférence Molé-Tocqueville avait tourné la difficulté en disant dans son article 9 : « Les mineures ne» seront jamais inscrites; le fait par elles de s'être prostituées entraînera la détention dans une maison de correction jusqu'à leur majorité. » Ce n'est pas résoudre le problème, car toutes ces filles envoyées en correction deviendront des prostituées, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Ce sont ces difficultés qui ont poussé M. le professeur Brouardel et l'Académie, à sa suite, à solliciter une loi de police sanitaire contre la prostitution. La discussion récente du Sénat sur ce sujet a prouvé combien le Doyen de la faculté de médecine avait raison et combien il est difficile de faire une loi complète sur cette matière.

Dans ses délibérations, le Sénat a passé sous silence le point capital de la prostitution; il ne s'est pas occupé de l'inscription des filles qui vivent de la prostitution. En matière de prostitution y a-t-il rien de plus important que l'acte de l'inscription? M. le sénateur Bérenger, dans une de ses harangues au Sénat, se félicite du résultat obtenu par le vote de l'article 2 qui permet désormais d'arracher à la prostitution toutes les filles âgées de moins de dix-huit ans; mais il ne dit pas ce qu'on fera de celles qui ont plus de dix-huit ans et qui auront été saisies en état habituel de prostitution? Il laisse évidemment à l'administration le soin d'en disposer comme elle le fait actuellement en les envoyant devant la commission des mœurs qui

décide de l'inscription (1). Ne pas parler de ce grave problème, ce nVst pas le résoudre. On arrache à la prostitution des filles au-dessous de dix-huit ans, mais on ne spécifie rien pour celles qui ont dépassé cet âge?

Pourquoi ne pas dire que ces filles, qui font de la prostitution un métier, doivent ôtre inscrites? Lorsqu'on désire faire une loi sur la prostitution, n'est-il pas indispensable d'étudier tous les points de la question? Passer sous silence ou laisser dans l'ombre le coté le plus important de la prostitution, c'est-à-dire la réglementation et l'inscription, ce n'est pas donner une solution, c'est éluder la difficulté. En pareille matière il y a lieu d'avoir le courage d'examiner tout ce qui se rattache à ce sujet; il faut oser avoir une opinion et se prononcer pour ou contre l'inscription. Il ne convient pas qu'il y ait doute sur ce point. La loi doit ôtre complète. Il ne suffit pas de

(1) Pour révéler la pensée du rapporteur de la commission sénatoriale il est nécessaire de citer ce qu'il dit des droits de l'administration; en réponse à M. le garde des sceaux Trarieux, M. le sénateur Bérenger s'exprime ainsi : « M. le garde des sceaux a supposé évidemment que, du moment que nous demandons un régime légal, nous voulions dépouiller la police du droit d'arrestation; qu'ainsi toute investigation, au point de vue sanitaire, deviendrait impossible. C'est une pure erreur et nous n'avons jamais entendu rien faire de semblable.

« Le flagrant délit sur la voie publique autorise l'arrestation en vertu des principes généraux de nos lois, et nous n'entendons rien y changer.

« La femme qui racole sera donc, comme aujourd'hui, amenée devant l'autorité compétente ; elle donnera ses explications. Si, dans les faits recueillis par la police, il y a présomption que des investigations corporelles soient nécessaires, elles auront lieu dans les mômes termes qu'à l'heure actuelle. » — A une interruption de M. le garde des sceaux qui pose la question de légalité, M. Bérenger répond : « Mais ignorezvous, M. le garde des sceaux, quels sont les droits de l'administration au point de vue de la santé publique? Est-ce que, par hasard, votre attention n'aurait pas été appelée sur ce point que l'administration a toujours le droit de retenir, quand ce ne serait que pour l'isoler, l'individu dont l'état de contagion est un danger? Est-ce que vous admettriez que l'administration put laisser en liberté un individu atteint de la rage? A-l-elle besoin d'une loi spéciale et ses attributions générales ne suffisent-elles pas pour retenir dans la maison infectée par le choléra les habitants qui chercheraient à en sortir? Lui conteste-t-on le droit de détenir, de faire garder, tout au moins, dans les hôpitaux, les individus suspects de contagion jusqu'à guérison? — Et les quarantaines? L'arrivée d'un bâtiment venant d'un pays soupçonné d'infection ne donne-t-elle pas légitimement lieu & exercer les mêmes droits, non plus même sur des gens infectés, mais simplement sur des suspects? Le droit de détenir, dans ces matières, existe et a toujours existé; il en est de môme en matière de contagion syphilitique. L'ordonnance de 1778 le contient expressément, si je ne me trompe; il a été sans cesse répété et confirmé par toutes les ordonnances de police qui ont été rendues depuis. Nous ne parlons pas de renoncer à ces règles sanitaires. Tout ce qui concerne la surveillance de la prostitution, tout ce qui touche & la protection de la santé publique resterait dans son domaine. Nous ne voulons lui enlever que les attributions pénales dont elle est, en fait, arbitrairement investie. »

INSCRIPTION ET ItKCI.KMKXTATIOX 491

dire, en effet, qu'au point de vue de l'inscription, on laisse à la Préfecture de police les prérogatives qu'elle» exerçait avant la préparation d'une loi don! on désire l'application.

Qu'est-ce, en définitive, que l'inscription? C'est l'obligation, pour la femme qui vit de la prostitution, d'être soumise à des visites médicales; c'est, pour l'administration, le droit de surveiller l'exercice d'une profession malsaine. L'inscription n'oblige pas la femme à continuer son métier de prostituée; elle peut reprendre une profession honorable, l'exercer sans entraves et se faire ensuite rayer des registres des prostituées, si elle est résolue à vivre en honnête femme.

Pour beaucoup d'écrivains, il semble (pie l'immoralité de la femme ne commence que du jour où elle est inscrite sur les registres de la prostitution ; mais la dégradation morale n'a-t-elle pas commencé du jour où la femme a vendu son corps comme une marchandise? C'est la prostitution, et non l'inscription, qui constitue la déchéance morale et la flétrissure. L'inscription ne change rien à l'état ordinaire de la personne qui se livre depuis longtemps à la prostitution; il n'y a pour elle qu'une obligation, celle de faire constater l'état de sa santé. 11 ne suffit pas d'examiner la question de haut; il faut l'étudier au point de vue terre à terre, en regardant le coté pratique et la triste réalité. La créature humaine qui a choisi la prostitution comme un métier, a dépouillé, depuis longtemps, toute dignité personnelle; qu'elle soit une prostituée numérotée ou une prostituée insoumise, elle n'en reste pas moins une prostituée, dont le relèvement moral est possible, mais malheureusement trop souvent problématique. Les faits parlent plus haut que les théories et fournissent un douloureux enseignement. Prenons, au hasard, quelques exemples dans la multitude de ceux que nous avons observés.

Le 29 mai 1883 a été examinée au dispensaire de salubrité la nommée S... qui avait, à ce moment, dix-huit ans et neuf mois. Cette fille, trouvée plusieurs fois malade, avait été arrêtée quinze fois pour actes de prostitution depuis 1880; elle avait donc été saisie en état habituel de prostitution. A chacune de ses arrestations, cette insoumise faisait la promesse solennelle de se bien conduire et de travailler, mais elle recommençait chaque fois à se livrer à la prostitution. Reconduite huit fois, par les soins de l'administration, chez

ses parents, ollo les avait abandonnés, dès le lendemain de son arrivée. Envoyée, à plusieurs reprises, en correction, elle n'avait modifié en rien ses dispositions mauvaises. Lorsqu'elle a quitté l'infirmerie de Saint-Lazare, elle avait dix-neuf ans; elle n'a pas été inscrite, mais envoyée encore* en correction pour deux mois. En quoi l'inscription aurait-elle porté atteinte à la dignité morale d'une personne vouée, à jamais de son plein gré, à la prostitution?

Le 18 septembre 1883, la fille IL.., orpbeline âgée de dix-neuf ans, est reconnue atteinte d'accidents syphilitiques au dispensaire; elle avait été arrêtée, la première fois, pour actes de prostitution, le 19 août 1880. Depuis plus de trois ans, elle n'avait pas cessé de se livrer à la prostitution. La commission des mœurs n'a pas cru devoir inscrire cette fille de dix-neuf ans, qui était syphilitique cependant, parce qu'elle refusait son inscription. Elle a rendu cette personne à la liberté, c'est-à-dire à la prostitution. En quoi l'inscription aurait-elle aggravé la déchéance morale de cette prostituée insoumise?

La fille B..., qui est atteinte d'accidents syphilitiques, a été arrêtée, pour la première fois, à l'âge, de quinze ans; elle n'a pas cessé, du 22 mai 1880 au mois de mars 1887, c'est-à-dire pendant sept ans, de se livrer à la prostitution, à l'exception de quelques semaines passées au Bon Pasteur et dans un refuge. Les bons exemples et les bons conseils n'ont pas modifié ses instincts. Elle a été arrêtée, à plusieurs reprises, notamment en 1885, et il a été constaté au dispensaire qu'elle avait des accidents syphilitiques graves. Elle avait, à ce moment, vingt ans. Comme elle était orpheline, on aurait pu l'inscrire, ce qui n'a pas eu lieu cependant! Elle n'a été inscrite qu'en 1887, lorsqu'elle avait vingt-deux ans. Y avaitil vraiment nécessité d'attendre que cette insoumise syphilitique fût arrivée à sa majorité pour l'obliger à se soumettre aux visites hygiéniques absolument indispensables, en raison de sa situation permanente de prostituée et de son état pathologique si grave?

Tout récemment, au mois de juin 1895, nous avons eu à examiner au dispensaire de salubrité deux jeunes filles qui étaient également dans des conditions spéciales.

Voici une grande et forte fille de dix-huit ans, qui revient de passer six semaines en correction à Nanterre; elle a été déjà précédemment envoyée en correction trois fois, sans que son état moral

se soit modifia. Elle a commencé à se livrer à la débauche à l'âge de treize ans, et, depuis cinq ans, elle a constamment vécu de la prostitution. Elle déclare vouloir continuer à se livrer à ce métier et attend avec impatience qu'on lui délivre une carte de fille inscrite.

Dans le second exemple, il s'agit d'une mineure de dix-sept ans et demi, qui se livre à la prostitution depuis l'âge de douze ans et demi.

Cette jeune fille, qui est à Paris depuis l'âge do quatre ans, a perdu sa mère à l'àgo de douze ans et son père, tout récemment. Elle n'a jamais travaillé. Depuis cinq ans, elle a constamment vécu de la prostitution. Elle a été arrêtée huit fois pour racolage et trouvée malade trois fois; elle a été envoyée deux fois en correction. Bien entendu, elle n'a pas été corrigée, ses instincts sont restés les mômes; dès qu'elle était rendue à la liberté, elle recommençait à se livrer à sa vie de désordres. Cette mineure de dix-sept ans et demi, qui n'a plus de parents, déclare vouloir continuer le métier qu'elle exerce depuis cinq ans et demande à être inscrite sur les registres des filles soumises.

La commission de l'inscription fera-t-elle droit à la demande de cette insoumise, tout à fait adulte au physique et au moral? En quoi l'inscription changerait-elle ses habitudes? Elle avoue vivre de la prostitution et est résolue à continuer la môme existence ; qu'elle soit ou non inscrite, elle restera donc toujours une prostituée ; seulement, dans un cas, elle sera une prostituée libre de ses mouvements et échappant à tout contrôle médical; dans le cas d'inscription, elle sera obligée à des visites médicales, qui permettront de surveiller sa santé et l'obligeront à se faire soigner, lorsqu'elle sera malade. En quoi l'inscription portera-t-elle atteinte à la dignité d'une personne qui a pris pour profession la prostitution? Son âge doit-il faire obstacle à ce qu'elle soit inscrite, puisqu'elle continuera la même existence, qu'on l'inscrive ou qu'on la laisse libre? Et si cette personne, comme cela arrive si fréquemment, est atteinte d'accidents syphilitiques, son inscription ne s'impose-t-elle pas, pour sauvegarder la santé publique?

On a beaucoup discuté sur l'âge où il serait possible d'inscrire une mineure; mais on a toujours négligé de tenir compte du développement physique, souvent plus considérable chez elles que chez beaucoup de filles majeures ; on a négligé de considérer aussi que

la syphilis et la prostitution sont, pour la femme, de terribles facteurs d'émancipation !

D'après le projet de loi adopté par le Sénat, les mineures ne peuvent pas être inscrites au-dessous de dix^huit ans; ce projet sera envoyé à la Chambre des députés et sera probablement examiné en même temps que celui. qui a été déposé par M. Georges IJerry. 11 est à souhaiter qu'une décision soit prise en ce qui regarde les mineures.

Pour nous, qui avons vu les désastres occasionnés par la prostitution des mineures et qui avons constaté que, sur un personnel de 4,712 mineures, il y avait eu 2,651 fois des accidents syphilitiques, c'est-à-dire ;>G,26 pour 100, nous avons bien le droit de déclarer, fort de nos constatations et de nos recherches, que les mineures et spécialement les mineures syphilitiques doivent être inscrites, tant qu'on n'aura pas obtenu l'asile sanitaire réclamé par la sollicitude du Conseil municipal, et tant qu'une loi n'aura pas fixé l'Age où elles peuvent être inscrites.

Pour compléter l'étude sur la réglementation, il nous reste à examiner et à discuter les opinions des partisans de la liberté de la prostitution et des adversaires de l'inscription.

Les filles insoumises ne sont pas plus malades que les prostituées inscrites, disent les partisans de la liberté de la prostitution; ils ajoutent qu'elles ne sont pas plus dangereuses, et ils trouvent, en ce qui concerne leur arrestation, qu'il est inutile d'en saisir un certain nombre, du moment qu'on ne peut pas arrêter toutes les prostituées clandestines. Dans mon mémoire, Recherches sur les maladies vénériennes à Paris (l), j"ai démontré que la proportion des maladies vénériennes était plus forte chez les insoumises que chez les filles inscrites, soit qu'on établisse des statistiques comparativement au nombre des femmes ou comparativement au nombre des visites ; j'ai eu soin de faire toutes les réserves nécessaires, au point de vue des résultats obtenus par les statistiques, basées sur le nombre des visites, ce qui ne m'a pas empoché, à cette occasion,

(1) G. Masson, éditeur, 1890.

INSCRIPTION ET REGLEMENTATION 495

d'être l'objet d'attaques assez vives. J'ai montré, cependant, ce que je crois être la vérité, qu'il ne faut pas examiner un seul élément de la question et que c'est en comparant les statistiques qui ont, à la fois, pour base le nombre des femmes visitées et le nombre des visites faites qu'on arrive à la certitude. Le simple bon sens indique que plus on fait des visites, plus on a l'occasion de trouver des malades. C'est pour cela que tous les médecins qui étudient la prostitution et la syphilis préconisent des visites fréquentes ; c'est pour cela aussi que ce facteur important de la question doit être pris en considération. Les statistiques qui se trouvent dans mon livre actuel démontrent bien que, pour être exact, j'ai dû tenir compte et du nombre des unités insoumises et du nombre de fois où elles ont été arrêtées et reconnues malades ; elles démontrent éloquemment la gravité des affections trouvées chez les insoumises, qu'elles soient majeures ou mineures.

Il me parait superflu d'insister plus longtemps sur ce» point. Je dois rappeler, néanmoins, qu'à l'Académie de médecine, dans la discussion sur la prostitution, tous les orateurs, M. Brouardel comme M. Fournier, Léon Le Fort comme M. Le Roy de Méricourt, M. Théophile Roussel, ainsi que ïrélat ont été unanimes à signaler les dangers de la prostitution clandestine ; ils ont été d'accord pour affirmer que les insoumises, notamment les insoumises mineures, contribuent, dans une large mesure, à la propagation de la syphilis.

Dans une brochure publiée en 1875, M. le Dr Mauriac (1) dit :

« Dans les statistiques des malades qui sont venus à ma consultation de l'hôpital, pendant Tannée 1869 et le premier trimestre de 1870, j'ai noté, chaque fois que je l'ai pu, les principales circonstances relatives à la femme. Or, les résultats auxquels je suis arrivé, m'ont démontré, de la manière la plus évidente, que la source incomparablement la plus féconde de la contagion vénérienne, c'est la prostitution clandestine. »

Et plus loin :

« Les malades qui m'ont consulté pendant ces dix-huit mois sont au nombre de 5,008. Eh bien, sur mes 5,008 malades, 4,012 ont été contaminés par des filles insoumises et 733 seule-

(1) Diminution des maladies vénériennes dans la ville de Paris depuis la guerre de 1870-1871.

'tOG LA PROSTITUTION CLANDKSTINE A PAHIS

mont par des filles soumises. La contagion par les premières est donc cinq fois et demie plus considérable que par les secondes. »

Dans une autre brochure publiée en 1876 (i) M. le Dr Mauriac, à propos dos 1,741 syphilitiques qu'il a soignés à l'hôpital du Midi, on 1869 et pondant le premier semestre de 1870, déclare avoir obtenu de 1,633 malades des détails précis sur les femmes qui les avaient contaminés.

« Dans ce nombre, la prostitution clandestine fournit le chiffre énorme do 1,414, tandis que la prostitution inscrite no donne que le chiffre relativement très faible de 219.

« 11 en résulte que l'infection syphilitique par les premières est six fois et demie plus considérable que par les secondes; c'està-dire qu'on s'expose six fois et demie plus, en ayant commerce avec une fille insoumise qu'avec une fille soumise. »

Emile Richard (2), dans le livre déià mentionné, signale, d'après M. Charles Mauriac, les causes et l'augmentation des maladies vénériennes, dans la période de 1876-1881, que le savant syphiligraphe caractérise ainsi : 1° augmentation de la population parisienne; 2° affluence des ouvriers nécessitée par les travaux de l'exposition universelle; 3° invasion de la ville par les visiteurs de l'exposition universelle de 1878; 4° diminution de la prostitution inscrite et augmentation toujours progressive de la prostitution clandestine; l)° modifications survenues dans la surveillance et l'assainissement de la prostitution parisienne. Après cette citation, il ajoute :

« Les trois premières causes ont évidemment influé sur l'augmentation des maladies vénériennes, spécialement sur celle du chancre simple, réimporté à Paris par les ouvriers venus de province et surtout de l'étranger. Mais elles ne sauraient suffire à expliquer la proportion énorme dans laquelle elles se sont accrues. // ne parait pas contestable que la diminution de la prostitution inscrite y c'est-à-dire des femmes soumises à des visites sanitaires périodiques, et astreintes à un traitement obligatoire, nait été pour une part considérable dans ce fâcheux développement de ces affections contagieuses. C'est du reste l'avis de tous les médecins bien placés pour étudier cette question. »

L'appréciation d'Emile Richard est d'autant plus intéressante et

(1) Rareté actuelle du chancre simple.

(2) La Prostitution à Paris, 1890, pages 99, 100 et 101.

remarquable que le milieu où il vivait au Conseil municipal ne paraissait pas favorable aux idées que nous défendons.

L'ancien président du Conseil municipal emprunte au Dr Martineau (1) une opinion analogue que nous devons reproduire : « La contagion des maladies vénériennes par les filles insoumises est cinq fois et demie plus considérable que parmi les filles soumises. La contagion chancreuse est quatre fois plus fréquente avec les prostituées libres qu'avec les prostituées inscrites. L'infection syphilitique est six fois et demie plus fréquente avec les premières qu'avec les secondes. »

Après cette citation, Emile Richard dit ensuite :

« La simple logique indique d'ailleurs que si, grâce aux visites sanitaires, on arrive à retirer de la circulation, pendant la période la plus dangereuse des maladies dont elles sont atteintes, environ 1,500 prostituées chaque année, la santé publique ne peut qu'en recevoir un salutaire effet, M. Fiaux, lui-même, s'est vu forcé de le reconnaître :

« Il est bien évident, dit-il dans son rapport, que si par une « mesure corrective quelconque, internement à l'hôpital ou empri- « sonnement, l'on empêche une femme atteinte de syphilis d'avoir <( des rapprochements sexuels, on soustrait les hommes qu'elle « aurait reçus à une contagion à peu près certaine (2). »

« Je n'ajouterai rien à cette citation, dit Emile Richard, qui me parait absolument topique, étant surtout donnés les sentiments bien connus de son auteur. »

La réglementation n'a pas d'autre but que de pouvoir atteindre et retirer de la circulation les femmes qui sont malades. Ce but est obtenu lorsque les filles qui se livrent à la prostitution sont obligées à des visites sanitaires périodiques qui permettent de constater le moindre symptôme vénérien ; ces visites mettent la femme malade dans l'impossibilité de transmettre les accidents dont elle est atteinte.

Dans mon travail (3) publié en 1890, j'ai montré, en m'occupant uniquement des manifestations syphilitiques, le résultat des visites

(1) Prostitution clandestine, page 150.

(2) D' Fiaux. Rapport de 1883, page 55.

;3j Recherches sur les maladies vénériennes à Paris, pages 36 et 37, G. Masson, éditeur.

sanitaires, on ce qui concerne les filles inscrites; voici ce qu'on a constaté dans la période décennale (1878-1887) :

1° 954 fois, des accidents syphilitiques chez les filles encarte:

2° 1,361 fois, des accidents syphilitiques chez les filles en maison;

3° 1,849 fois, des accidents syphilitiques chez les filles du dépôt.

Ce qui donne un total de 4,164 syphilitiques. En ajoutant le nombre d'insoumises syphilitiques trouvées malades, pendant la même période, qui est de 4,428, nous avons un total de 8,592 femmes syphilitiques envoyées à l'infirmerie de Saint- Lazare.

Les visites ont donc eu pour conséquence de mettre 8,592 femmes dans l'impossibilité de transmettre des accidents syphilitiques.

En fixant à trente jours la durée du séjour de chaque prostituée syphilitique à l'infirmerie de Saint-Lazare, terme de beaucoup inférieur à la réalité, il s'ensuit que ces femmes atteintes 8,592 fois d'accidents syphilitiques contagieux ont été mises pendant 257,760 jours dans l'impossibilité de transmettre celte maladie.

Si ces femmes envoyées à l'infirmerie de Saint-Lazare, pendant la période où les accidents syphilitiques étaient à l'état de transmissibilité, avaient été laissées en liberté, elles auraient contaminé un nombre plus ou moins considérable d'individus ; si on suppose que chaque femme ait pu contaminer en moyenne dix individus, et on avouera que cette proportion est bien restreinte, on arrive à ce résultat que 85,920 individus auraient été contaminés et auraient propagé cette redoutable maladie autour d'eux. Les visites médicales, réglementaires pour les filles inscrites, et accidentelles pour les insoumises, ont eu pour conséquence de les faire échapper à la contamination, alors qu'ils auraient été fatalement victimes de leur imprudence, si la prostitution avait pu se faire en toute liberté. Ne doit-on pas se féliciter, par suite, au point de vue de l'hygiène, des avantages incontestables obtenus par les visites médicales?

Il y a lieu de faire remarquer la différence qui existe entre les filles inscrites, qui vont régulièrement à leurs visites, et les insoumises, visitées accidentellement lorsqu'elles sont arrêtées.

Les filles se livrant à la prostitution clandestine ont eu, à leur

actif, dans cette période de dix ans, 27,007 arrestations et visites. 6,842 de ces insoumises ont été trouvées malades une ou plusieurs fois, puisque les manifestations pathologiques ont été au nombre de 8,476, sur lesquelles il y avait 4,428 fois des accidents syphilitiques transmissibles. Lorsque les prostituées clandestines ont été arrêtées, elles étaient, pour le plus grand nombre, malades depuis plusieurs mois; elles n'en continuaient pas moins à exercer leur métier sans scrupule, n'ayant nul souci des maladies qu'elles transmettaient, à tort et à travers. Pendant la période de leur internement à l'infirmerie de Saint-Lazare, elles ont été mises dans l'impossibilité de nuire; mais, dès qu'elles ont été rendues à la liberté, elles ont recommencé à se livrer à la prostitution.il en résulte que celles qui avaient des accidents syphilitiques ont pu avoir des manifestations nouvelles de la syphilis et les communiquer autour d'elles.

Lorsque la fille en carte ou en maison quitte l'infirmerie de Saint-Lazare, après avoir été soignée pour des accidents syphilitiques, elle reste toujours en observation, puisqu'elle est soumise à des visites régulières. Dès que le moindre symptôme spécifique apparaît de nouveau, elle est envoyée immédiatement à l'infirmerie de Saint-Lazare ; elle n'a donc pas le temps de contaminer ses clients. La fille insoumise, au contraire, continuant son métier de prostituée libre, n'est plus en observation; elle échappe à tout contrôle. Lorsque des accidents syphilitiques apparaissent de nouveau, elle ne s'en préoccupe pas; elle cherche des amateurs, parce qu'elle vit de la prostitution, et si elle transmet la maladie dont elle est atteinte, elle n'en a cure. Il faudra qu'un hasard la fasse arrêter pour qu'elle soit mise dans l'impossibilité de transmettre la syphilis. Qui dira le nombre de syphilitiques qu'elle aura produits, pendant toute la période où elle a pu, en pleine liberté, se livrer à sa profession de prostituée clandestine?

Aux chiffres que nous venons de donner pour démontrer l'utilité de la réglementation et le résultat favorable des visites sanitaires, nous pouvons ajouter d'autres chiffres empruntés à un auteur qui s'est occupé avec beaucoup de soin de la question : M. le Dr Butte, médecin du dispensaire de salubrité, dans un article publié au mois de mai 1894 (i), après avoir montré la nécessité et l'utilité de la

(i) Annales de la polyclinique de Paris.

surveillance médicale pour les prostituées de toute catégorie, soumises ou insoumises, dit : « Dans une brochure, Prostitution, syphilis, j'ai donné des chiffres qui montrent que de 1859 à 1889. c'est-à-dire pendant trente années, le dispensaire de salubrité de la ville de Paris a reconnu l'existence de la syphilis 31,228 fois chez les prostituées de toutes les catégories.

« En fixant à un mois le séjour à l'infirmerie spéciale pour chaque cas, chiffre au-dessous de la réalité, nous voyons que pendant 936,840 journées, ces filles ont été mises dans l'impossibilité de nuire.

« Si Ton songe que la plupart d'entre elles voient au moins quatre ou cinq hommes par jour, on est véritablement stupéfait du nombre considérable d'individus qui, grâce à la surveillance médicale, ont été préservés d'un contact dangereux. »

11 y a, dans tous ces chiffres, une réponse bien éloquente à ceux qui prétendent que les visites sanitaires sont sans utilité, puisqu'on ne peut pas examiner toutes les femmes qui se livrent à la prostitution.

Un des arguments des apôtres de la liberté de la prostitution contre la réglementation, c'est que la prostitution d'Etat, la prostitution officielle, comme ils disent, est en décroissance, puisque la plupart des maisons disparaissent.

Nous devons exprimer notre étonnement de voir sous la plume d'hommes de valeur, comme M. Jeanhenry, des expressions analogues; nous trouvons étrange qu'on puisse dire que les municipalités en province et le Préfet de police à Paris promettent toute sécurité à ceux qui fréquentent les filles soumises à la visite. Comment pareille idée a-t-elle pu surgir dans l'imagination d'hommes sérieux? Où a-t-on vu que les pouvoirs publics protègent la prostitution réglementée? Nous lavons déjà dit : la réglementation et l'inscription ont uniquement pour but de surveiller une industrie malsaine et d'obliger les femmes qui se livrent à un commerce dangereux et éminemment contagieux à subir les obligations imposées à toutes les industries nuisibles. Nous pouvons rappeler ce que M. Delavau, Préfet de police en 1823, disait à ce sujet : « La police n'autorise pas la prostitution, elle la surveille et se donne tous les moyens possibles de rendre cette surveillance efficace. » Il nous parait superflu d'insister sur ce point; mais nous pouvons bien dire

un mot de la diminution des maisons publiques et expliquer leur disparition progressive.

Dans la discussion sur la prostitution au Sénat, l'impression de M. Trarieux, Garde des sceaux, comme celle de M. Bérenger, semblent identiques : les deux orateurs ont paru se féliciter de la disparition des maisons publiques; M. Bérenger a fait remarquer cependant qu'il n'y avait pas, dans ce fait, l'indice d'une amélioration dans les mœurs.

Actuellement, ainsi que Ta déclaré au Sénat M. Lépine, Préfet de police, le nombre des maisons tolérées est de 53.

En 1870, d'après M. Carlier, ce nombre était de 143; il était de 217 en 1852, d'après Maxime du Camp.

Il y a donc une diminution incontestablement assez rapide. C'est une preuve manifeste d'une transformation dans la prostitution et c'est la prostitution clandestine qui a gagné ce que la prostitution réglementaire a perdu. Il faut bien convenir que ce n'est à l'avantage ni de la morale ni de la santé publique. Maxime du Camp (1) a écrit à ce sujet :

« Depuis vingt ans, la diminution des maisons est notable; on peut en juger par ce fait que, en 1852, il existait 217 maisons à Paris; en 1871, il n'y en a plus que 140. Un moraliste superficiel peut s'en réjouir et voir là une preuve de l'amélioration des mœurs publiques; il faut s'en affliger, au contraire, car cet état de choses indique une démoralisation croissante et des plus dangereuses. »

A Tépoque où Maxime du Camp écrivait ces lignes, on n'avait pas encore vu le développement extraordinaire des brasseries à femmes, véritables lupanars, développement qui a commencé la transformation de la prostitution. Dans le chapitre Ier de cet ouvrage, à propos des causes de la prostitution, j'ai donné le relevé des brasseries existant à Paris au mois de juin 1894 : il y avait 115 brasseries qui occupaient 500 femmes servantes et 154 gérantes, caissières ou propriétaires. Voilà donc plus de 600 femmes qui se livraient à la prostitution clandestine, sous prétexte de servir des consommations plus ou moins frelatées. Parallèlement à la création des brasseries à femmes, il y a eu une notable augmentation dans les maisons de passe et dans les maisons de rendez-vous. M. Georges

(t) Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, tome III, page 453.

Berry (1) a prétendu qu'il y en avait 400 qui étaient connues de la Préfecture de police et 2,000 qui n'avaient pas attiré l'attention de l'autorité. Nous croyons que ce chiffre est exagéré et que le nombre de ces maisons spéciales connues de la Préfecture de police ne dépassait pas 100, à l'époque où M. Berry a fait son rapport. L'existence de ces maisons n'est révélée, le plus souvent, à l'autorité que par les plaintes qui sont adressées au Parquet, aux commissaires de police du quartier ou directement à la Préfecture de police. Le nombre de ces maisons de passe ou de rendez-vous a augmenté dans ces derniers temps. A coté de ces maisons spéciales de passe. il existe des maisons meublées, des restaurants, des marchands de vin avec garnis, des hôtels peu rigides qui accueillent, accidentellement et sans scrupules, tous les couples qui sollicitent l'hospitalité pour quelques heures ou pour une nuit. On peut affirmer que le nombre de ces maisons hospitalières est de 10,000. Ne faut-il pas signaler l'appel fait dans les journaux, à certains jours déterminés, aux curiosités lubriques du public? N'est-ce pas un signe des temps, de voir la grande publicité donnée à la prostitution clandestine plus ou moins déguisée ! Une fois par semaine au moins, certains journaux mondains très répandus, consacrent une grande page aux annonces les plus fantaisistes. Ce sont des agences matrimoniales, des agences théâtrales, des agences lyriques, des agences littéraires, des agences pour institutrices ou jeunes femmes de chambre, qui sont, en réalité, sous ces différentes dénominations, des agences de rendez-vous. Il y a aussi des instituts pour massages hygiéniques, pour massages des vieillards, etc. ; lorsque ces masseuses, d'un genre spécial, ne sont pas en nom collectif, elles figurent sous la dénomination de Mme X... ou Mm0 Z..., avec l'indication de l'adresse et des heures de consultation. Bien qu'il n'y ait là rien de mystérieux, ce déguisement particulier de la prostitution clandestine, semble avoir quelque attrait pour une classe nombreuse d'individus. Il faut signaler, en outre, une variété de maisons spéciales dirigées souvent par d'anciennes tenancières de maisons publiques et où sont admises seulement des filles en carte. Une de ces anciennes tenancières a installé, dans trois quartiers différents de Paris, une de ces maisons où se rendent, de midi à onze heures du soir, des filles en

(1) Bulletin municipal officiel. 24 mars 1882.

carte. Elle exige que les femmes qui se prostituent dans ces établissements soient en règle avec leurs visites obligatoires. C'est une sécurité relative pour le public. Il y a lieu de remarquer cependant que dans les maisons publiques ordinaires, les pensionnaires sont soumises à l'examen médical tous les huit jours, tandis que les femmes en carte n'ont de visite obligatoire que tous les quinze jours.

Voilà, certes, des raisons suffisantes pour expliquer la disparition des maisons publiques et pour approuver M. G. Berry, lorsqu'il demande, dans son projet de loi, que les maisons de rendezvous soient assimilées aux maisons de tolérance.

Si la morale n'a rien gagné à la transformation de la prostitution et à la diminution des maisons publiques, il est indubitable que la santé publique y a perdu.

Pourquoi, disent les partisans de la liberté de la prostitution, vouloir protéger les individus qui s'exposent volontairement à contracter la syphilis? Il est certain, au point de vue de la morale pure, qu'il serait préférable que le rapprochement des sexes n'eût lieu que pendant le mariage ; mais il faudrait admettre alors que l'organisation sociale est si parfaite que le mariage est possible à l'âge où les besoins sexuels se font impérieusement sentir. Comme il n'en est pas ainsi, il faut bien avouer que s'il est des êtres privilégiés qui ont la force morale et la volonté de vivre dans la continence absolue jusqu'au mariage, il en est un plus grand nombre dont la violence de tempérament a des exigences physiques qu'il est bien difficile de ne pas satisfaire. Ne faut-il pas protéger ces malheureux? En prenant des précautions sanitaires indispensables, ne se préoccupe-t-on pas, en môme temps, de sauvegarder la race? Y at-il d'ailleurs dans les garanties hygiéniques imposées des mesures plus graves que celles que l'on prend si facilement pour la vente de certaines denrées alimentaires? On trouve très naturel, par exemple, qu'on exerce une surveillance rigoureuse sur la vente de certains champignons qui n'entrent pas dans la consommation générale et sont l'apanage exclusif de certains amateurs ; on protesterait énergiquement contre l'incurie de l'administration si on laissait vendre des aliments capables de provoquer des empoisonnements. Ne devrait-on pas être logique et protester avec une égale énergie, si des mesures hygiéniques spéciales n'étaient pas appliquées aux femmes qui font marchandise de leur corps et qui peuvent empoi-

sonner toute une génération? En protégeant ceux qui s'exposent. proprio motu, à contracter la syphilis, n'a-t-on pas, en même temps, le devoir de se préoccuper des malheureuses victimes innocentes de cette triste maladie ? Il n'y a pas que ceux qui courent volontairement Je risque des contaminations sexuelles qui contractent la syphilis. Combien sont nombreuses les victimes innocentes qui, en dehors de tout rapport sexuel, ont gagné cette affection ! Dans le chapitre VII de ce livre, où j'étudie la prostitution des domestiques, j'ai cité de très nombreux exemples d'individus ayant pris la syphilis, en se servant des mêmes instruments de travail, des mêmes ustensiles de cuisine, et en dehors de tout rapport sexuel. Le docteur Sormani (1) fait remarquer que si la contagion syphilitique ne se propage pas à distance, n'ayant pas pour véhicules les molécules de l'air, comme la plupart des maladies épidémiques, la syphilis s'insinue cependant d'une manière si insidieuse, qu'elle peut avoir envahi, avant qu'on y ait pris garde, tous les membres des familles même aux mœurs les plus pures ; elle a, de plus, cela de fatal qu'elle peut se transmettre même à la progéniture, ce qui ne se produit pas avec les germes des autres affections épidémiques et contagieuses. Il fait observer, <\ ce propos, que des enfants qui naissent syphilitiques deviennent des foyers d'infection d'autant plus dangereux que leur innocence et l'état latent de leur maladie ne laissent pas soupçonner qu'ils puissent être le réceptacle d'un poison si subtil et si traître. Il cite des exemples de propagation de syphilis dans ces conditions ; il rappelle que Riccordi a rapporté l'histoire de l'épidémie de syphilis en 1863, par un enfant trouvé qu'on avait mis en nourrice ; cet enfant communiqua l'infection à 23 personnes. Dans la même année, à Uboldo, un autre enfant trouvé transmit la syphilis à la nourrice et successivement à 18 autres individus. En 1864, une troisième épidémie, qui fit 16 victimes, a été observée dans la commune de Marcello.

« Qui ne connaît l'histoire de l'épidémie de Capistrello, dans les Abruzzes! La syphilis y fut propagée par un enfant à la mamelle ; inconnue pendant huit années, par suite de l'inexpérience des médecins de cette localité, lorsqu'on 1867 on en constata l'existence, elle avait déjà infecté plus de 300 personnes. »

(1) Revue d'hygiène et de police sanitaire, 1881-1882.

Dans le livre si intéressant du Dr Duncan Bulkley (1) dont le titre dit suffisamment combien il y a des victimes malheureuses de la syphilis, en dehors de ceux qui s'exposent volontairement à la contagion, nous avons trouvé des nombreux exemples de contamination syphilitique chez des innocents. La syphilis vaccinale s'est développée souvent et a produit beaucoup de victimes ; elle s'est manifestée fréquemment sous forme d'épidémies. Duncan Bulkley énumère trente épidémies vaccinales de 1814 à 1891. Quelques-unes de ces épidémies ont produit un nombre de victimes s'élevant à 52, 53, 58, 66, 72, 80, 100, 150, « des centaines » dans l'épidémie de Port-Smith en 1863, des centaines encore dans une épidémie survenue dans l'armée américaine en 1873.

M. le professeur Fournier, dans une leçon professée à l'hôpital Saint-Louis et publiée dans le Bulletin médical (2) a étudié et cité de nombreux exemples de contamination syphilitique déterminée par l'emploi d'instruments médicaux n'ayant pas subi une purification absolue : styJets, sondes d'exploration, crayons de nitrate d'argent, spéculums, abaisse-langue, etc. Il mentionne « la célèbre épidémie de syphilis par calhétérisme de la trompe d'Eustache, qui sévit sur Paris, il y a plus d'une trentaine d'années. Environ 70 personnes furent contaminées de la sorte par un spécialiste en maladies d'oreilles, alors fort en vogue, qui commettait l'impardonnable imprudence de sonder tous ses malades avec le même instrument non essuyé, non purifié. Et nombre de cas aboutirent à des syphilis graves, voire des plus graves. »

M. le Dr Lancereaux a communiqué à l'Académie de médecine, au mois de novembre 1889, deux exemples de transmission de la syphilis par des instruments malpropres.

On a cité de nombreux cas de syphilis inoculée par le tatouage.

Le Dr Josias (3) a, un des premiers en France, publié, pendant son internat, une observation de syphilis consécutive au tatouage, observation recueillie dans le service du Dr Sirnonet, à l'hôpital du Midi.

M. le médecin-major de lre classe Robert, a publié dans le Recueil de mémoires de médecine et de chirurgie militaires, trois

(1) Syphilis in the innocent. New- York, 1894.

(2) Numéros du 15 et du 19 mai 1895.

(3) Progrès médical du 17 mars 1877.

observations de transmission de la syphilis par la salive d'un tatoueur. Barker (1) a également recueilli trois observations de transmission de la syphilis par la salive. « Trois soldats du district de Portsmouth se firent tatouer par un ancien soldat qui portait fréquemment les aiguilles à sa bouche et délayait avec sa salive les couleurs qu'il appliquait à l'aide de ses doigts sur les piqûres. Il était syphilitique depuis un an et avait la bouche remplie do plaques muqueuses. Les trois soldats furent infectés et d'autres aussi. »

M. le Dr Bergasse, médecin aide-major de lre classe, arecueilli (2) sept nouvelles observations de soldats ayant contracté la syphilis par tatouage. « L'inoculateur L... (entré à l'hôpital militaire de Biskra pour une bronchite), était traité depuis longtemps au corps pour des poussées successives d'accidents secondaires consécutifs à une syphilis qui remontait au mois d'août 1887, et contractée antérieurement à son arrivée à la 2e compagnie de discipline. Au moment de son entrée à l'hôpital, il subissait une poussée de plaques muqueuses à l'anus et dans la bouche. C'est dans cet état, avec les accidents dans toute leur virulence, que l'inoculateur L... tatouait ses camarades.

« Il se servait de quatre aiguilles fines fixées sur un manche et enduites d'encre de Chine, qui devait être délayée dans un peu d'eau. La trousse opératoire était peu richement assortie; les mêmes aiguilles servaient pour tous les individus et, malheureusement, il lui arrivait à chaque séance, au dire des patients, soit de délayer son encre de Chine en prenant de sa salive au bout de ses aiguilles, soit d'humecter machinalement ses aiguilles, comme on le fait pour un crayon, en les portant à sa bouche, soit d'enduire avec sa salive la partie tatouée, pour mieux faire pénétrer la couleur ou faire disparaître le sang échappé par les orifices des piqûres. »

Les exemples de médecins ayant contracté la syphilis en soignant des malades atteints de celte affection sont très nombreux. M. le Dr Fournier cite, dans la leçon mentionnée plus haut, un exemple caractéristique et douloureux d'un médecin ayant contracté la syphilis après s'être servi imprudemment d'un abaisse-langue. Le fait mérite d'être signalé.

(1) Britch med.J.

[2) Archives de médecine et de pharmacie militaires, mars 1895.

ce Un médecin, dont le nom est resté entouré d'une légitime considération, se trouvait en villégiature dans une petite maison de campagne, lorsqu'une bonne du voisinage vint réclamer un avis de lui, pour un mal de gorge dont elle souffrait depuis longtemps et qui n'était autre qu'une angine spécifique avec plaques muqueuses amygdaliennes. N'ayant rien sous la main pour inspecter la gorge, le médecin prit son coupe-papier en bois dont il se servit en guise d'abaisse-langue, constata les plaques muqueuses et les cautérisa. Comme, à ce moment, on l'appelait pour déjeuner, il laissa sur son bureau son coupe-papier sans se donner le temps de le laver. Puis, après déjeuner, ne songeant plus à sa consultation, il se remit à lire, et, en lisant, à mâchonner, suivant son habitude, ledit coupepapier. Résultats : trois semaines après débutait chez noire confrère un chancre amygdalien. Et, soit dit au passage, ce chancre devint l'origine d'une syphilis qui, quelques années plus tard, se traduisait par des accidents cérébraux suivis de mort. »

M. le Dr Fournier après avoir énuméré plusieurs cas de médecins ayant contracté la syphilis en soignant des malades, ajoute :

« Donc, voilà un fait incontestable, à savoir que nombre de médecins, ayant professionnellement contracté la syphilis par la face ou par les doigts, ont été éprouvés d'une façon grave par la maladie, qui a abouti sur eux à des manifestations tertiaires sérieuses, menaçantes, parfois même mortelles. »

Empruntons encore à M. le Dr Fournier des documents dont la gravité n'échappera à personne. Dans une leçon récente professée à l'hôpital Saint-Louis (1), notre savant confrère s'exprime ainsi :

« L'influence hérédo-syphilitique est désastreuse, essentiellement meurtrière pour le fœtus et cela à des points de vue très divers. A ne parler que de la mort, la syphilis tue très fréquemment le fœtus, soit avant sa naissance, soit au moment où il naît, soit quelques semaines après la naissance et au delà. Chiffres en mains, voici ce que je l'ai vue faire :

« En ville, 42 pour 100 de mortalité.

« A Saint-Louis, 84 pour 100 et à Lourcine 86 pour 100 de mortalité.

(1) Bulletin médical du 29 avril 1896 et du 3 mai 1896.

« Moyenne : 63 enfants morts sur 100 grossesses! C'est-à-dire de véritables hécatombes d'enfants ! »

« Cette syphilis des innocents, dit encore le Dr Fournier, est beaucoup plus commune qu'on ne le croyait jadis et que quantité de nos confrères ne l'admettent encore aujourd'hui. Je crois que, sans exagération, on peut l'évaluer comme fréquence à 7 ou 8 pour 100 de tous les cas de syphilis. »

Voici encore quelques extraits : « Envisagée dans son ensemble, la syphilis est une des maladies les plus graves qui affectent l'humanité. Elle est grave : pour l'individu; pour sa descendance; pour la famille; pour la société. »

Grave pour l'individu et pour la descendance des sujets syphilitiques; grave pour la famille où elle introduit une contagion aussi imméritée qu'odieuse ; où elle sème les deuils par la mort des enfants; où elle importe souvent la misère par l'incapacité ou la mort de son chef, de son soutien naturel ; grave enfin pour la société, car entrant pour un contingent très notable dans la mortalité infantile ou le défaut de natalité, elle devient un véritable facteur de dépopulation.

M. Fournier donne, plus loin, un extrait d'une leçon du professeur Pinard au sujet des conséquences héréditaires de la syphilis; il s'exprime ainsi :

« Un syphilitique est plus redoutable qu'un chien enragé, quant au mal qu'il peut faire. Un chien enragé mordra ou pourra mordre, un, deux, trois passants; mais ces passants, grâce à Pasteur, on les guérira. Tandis qu'un syphilitique peut servir d'origine à deux, trois, dix, quinze syphilis, dont plusieurs aboutiront bien certainement à la mort. »

A cette énumération si complète, ajoutons le fait suivant :

Tout récemment, au commencement de 1896, on a appris dans le monde médical, avec une vive émotion et une légitime surprise, la fin prématurée de deux jeunes et distingués chirurgiens des hôpitaux, qui semblaient appelés à un brillant avenir et qui ont succombé à des affections cérébrales syphilitiques, à la suite d'une contamination contractée dans un service hospitalier.

C'est par milliers qu'on trouve dans les recueils scientifiques des exemples lamentables de la contamination syphilitique frappant des innocents. Ces malheureuses victimes de la syphilis, qui ont été

INSCRIPTION ET REGLEMENTATION 509

atteintes d'une façon inconsciente, en dehors de tout rapport sexuel, protestent avec indignation contre les audacieuses assertions des partisans de la liberté de la prostitution .

Un autre argument mis en avant par les adversaires de la réglementation, c'est qu'il n'y a pas lieu de surveiller les prostituées, puisqu'on n'exerce pas de surveillance analogue sur les hommes. Un médecin d'une grande valeur, M. le Dr Mauriac (1), a développé cet argument dans le livre important qu'il a publié récemment.

J'ai cité, dans les pages précédentes, les opinions de M. le Dr Mauriac qui affirmait, en 1875 et en 1876, que la prostitution clandestine était six fois plus dangereuse que la prostitution réglementée, et qui reconnaissait, par suite, la nécessité de la réglementation. Il est indispensable d'examiner ses nouvelles opinions et de citer ce qu'il a écrit à ce sujet. A la page xv de sa préface, il dit : « Les mesures coercitives, si tant est qu'on les juge encore indispensables, doivent être appliquées aussi bien à l'homme qu'à la femme, parce que la femme n'est pas plus coupable que l'homme.

« J'ai soutenu cette thèse avec la plus grande indépendance d'argumentation et de parole, en me tenant dans la région des principes de droits, de devoirs, de liberté individuelle, d'égalité et de solidarité, dont il me semble souverainement injuste d'exclure la femme, comme si elle était d'une essence morale inférieure à la nôtre. Peut-être ai-je mis dans ce sujet, si fastidieusement ressassé, une pointe de fantaisie, de paradoxe et d'hyperbole. Je ne ni en défends pas. »

L'aveu est caractéristique. Il semble bien que c'est la peur de la banalité qui a jeté le Dr Mauriac dans la fantaisie et qui lui a fait oublier ce qu'il avait écrit autrefois, au sujet de la réglementation. Examinons néanmoins son argumentation, sans nous préoccuper autrement de l'hyperbole qu'il nous signale.

« La surveillance médicale (2) des maisons publiques et de la prostitution réglementée, restreint, à n'en pas douter, dans une grande mesure, la propagation des maladies vénériennes. Et cependant, quoiqu'elle soit pratiquée par un personnel nombreux, instruit et expérimenté, combien de cas lui échappent à Paris et en province! »

(1) Traitement de la syphilis. Masson, éditeur, 1896.

(2) Loco citato, page 52.

Dans ce paragraphe, M. le Dr Mauriac reconnaît Futilité de la surveillance médicale et cependant il repousse la réglementation, parce qu'on n'atteint pas toutes les femmes qui vivent de la prostitution.

C'est comme si on disait : à quoi bon arrêter quelques escrocs et quelques voleurs, puisqu'on ne parvient pas à mettre sous les verrous tous les escrocs, tous les voleurs, puisque le plus grand nombre échappe à la justice?

J'ai montré, plus haut, par des chiffres bien probants, quels avaient été les résultats obtenus en enlevant de la circulation les femmes syphilitiques ou vénériennes, qui répandaient, largamanu, les affections dont elles étaient atteintes. Il me paraît superflu d'insister sur ce point.

A la page 800, nous lisons encore : « Si nous croyons qu'une pareille prophylaxie (la visite sanitaire) soit indispensable à la santé publique4, qu'elle frappe, répéterai-je toujours, les hommes aussi bien que les femmes. »

Le Dr Mauriac oublie que la situation n'est pas analogue pour la femme et pour l'homme. La prostituée exerce un métier, on ne saurait trop le répéter, et ce métier étant insalubre et dangereux pour la santé publique, il y a tout droit et toute raison de lui appliquer les règlements et les moyens prophylactiques que l'on impose aux industries malsaines et dangereuses. On apporte des restrictions légitimes à la liberté des négociants qui exploitent des industries malsaines ; on trouve naturelles ces atteintes à la liberté individuelle, en faveur de la sécurité collective, et on trouve barbares les précautions prises contre les femmes qui exercent un commerce qu'elles savent être dangereux ! On parle de dignité humaine, de personnalité humaine, lorsqu'il s'agit de malheureuses créatures qui roulent volontairement dans la fange depuis l'âge le plus tendre ! On a tenté tous les moyens pour les arracher au bourbier où elles se vautrent aveedélices, sans obtenir une amélioration dans leurs instincts pervers.

Lorsqu'on a essayé, à plusieurs reprises, de l'influence morale de la famille, de l'influence sédative des institutions charitables, sans obtenir un résultat favorable quelconque ; lorsqu'on a cherché à agir par le régime pénitentiaire, en envoyant ces prostituées clandestines en correction et que toutes ces tentatives sont restées vaines, la société serait désarmée devant ces femmes qui, n'ayant d'autre

profession que la prostitution, ont pu, pendant plusieurs années, répandre en toute liberté cette maladie si dangereuse de la syphilis! La société n'aurait pas le droit de mettre un terme à ce dévergondage sans nom, et d'apporter des restrictions à cette liberté d'empoisonnement sans scrupule? On est surpris que des médecins de valeur, qui ont fait une étude consciencieuse de la syphilis, puissent professer cette tolérance inexplicable. Celte atteinte à la liberté de la prostituée, qui n'a et ne veut exercer d'autre profession, consiste, en définitive, à la soumettre à des visites hygiéniques, qui lui permettront d'être soignée, lorsqu'elle est malade, et auront, en môme temps, l'avantage d'arrêter la propagation d'une maladie contagieuse. Où voit-on qu'il y a là un attentat aux principes de 89? La liberté du citoyen ne peut pas être respectée, lorsqu'elle a pour résultat de nuire à la santé publique ; elle s'arrête devant les dangers qu'elle fait courir à la collectivité. Dois-je examiner spécialement le point mis en avant par le Dr Mauriac et où il spécifie qu'il faut frapper les hommes aussi bien que les femmes?

On s'est occupé, avec juste raison, d'une classe spéciale d'individus, qui ont, avec la prostitution, les ramifications les plus étroites et qui sont aussi dangereux que les prostituées. J'ai cité, dans les causes de la prostitution, les souteneurs, espèce abominable, qui contribuent, pour une large part, au développement de la prostitution et à la propagation de la syphilis. J'ai dit les mesures prises à leur égard, dans les pays étrangers. En France, on a étudié les moyens de les atteindre. Cette classe forme, parmi les hommes, une catégorie étrange, analogue à la catégorie particulière que les prostituées constituent parmi les autres femmes. Comme les malheureuses qu'ils exploitent, ils vivent de l'exercice d'une profession malsaine et contagieuse. Les mesures les plus sévères doivent leur être appliquées.

Dans la loi sur la prostitution, qui est sortie des délibérations du Sénat en 1895, il y a un article spécial concernant les souteneurs, il est dit :

Article premier. — Ceux qui auront aidé, assisté ou soutenu la prostitution d'autrui sur la voie publique ou dans les lieux gratuitement accessibles au public, ou qui en auront sciemment partagé les profits, seront condamnés à un emprisonnement de trois mois à deux ans et à une amende de 100 à 1,000 francs.

Ils seront, en outre, soumis, après l'expiration de leur peine, pendant cinq

ans au moins et dix ans au plus, k l'interdiction de séjour édictée par l'article 29 de la loi du 27 mai 1885.

En cas de récidive, dans un délai de cinq ans et si la dernière peine est supérieure à six mois d'emprisonnement, les tribunaux pourront en outre prononcer la rélégation.

Tout cela est fort juste et aura l'approbation de tous les partisans de la réglementation. Rien de plus légitime que de frapper ces individus abjects qui vivent de la prostitution d'autrui. M. le Dr Mauriac voudra bien convenir que les condamnations graves qui atteindront cette variété particulière de l'espèce masculine, alors qu'elle exerce un commerce, corollaire de la prostitution, sont autrement sérieuses que les mesures prises contre les prostituées. Puisque les hommes qui vivent de la prostitution sont atteints comme les femmes, je ne désespère pas de voir le Dr Mauriac revenir à ses premières convictions, dans la prochaine édition de son livre.

il nous reste à examiner ce que les abolitionnistes regardent comme une citadelle formidable dressée contre les partisans de la réglementation : ils aftirment que l'abolition des Acts en Angleterre et a mise en pratique de la liberté de la prostitution, sous l'influence de la loi Crispi en Italie, sont une démonstration, sans réplique, de l'inutilité des mesures de réglementation. Le sujet est intéressant et mérite une étude sérieuse ; il a droit aux développements les plus complets et les plus topiques.

Il importe de montrer quelle est la situation de l'armée anglaise en ce qui concerne les maladies vénériennes et syphilitiques, soit avant et pendant l'essai de réglementation qui a été fait dans le Royaume-Uni, soit postérieurement à l'abolition des Contagious Diseuses Acis.

Au mois de juin 1894, à l'occasion de la discussion du budget à la Chambre des communes, un membre du Parlement, M. Jeffrys, communiqua un rapport officiel qui lui avait été fourni par le département de la guerre. Ce rapport contient une série de tableaux tirés des comptes rendus annuels sur la santé des troupes, de 1870 à 1892. pour l'armée du Royaume-Uni, et de 1879 à 1892, pour les troupes des colonies. Ce rapport a révélé une situation des plus graves,

puisqu'on a constate, par exemple, qu'en 1892, sur un effectif de 196,336 soldats, il y a eu 52,155 hommes, qui sont entrés dans les hôpitaux, pour maladies vénériennes, c'est-à-dire plus du quart de l'armée anglaise!

De pareils documents étaient faits pour éveiller l'attention médicale. Beaucoup de journaux de médecine en France, comme à l'étranger, ont cherché à expliquer les causes qui avaient donné de tels résultats. Tous, ou presque tous, ont trouvé dans l'abolition des Contagious Diseases Acts la raison du grand nombre de maladies vénériennes dans l'armée anglaise. A quelques détails près, c'est lamème argumentation et la même conclusion. Citer un de ces articles, c'est donner une idée de tous les autres.

Notre très distingué confrère de l'armée, le Dr Longuet, qui s'occupe au ministère de la guerre, avec autant de zèle que de soin, de la statistique des maladies dans l'armée française, a résumé, d'une façon très méthodique, dans les Archives de médecine et de pharmacie militaires (1), les différents documents concernant cette question. Cet article, très intéressant à tous égards, me parait devoir être cité dans son entier :

« On sait que depuis quelques années, à la suite d'une vive campagne où les intérêts de l'hygiène n'ont pu trouver grâce devant le parti pris politique, les Contagious Diseases Acts, c'est-à-dire les mesures légales de surveillance et de répression de la prostitution, ont été supprimés dans toute l'Angleterre, bien qu'un essai de cette suppression de toute réglementation, pratiqué pendant plusieurs années dans quelques grandes garnisons, en eût démontré, à l'avance, tous les périls.

« Il était naturel de chercher dans les statistiques militaires de l'armée quelles étaient les conséquences du nouvel état de choses; c'est ce qui a été fait à plusieurs reprises dans Tun et l'autre camp; mais le problème est abordé avec une telle passion, et il est d'ailleurs, dans son apparente simplicité, d'une telle complexité, qu'aucune solution satisfaisante n'a pu encore être donnée.

« Une enquête, prescrite par la Chambre des communes en date du 21 décembre 1893, vient d'aboutir à un rapport qui projette enfin sur la question une réelle clarté.

(1) Octobre 1894.

« L'enquête embrasse une série de vingt-trois ans. de 1870 à 1802. Cette série a été divisée en quatre périodes d'inégale durée, division nécessitée par la diversité des réglementations particulières sous laquelle a été placée l'armée.

(( De 1870 à 1873, les Contagions Dlseases Acts dans toute leur rigueur, sont appliqués sans aucune restriction. Ces quatre années correspondent donc à la préservation la plus efficace que les Acts aient assurée à l'armée qui compte alors 12,33 hommes constamment (c'est-à-dire journellement malades) pour maladies vénériennes de toute nature et par 1,000 hommes d'effectif.

« A la fin de cette période, les opposants aux Acts, changeant de lactique, obtiennent que des mesures disciplinaires soient prises contre tout homme atteint de maladie vénérienne : c'est ainsi qu'on opère la retenue de la solde entière des vénériens pendant leur séjour à l'hùpital. Le résultat inévitable devait être, non la diminution effective, mais la dissimulation systématique des maladies contagieuses, et le scandale devient si criant que l'opinion publique obtient en 1879 le rappel de cette inique réglementation. Telle est la clef de cette atténuation tout artificielle, dont les adversaires de la surveillance de la prostitution devaient prétendre plus tard tirer un argument, et qui attribue à la période 1874-1879 une moyenne de 9,53 constamment malades pour 1,000 hommes.

« En 1880, l'agitation contre les Acts redouble ; grâce à la connivence de nouveaux fonctionnaires, leur application est de plus en plus entravée; elle devient même périlleuse pour les agents subalternes. On peut donc dire que leur abrogation effective date de cette année môme, bien que ce ne soit qu'en 1883 que la visite obligatoire des femmes ait été supprimée, et en 1886 que leurs derniers vestiges aient légalement disparu. C'est ce que démontre l'élévation à 17,46 constamment malades pour 1,000, observée pendant la période 1880-1886.

« Et, en effet, c'est à ce taux que se maintiendra dorénavant la morbidité de l'armée anglaise sous le régime du laisser-aller absolu et de la liberté sans restriction qui l'abandonne actuellement sans défense à tous les risques de la contagion vénérienne. De 1886 à 1892, en effet, on compte la proportion presque identique de 17,48 constamment malades pour 1,000. Cette proportion correspond à l'indisponibilité permanente de deux gros bataillons d'infanterie. On

INSCIUPTION ET RÉGLEMENTATION 515

peut affirmer, d'après les précédents, que le rétablissement de l'ancienne réglementation réduirait immédiatement ce déchet énorme de la moitié, sinon des deux tiers.

« Il ne s'agit dans les précédents calculs que de l'armée de l'intérieur. Les chiffres des troupes des colonies restent constamment plus élevés. Quelques chiffres concrets, embrassant l'armée de l'intérieur et des colonies, donneront une idée plus explicite de la gravité de l'ensemble de la situation. L'armée anglaise compte, sur toute la surface du globe, 196,334 hommes; la moyenne annuelle des hospitalisations pour maladies vénériennes atteint 52,155 (plus du quart de l'effectif), la moyenne journalière des vénériens hospitalisés est de 4,191 hommes, soit la valeur de quatre gros bataillons.»

La publication de la statistique des maladies vénériennes dans l'armée anglaise a été bien probante, puisqu'elle a pu modifier les opinions d'un journal qui s'était toujours fait remarquer parmi les adversaires de la réglementation. Après avoir analysé le tableau des maladies vénériennes dans l'armée anglaise, le journal d'hygiène (1) conclut de la façon suivante : « Ce genre de constatations et de recherches limitées à l'armée de terre et à la marine royale dans les grands ports auxiliaires du Royaume-Uni a été très contesté; toutefois, malgré les variations et les défaillances de la statistique, il serait injuste de ne pas considérer les résultats obtenus comme un facteur important de la solution du problème. Un seul fait reste inattaquable, c'est la nécessité (Vune réglementation modérée et légale. »

La nécessité de la réglementation, admise par le journal de notre distingué confrère, leDrde Pietra Santa, constitue une démonstration éclatante de l'impression produite par les statistiques anglaises.

Pour ceux qui avaient suivi le mouvement depuis plusieurs aimées et qui avaient étudié la question de près, la surprise a été moins grande; ils attendaient l'effet qui vient de se manifester.

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler qu'en 1888 (2) j'ai signalé un document important communiqué à l'Académie de médecine de Belgique, dans sa séance du 18 décembre 1886.

Le I)r Graham Balfour, membre correspondant de l'Académie de médecine de Belgique, qui avait été à la tète du bureau

(1) 22 novembre 1894.

(2) La prostitution devant l'Académie de médecine de Belgique,

de statistique du département médical de l'armée anglaise, donne son opinion sur l'application des Acts en Angleterre, de la façon suivante :

<( J'ai lu dans le procès-verbal du 27 novembre dernier un paragraphe ainsi conçu : « L'essai de réglementation de la prosti- « tution en Angleterre est également défavorable à cette mesure. « Si on examine la marche des affections vénériennes dans les « localités où cet essai a été tenté, et si on la compare à celle des « villes où la réglementation n'a pas été appliquée, on constate « que la fréquence de la syphilis n'a guère été modifiée par ces « mesures. »

<( En ma qualité de membre correspondant de l'Académie, il est de mon devoir de vous montrer combien cette opinion est erronée et de vous indiquer les documents authentiques qui le prouvent.

« Le rapport du département médical de l'année 1 882 (vol. XXIV) contient un tableau qui établit l'influence que les Acts, concernant les maladies contagieuses, ont exercée, chaque année, à partir du moment où la réglementation a été mise en vigueur, c'est-à-dire à partir de 1864 jusqu'à la fin de 1882.

« Les Acts n'ont été appliqués qu'à quatorze villes de garnison et ports de mer. Les maladies vénériennes qui ont été constatées dans ces localités ont été mises en parallèle avec les mêmes affections observées dans quatorze villes de garnison où les Acts n'ont pas été mis en vigueur. Cette comparaison donne les résultats suivants : Pendant les quatre années qui ont précédé l'application des Acts, les admissions dans les hôpitaux, pour ulcère vénérien primitif de soldats casernes dans les quatorze stations régies subséquemment par ces Acts, ont été de 130 pour 1,000, tandis que dans les quatorze autres stations, elles étaient de 116 pour 1,000.

« Pendant les six premières années (1864 à 1869) où les Acts ont été mis graduellement en vigueur, les admissions dans les hôpitaux ont été de 87 pour 1,000 dans les stations soumises à la réglementation et, dans les quatorze autres stations, de 108 pour 1,000.

« De 1870 à 1882, années pendant lesquelles les Acts ont été en pleine vigueur, les entrées des militaires aux hôpitaux, pour ulcère vénérien primitif, n'ont été que de lM) pour 1,000 dans les quatorze

stations régies par les Acts, tandis qu'elles s'élevaient à 118 pour les quatorze autres.

« Les résultats, loin d'être défavorables à la réglementation, montrent donc qu'il y a eu une réduction de plus de moitié dans ces stations où les Acts ont été mis en vigueur.

« A la page 10 du recueil précité se trouve un autre tableau qui confirme ces résultats. Il établit que le nombre des malados, constamment en traitement dans les hôpitaux pendant les treize années sus-mentionnées, pour ulcère vénérien primitif, a été, en moyenne, dans la proportion de 3,97 pour 1,000 dans les stations régies par les Acts et de 9,16 pour 1,000 dans les autres.

« Ces statistiques n'ont été établies que jusqu'à la fin de 1882, parce qu'en mai 1883 les Acts ont été suspendus en ce qui concernait l'examen des prostituées. La conséquence de ce changement peut être appréciée par l'état suivant des admissions dans les hôpitaux pour ulcère vénérien primitif.

Stations régies Stations non régies par l'acte par l'acte

Moyenne pour 100 des 13 années (1870-1882) .50 118

1883, acte suspendu en mai 110 188

1884, acte suspendu toute Tannée 138 160

« Les résultats qui concernent l'armée sont pleinement confirmés par ceux qui ont été constatés dans la marine.

« Je crois devoir faire remarquer que j'étais à la tête du bureau de statistique du département médical de l'armée, lorsque les Acts prémentionnés ont été mis en vigueur; mon opinion était alors défavorable à la réglementation; mais j'estimais qu'il était de mon devoir de constater loyalement les résultats obtenus. Dans ce but, j'indiquai la marche à suivre dans la rédaction des tableaux statistiques des rapports.

« Ce ne fut qu'après un examen soigneux des faits recueillis et établis par la statistique que je changeai d'opinion : les résultats utiles obtenus pendant l'application des Acts m' avaient pleinement convaincu, »

Cet aveu important d'un adversaire des Acts, qui est obligé de changer d'opinion devant les résultats constatés, a toujours été laissé dans l'ombre par les adversaires de la réglementation. C'était, en effet, une réfutation trop éloquente de leurs théories et ils ne vou-

laient pas fournir à leurs adversaires un argument d'une aussi grande valeur (1).

Le journal anglais The Lancet (2) a fait connaître, d'après la statistique établie par le War office, à la date du 25 juin 1889. le résultat de l'abrogation des Contagions Diseases Acts.

Il prouve que la syphilis secondaire a augmenté depuis le mois de mai 1885, époque où les visites des femmes ont été suspendues, parmi les soldats des garnisons des anciennes villes protégées. Le rapport de l'office de la guerre donne la moyenne des admissions à l'hôpital pour cas secondaires, par 1,000 hommes de troupes, dans ces stations du Royaume-Uni pendant les années de 1881 à 1888. La moyenne de chacune de ces quatorze stations fut de 27 pour 1,000

(1) Dans le courant du mois de décembre 1896, pendant que je corrigeais les dernières épreuves de mon livre, j'ai reçu de M. le Dr Nevins de Liverpool, Président de la Fédération internationale, une lettre accompagnée de l'envoi d'une brochure qu'il avait publiée à Berne.

La lettre de M. le Dr Nevins, qui était des plus aimables et des plus courtoises, en ce qui me concerne, contestait la valeur des faits signalés par M. le Dr Balfour. M. le Dr Nevins affirme que les documents envoyés par M. le Dr Balfour & l'Académie de médecine de Belgique, en 1886, n'ont pas la portée que je leur donne et qu'on leur a généralement reconnue, parce qu'ils ne s'appliquent qu'à un certain nombre de corps d'armée et à des localités spéciales. Je n'ai pas à apprécier les critiques de M. le Dr Nevins; c'est à M. le Dr Balfour qu'il appartient de les réfuter. Mais du moment que le Président de la Fédération internationale discute l'autorité des documents publiés par le médecin chargé de la statistique officielle du ministère de la guerre, pendant l'application des Acts, j'ai le devoir, et il me semble de toute équité, de signaler les objections qui m'ont été faites.

J'ai vivement regretté que la brochure que M. le Dr Nevins consacre à combattre les opinions que j'ai émises dans mon travail : Les maladies vénériennes dans les armées anglaise, française et russe ne m'ait pas été envoyée en temps opportun. J'aurais mis un soin particulier à étudier et à discuter, avec toute la déférence que je dois à des opinions sincères, une œuvre sortie delà plume d'un adversaire très distingué. Il me paraît utile, dans tous les cas, de faire remarquer que, personnellement, j'ai volontairement négligé de m'occuper des résultats de l'abolition des Acts, les opinions étant très divisées sur ce point, me contentant de signaler les appréciations faites par d'autres médecins, notamment par des médecins anglais. Ce que j'ai voulu spécialement, c'est mettre en lumière, d'après les documents ofûciels du War office, la situation sanitaire de l'armée anglaise, comparativement à l'état sanitaire des armées des autres nations. Je me suis servi des publications fournies à un membre de la Chambre des communes par le ministère de la guerre anglais, et portant sur une période de vingt-trois ans, pour l'armée indigène, et de quatorze ans pour l'armée des colonies. Gomme dans ces documents il est question de toute l'armée du Royaume -Uni et de toute l'armée des colonies, il n'y a ni armées choisies à part, ni garnisons délimitées d'une façon arbitraire.

La critique adressée par M. le Dr Nevins à M. le Dr Balfour ne pourra pas s'appliquer aux résultats consignés dans mon livre, puisqu'ils ont pour base des pièces officielles concernant une très longue période d'années et s'appliquant & l'ensemble des garnisons indigènes, ainsi qu'à l'armée de toutes les colonies anglaises. (2) 20 juillet 1889.

pendant Tannée 1881; en 1888, elle fut de 42 pour 1,000.

Les nombres oscillent de 1881 à 1884 et sont successivement de 27, 22, 25,25 pour 1 ,000 ; la moyenne était de 26 en 1885, tandis qu'en 1886, 1887 et 1888, cette moyenne arrive à 32, 45 et 42 pour 1,000.

Dans plusieurs districts, l'augmentation est encore plus marquée.

A Devanport et à Plymouth, la moyenne s'élève de 21 à 39 pour 1,000 de 1884 à 1885; elle monte à 51 en 1886 tandis que dans les années 1887 et 1888, elle fut de 49 et de 41 pour 1,000.

A Portsmoulh, la moyenne en 1884 fut de 20 pour 1,000 et de 15 en 1885, mais en 1886 elle atteignit 42 et 72 en 1887 ; elle fut de 59 en 1888.

Dans les districts combinés deChathamScheerwers etGravesend, elle s'éleva de 22 en 1884 à 41 en 1888.

A Wolwich, la moyenne était aussi de 22 pour 1 ,0()0 en 1 884, mais elle s'éleva dans les années suivantes à 28, 39 et 49 pour 1,000; en 1888, elle fut de 31.

A Aldershots, les moyennes respectives oscillent de 1884 à 1888 entre 34, 23, 30, 47 et 52 pour 1,000.

A Windsor, la proportion a augmenté progressivement de 28 en 1884 à 61 pour 1,000 en 1888.

A Shorncliffe, la moyenne monte de 18 en 1884 à 70 pour 1,000 en 1885; depuis cette date, elle a été de 38, 37 et 30.

A Colchester, la proportion a oscillé de 29 en 1884 à 48 en

A Canterburg, la moyenne a été de 20 en 1884 à 68 en 1887 et 66 en 1888.

A Maidstone, la proportion était de 39 en 1884; en 1887, elle avait atteint 69.

A l'exception de Winchester, il y eut une augmentation dans toutes les stations, quoique cette augmentation fût moins sensible dans les comtés de Corck et de Currah que dans les districts sus-nommés.

Ces citations me semblent suffisantes pour démontrer l'importance des documents publiés par le journal anglais sans qu'il soit nécessaire d'y joindre les réflexions qui les accompagnent.

Les abolitionnistes ont cherché à atténuer l'efFet produit par la publication des statistiques anglaises. Ils ont expédié et répandu dans

toutes les directions des feuilles volantes pour contester la valeur de ces documents et l'importance des révélations qu'elles contiennent. L'examen des arguments mis en avant pour prouver que la suppression des Acts n'a eu aucune influence sur le développement des maladies vénériennes, s'impose. Il est utile, par suite, d'éludier les trois documents répandus à profusion : 1° La vérité sur les effets de la suppression de la réglementation en Angleterre, contenant une lettre, sans date, de M. James Stuart, membre du Parlement; 2° Suppression de la réglementation en Angleterre, ses résultats officiellement constatés, lettre de M. James Stuart portant la date du 6 décembre 1894; 3° Adresse d'un groupe de médecins au Sladtrath de Zurich. Ce sont les lettres de M. James Stuart qui fournissent les arguments mis en avant, et constituent le fond du débat. En analysant ces lettres, j'aurai fait connaître les opinions des aboli tionnist es.

Le professeur James Stuart assure que les journaux médicaux ont commis une erreur en affirmant que la statistique anglaise publiée sur les maladies vénériennes était le résultat d'une enquête spéciale ou parlementaire. Cette objection n'a véritablement aucune importance. Que le document livré à la publicité soit le résultat dune enquête spéciale ou qu'il soit simplement la reproduction des documents fournis par le Ministre de la guerre, l'essentiel c'est que les chiffres fournis soient exacts. Sur ce point, il n'y a nulle contestation. M. James Stuart dit en effet : « En premier lieu, le document duquel M. Jeffreys a tiré ses chiffres n'est le résultat d'aucune enquête spéciale ou parlementaire. 11 n'y a pas eu d'enquête pareille. C'est simplement un de ces rapports (Returns) parlementaires que notre département de la guerre est toujours prêt à fournir à ceux quelconques des membres du Parlement qui les lui demandent, dans lesquels, pour répondre au but désiré, l'ensemble des chiffres relatifs aux maladies vénériennes dans l'armée britannique sont groupés en une série de tableaux tirés des rapports annuels sur la santé des troupes de 1870 à 1892 pour l'armée dans la mère-patrie et de 1879 à 1892 pour les autres parties de l'armée. Il n'y a par conséquent rien de nouveau dans ce rapport, ni rien qui n'ait été soumis, année par année, à la Chambre des communes d'Angleterre, ni porté à la connaissance des conférences annuelles de la Fédération. »

Cet extrait de la lettre de M. James Stuart prouve péremptoirement, ce qui est important à constater, l'authenticité des chiffres cités. C'est le rapport (n° 509 de 1894) qui va me fournir les éléments de la discussion; ce sont les chiffres donnés dans ce rapport qui constituent la statistique des maladies vénériennes dans l'armée anglaise.

Je n'ai pas à examiner l'argumentation opposée par M. James Stuart à la thèse soutenue par M. Jeffreys, d'une façon générale, argumentation reproduite en partie dans les articles consacrés à cotte question par les journaux de médecine de Paris et en particulier dans l'article du Dr Longuet cité plus haut; je n'ai pas à savoir davantage si c'est à juste titre qu'on reproche aux journaux français la division de la statistique de l'armée anglaise en quatre périodes pour faire ressortir l'influence désastreuse de l'abolition des Acts; je me contenterai de reproduire la statistique anglaise et d'examiner le chiffre des malades admis dans les hôpitaux, pour maladies vénériennes, sans me préoccuper des différentes périodes et sans chercher à savoir si la suppression des Acts a eu plus ou moins d'influence sur le développement de ces affections. Les opinions étant fort divisées sur cette interprétation, il m'a semblé inutile d'insister sur ce côté spécial de la question qui a été sérieusement étudié dans les articles cités plus haut; il m'a paru plus intéressant de comparer ce qui se passe en Angleterre, pays où la prostitution prend librement tous ses ébats, avec ce qui se produit en France où existe la réglementation de la prostitution; mais avant d'établir cette comparaison très instructive, il est nécessaire de donner un extrait du discours du Ministre anglais dans la discussion du budget de la guerre (juin 1894); ce ministre s'exprime de la façon suivante à propos de la suppression des Acts : « J'étais, dit-il, secrétaire de l'Amirauté lors de la grande agitation contre les Acts sur les maladies contagieuses et j'examinai très soigneusement, avec l'assistance de quelques-unes des autorités médicales les plus éminentes et les plus compétentes de la marine, les statistiques concernant ce sujet, pour autant qu'elles concernaient la marine, et la conclusion à laquelle j'arrivai, la conclusion à laquelle, j'en suis certain, tous ceux qui étudièrent la question sont arrivés, c'est que les Acts n'eurent aucun effet pratique et n'arrêtèrent pas le progrès de la maladie. Les orateurs qui viennent de prendre la parole ont

fait allusion au grand nombre d'hommes atteints de ces affections. il nest pas douteux que ce nombre ne soit considérable , même effrayant; mais, même en fait, je trouve que le nombre des soldats, en Angleterre, qui sont atteints a diminué. Le chiffre total des admissions à l'hôpital était en 1880 de 245 pour 1,000; pendant les années suivantes, les chiffres respectifs étaient : 245, 246, 260,270, 275, 267, 252, 224, 212, 197, 201, de sorte qu'il y a eu diminution constante. En ce qui concerne la moyenne des constamment malades, le pour 100 a été: 16,77, 16,46, 18,54, 20,14, 19,34. 19,29, 19,10, 18,19, 16,96, 17,07, 15,34 et 16,46. Il n'y a rien dans ces chiffres qui permette de croire que le rappel des Acts sur les maladies contagieuses a eu pour effet d'accroître la maladie. »

La citation que je viens de faire du discours du Ministre de la guerre, M. Campbell-Bannerman, a été copiée dans une des feuilles envoyées par la Fédération des abolitionnistes ; il y a donc heu de croire à son authenticité. Il est important de constater que si le Ministre de la guerre anglais conteste l'utilité des Acts, il est obligé d'avouer que le nombre des soldats atteints de maladies vénériennes est considérable, même effrayant.

Quant aux chiffres cités par le Ministre, il y a erreur quand il aflirme que le total par 1,000 des hommes admis dans les hôpitaux de la métropole a diminué à partir de 1880; il a augmenté à partir de 1881 jusqu'en 1888; après 1888, les chiffres sont en effet inférieurs. Quant à la moyenne, par jour, des constamment malades, elle a été progressivement en augmentant, d'une façon presque régulière, jusqu'en 1891, ainsi que le prouvent les chiffres mômes cités par le Ministre. Si M. Campbell-Bannerman avait eu la curiosité de pousser ses investigations plus loin, et s'il avait étudié la proportion pour 1,000 hommes admis dans les hôpitaux, pour accidents syphilitiques secondaires, il aurait constaté, en examinant le tableau (page 3 du rapport), que cette proportion, à peu près stationnaire pendant une dizaine d'années, avait été en augmentant progressivement depuis 1879 (à l'exception des années 1882, 1883 et 1885) jusqu'en 1888 qui a 40,3 pour 1,000. La proportion des années suivantes n'est que de 35,7 en 1889, puis 37,3, 32,2 et 33.8 en 1892. Il est nécessaire de constater que si les chiffres des syphilitiques des quatre dernières années sont moins forts que ceux des années 1887 et 1888, ils n'en restent pas cependant beaucoup

plus élevés que ceux des années antérieures à 1879, puisqu'on a 3 1.2 pour 1,000 syphilitiques en 1871 et 33,8 pour 1,000 en 1892.

Il y avait donc une erreur manifeste à prétendre qu'une diminution s'était produite dans la proportion des syphilitiques hospitalisés dans ces dernières années.

Les affirmations du Ministre de la guerre anglais ne pèsent donc pas'd'un grand poids et ne sont pas d'un grand secours pour la Fédération des abolitionnistes. Cela n'empêche pas les partisans acharnés de la liberté de la prostitution de déclarer que les nations qui maintiennent la réglementation courent à leur ruine. Voici ce qu'écrit un groupe de médecins dans une adresse au Stadtrath de Zurich :

« L'hygiène officielle ne doit pas entrer en conflit avec la morale. 11 est absurde de vouloir sauvegarder les intérêts de la santé publique par des actes immoraux. L'hygiène et la morale marchent de concert, la main dans la main, et quand les hygiénistes croient sauvegarder les intérêts du peuple par des compromis avec le vice, nous disons qu'ils commettent une erreur volontaire. Que l'on jette un coup d'œil sur la France, le pays par excellence de la réglementation. Que s'y passe-t-il? Les maladies sexuelles infectieuses y poussent comme des plantes dans une terre fertile ; la population y décroit. . . le niveau moral s'y affaisse. Toute société dans laquelle les mesures d'hygiène publique sont en contradiction avec la morale va à sa ruine et c'est peut-être un bien qu'une telle société vienne à disparaître. »

Je me serais fait un scrupule de ne pas donner intégralement ce morceau de littérature scientifique si plein d'aménité et de logique! Nous voilà donc estimés à notre valeur réelle, et destinés à disparaître! Notre crime n'est-il pas monstrueux, puisque nous voulons empêcher la syphilis de se répandre et de contaminer de malheureux innocents!

En présence de cet état mental spécial qui guide certains prétendus moralistes, n'est-il pas indispensable de montrer aux hommes de bonne foi, aux médecins sans parti pris, ce qui se passe au point de vue des maladies vénériennes et syphilitiques en Angleterre, dans le pays par excellence de la liberté de la prostitution? En examinant ce qui se produit dans l'armée anglaise comparativement à ce qui est constaté dans Tannée française, on pourra porter un juge-

ment sain sur cette question. L'influence salutaire des Acts ayant été contestée par les abolit ionnistes, je laisse de côté ce point de la question, pour ne pas entrer dans des discussions superflues; j'examine ce qui a été signalé en Angleterre, depuis 1870 jusqu'en 1891 en ce qui concerne le Royaume-Uni, et de 1879 à 1892 pour ce qui regarde l'armée des colonies.

Dans un premier tableau (n° 1) divisé en dix colonnes, j'établis par année l'effectif des troupes, le nombre de soldats atteints de maladies vénériennes et la proportion par 1,000 hommes des soldats hospitalisés pour ces affections ; je forme des divisions successives suivant la nature des accidents et la proportion par 1,000 hommes, des soldats atteints. II suffit d'un simple coup d'œil jeté sur ce tableau pour vérifier le chiffre des malades, et la proportion des accidents syphilitiques ou des accidents vénériens. Ce tableau est consacré exclusivement aux troupes indigènes pendant la période de 1870 à 1892.

Dans un second tableau (n° 2) j'étudie les maladies vénériennes qui ont atteint les soldats des colonies de 1879 à 1892.

J'ai réuni dans un troisième tableau (n° 3) le nombre des soldats hospitalisés pour maladies vénériennes, tant en Angleterre que dans les colonies, pendant la période comprise entre 1879 et 1892. J'établis enfin un quatrième tableau (n° 4) pour les maladies vénériennes signalées dans Tannée française, à partir de 1875.

INSCRIPTION ET REGLEMENTATION

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