PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C**, 8, RUE GAR.VNC1ÈKL
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OVENCE MARITIME
CHARLES LKNTHÉRIC
[ncini^iir din Pont' et ChaiistCcs
Ouvrage renfermant neuf caries et flans
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E. PLON ET C", IMPRIMKURS-t^DITF.URS
ToM rfroifJ réiervii
Je termine aujourd'hui mon exploration sur le littoral de la Méditerranée gauloise.
J'ai suivi, depuis les derniers contre-forts des Pyrénées jusqu'à la grande ville phocéenne , les plages solitaires et indécises du golfe de Lyon et les lagunes marécageuses de la basse vallée du Rhône. Il me reste à parcourir jusqu'à la frontière d'Italie la ligne rocheuse et dentelée de cette partie de la côte ligurienne que les Romains appelaient la « Province ïi par excellence , Provincia romana, et qui a conservé, à travers les âges, son ancien nom de « Provence m.
Horace avait chanté Sorrente et Baïa, A lui tous les écrivains du siècle d'Auguste, apr lui tous ceux de l'empire et de la décadence ont célébré à l'envi les rivages du Latium, les îles et la baie de Naples, Les mêmes vers, les mêmes descriptions, les mêmes enthousiasmes peuvent s'appliquer à la côte lumineuse de Provence.
C'est la même mer qui la baigne, le même soleil qui l éclaire jet la réchauffe, une végétation plus luxuriante encore qui Vembellit et la parfume; et pendant près de cinq siècles, elle fut une terre presque exclusivement latine adoptée par les familles patriciennes de Rome comme résidence de luxe et de plaisirs,
La richesse du territoire, les séductions du climat, r éclat d'une flore semi-tropicale, avaient d'ailleurs attiré sur ces rivages privilégiés les peuples primitifs, ceux même qui appartiennent à ce passé sans histoire où Von ne connaît que des dates relatives et que la science moderne déstgne , faute de mieux , sous le nom de temps préhistoriques.
Depuis lors, la côte a tour à tour nourri, enrichi et charmé tous les peuples connus de la région méditerranéenne : Ligures, Phéniciens, Grecs, Latins, Francs, Goths, Bourguignons, Lombards, Sarrasins,
Toute Vantiquité semble avoir passé sur la Provence; toutes les nations barbares l'ont traversée; et, de même qu'aux grandes époques géologiques, les eaux d'inondation ont déposé sur le sol des couches régulièrement stratifiées
où ton retrouve les débris des espèces éteintes et disparues, chaque race a laissé sur notre littoral, dans sa couche contemporaine, les ruines de ses édifices et ses monuments lapidaires, ses armes et ses dieux, ses ossements et ses souvenirs.
L'histoire, qui n'est après tout que Texhuntation du passé peut donc employer ici les mêmes méthodes de classement et de recherches que la science géologique; et, pour celui qui sait le fouiller et l'interroger , ce sol variable si souvent bouleversé par les hommes et les éléments est à la fois un chronomètre et un musée où tous les éléments et tous les débris des âges antérieurs se sont ajoutés les uns aux autres, comme des générations se superposent dans un cimetière permanent.
Seule, la grande mer qui vient mourir sur la plage, est restée immuable depuis les premiers siècles du monde. L'immense coupe, remplie d'un nombre infini de gouttes plus amères que les larmes des hommes, semble quelquefois être en harmonie avec toutes les douleurs dont elle a été l'impassible témoin. Toujours triste et toujours belle, elle fait entendre le même gémissement. Les peuples s'agitent et se succèdent sur ses
rives; mais les monuments qu'ils élèvent à la gloire de leurs armes ou de leur nom tombent partout en ruine. Les civilisations les plus récentes se mêlent bientôt aux plus anciennes dans une commune poussière ; et tout ce sable entraîné par les fleuves, balayé par les vents, incessamment déplacé par les vagues et les courants, finit par disparaître dans les abîmes de la mer profonde, toujours jeune et souriante dans sa majestueuse indifférence et son implacable sérénité.
LA
Relation entre les rivages opposés d'un même continent maritime. — La région méditerranéenne; la flore et le climat. — L'olivier; sa progression et son développement en Provence. — Aspect de la côte entre Marseille et l'Italie. — Végétation semi -tropicale.
Anciennes populations de la région littorale : Ligures, Phéniciens, Grecs, Romains. — Tronçons de voies romaines en Provence. — Camin Roumiou , camin Aurélian, camin ferra.
Voie Aurélienne, via Aurélia. — Itinéraire d'Antonin et Table de Peutinger. — Stations militaires : Aix, Aqua Sextia ; la grande Pégière, Tegulata; Tourves, ad Turrem; Cabasse, Afataro; Vidauban, Forum Voconii; Fréjus, Forum Julii; la Napoule, ad Horrea ; Antïbcs^ Antipolis; le Var, Varumjlumen; Cimiez, Cemenelium; la Turbie, Alpe Summa; Menton, Lumone; Vintimille, Albintimilio.
Voies secondaires ou d'embranchement : i® de Vidauban et du May à Riez; 2® de Toulon à Vidauban; 3** de Saint-Tropez au May; 4® de la Napoule à Grasse; 5® d'Antibes à Vcnce; 6<» de Vence à la Turbîe.
Itinéraire maritime : Marseille, Massilia; île Maire, Immadras positio; Cassis, Carsicis; laCiotat, Citharista; Tauroentum; nie des Erabiez, aminés positio ; Toulon, Telo Martius ; presqu'île de Giens, Pomponiana ; la rade de Bormes, Alconis; la baie de Cavalaire, Heraclea Caccabaria; Saint-Tropez, Sambracitanms sinus; Fréjus, Forum Julii; les Iles de Lérint,
Lero et Lerina ; Aiititxs, Antipy^lis: Nice, Sicjta: la rade de Viiletraoche. O/irai/j.-le golfe de lWaulieu« .4iijo.- le golfe d*Eza. Àvisio; Monaco, Hcrclc Manico.
But de l'ouvrage. — Recoastituiioo de Tancienne côte de Provence.
Une des lois les plus remarquables et les moins connues qui président au relief de notre globe est rtiarmonie, et, en quelque sorte, la parenté qui existe entre les rivages souvent fort éloignés d'un bassin maritime.
De tout temps, les grands voyageurs ont constaté une véritable ressemblance entre les côtes humides de la Sénégambie et celles qui s'étendent de PAmazone à TOrénoque; bien que séparées par toute la largeur de TAtlantique, elles leur ont paru différer beaucoup moins entre elles que des régions presque contiguês, mais divisées par une chaîne de montagnes en deux versants essentiellement dissemblables parce qu'ils appartiennent à deux mers distinctes.
Cest ainsi que les côtes du Pérou et du Chili, tributaires du grand Océan, ne présentent aucune analogie avec celles de la Guyane et du Brésil, qui font cependant partie du même continent et se trouvent presque sous les mêmes latitudes. Mêmes différences entre les rivages torrides de la Nubie, de TAbyssinie, de Mozambique, qui se découpent sur la mer Rouge et la mer des Indes, et tout le littoral de TAfrique occidentale baigné
par les eaux de TAtlantique équinoxial. Il semble donc que les mêmes eaux et les mêmes courants marins aient façonné les rivages les plus éloignés, de manière à leur donner un air de famille.
Les chaînes de montagnes, au contraire, sont en réalité les vraies barrières séparatives des continents; et elles offrent presque toujours, sur leurs deux versants, des divergences profondes dans la flore, dans le climat, et par suite dans la faune et les populations. Leurs crêtes n'ont été, ne seront jamais franchies, et semblent vouées à une immobilité et à une mort éternelles; et c^est à peine si, de distance en distance, Pimposante barrière est escaladée par un sentier tortueux qui s'élève en serpentant le long des contre-forts de la chaîne et ne traverse la ligne de faîte que grâce à une de ces dépressions accidentelles si bien appelées des cols ou ports (iropo;, passage), et dont les défilés, encombrés de neiges, sont exposés à toutes les furies de la tempête. Mais la région même des hauts sommets reste toujours inaccessible; rhomme et les animaux ne la connaissent pas; les oiseaux de proie eux-mêmes bâtissent leurs nids bien au-dessous de ces altitudes impitoyables; aucune vie végétale ne peut s'y développer, et la roche nue, stérile, supérieure à la région des nuages et des pluies, élève dans un air raréfié ses arêtes et ses flèches minérales, et gardera jusqu'à la fin de notre époque géologique sa morne solitude et sa redoutable virginité.
Tout autre est la mer. Elle relie plus qu'elle ne sépare. Sa profondeur n'est pas un obstacle; et des milliers de navires la sillonnent en tous sens, variant leur route à Tintini, au gré de leurs besoins ou de leurs moindres caprices, créant ainsi entre les bords opposés un lien, une assimilation, on serait presque tenté de dire une véritable fraternité.
Nulle part, à la surfece du globe, cette unité n'est plus sensible que dans le bassin de la Méditerranée. Au point de vue géologique, les rivages de cette mer, illustre entre toutes dans la vie des peuples, et qui est bien la mer historique par excellence, ont un relief caractéristique, a Les chaînes de montagnes courent parallalèlement à la côte et n'en sont séparées que par une bande de terre assez étroite. Les Cévennes, les Maures et TEstérel, les Alpes Maritimes, les Apennins, le Taurus, le Liban, l'Atlas, la Sierra- Nevada, présentent tous ce caractère remarquable. Le trajet des cours d'eau , depuis la source jusqu'à l'embouchure, est ordinairement très-court. L'Èbre, le Rhône et le Nil sont les seuls navigables; et, sur toute la côte d'Afrique, depuis le Maroc jusqu'en Egypte, la Sey bouse, près de Bône, est la seule rivière qui mérite ce nom. Les autres cours d'eau ne sont que des torrents ou des ruisseaux éphé-
mères (i). » — Si donc on excepte les deltas des principaux fleuves, et quelques golfes spéciaux comme celui de Lyon, où Tappareil littoral largement développé dessine une immense plage sablonneuse et sans relief, Pensemble des rivages présente une série de découpures rocheuses et de coteaux étaçés en terrasses, dont les formes architecturales rappellent à la fois les ùlaises abruptes de la Grèce et les fiords caractéristiques de la Scandinavie.
Mais ce qui frappe le plus dans cette région méditerranéenne, c'est la double uniformité du climat et de la végétation; c'est là surtout ce qui donne au pourtour de cette mer intérieure une couleur séduisante et une physionomie grécoorientale.
A part la Palestine et l'Egypte, qui participent d'une manière très-nette des régions tropicales, la région méditerranéenne embrasse la Syrie, l'Asie Mineure, la Grèce, Tltalie, Textrémité méridionale de la France, le Nord de l'Afrique, et les côtes de la Catalogne et de l'Andalousie. Ce fut, on le voit, le berceau du monde; c'est encore, et depuis six mille ans, le foyer de la vie
(i) Ch. Martins, le Sahara et la région méditerranéenne.
lO CHAPITRE PREMIER.
intellectuelle et morale de l'humanité; et si, depuis Torigine des temps historiques, Taxe de la civilisation s'est déplacé d'une manière sensible de rOrient vers POccident, il n'a pas encore dépassé les limites de ce bassin , et n'abandonnera pas de longtemps ces rivages merveilleux qui ont été les témoins des plus grands faits de l'histoire, et sont restés la terre classique du génie , des arts et de la liberté.
Cette mer est presque fermée; elle Tétait même complètement à ces époques héroïques et légendaires dont il est assez difficile de préciser les faits, mais dont on ne saurait cependant nier l'existence d'une manière absolue, et qui sont à rhistoire positive ce que l'indécise et poétique clarté de l'aube est à la lumière éclatante du jour. Les deux caps avancés de Ceuta et de Gibraltar, soudés l'un à l'autre, faisaient alors partie de la même chaîne de montagnes. Les géologues ont expliqué doctrinalement la formation de cette brèche, qui permet aux eaux de l'océan Atlantique de renouveler sans cesse celles de sa mer tributaire; et les anciens eux-mêmes, suppléant à leur ignorance scientifique par une confiance absolue dans les légendes poétiques qui n'ont été le plus souvent que des vérités embellies et transformées, attribuaient à Hercule l'honneur d'avoir séparé les deux promontoires et ouvert ainsi une porte entre les deux mers. La parfaite similitude des rivages opposés est donc ici toute naturelle , et le
phénomène est identiquement celui que l*on observe aux falaises de Douvres et de Calais, entre lesquelles la mer s'engage comme dans une immense tranchée.
Les mêmes analogies peuvent être observées à de beaucoup plus grandes distances. Ainsi, toute la partie septentrionale de PAfrique, comprise entre les crêtes de TAtlas et les côtes de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, présente les mêmes conditions physiques et le même relief que ritalie, la France méridionale et PEspagne; et on peut la considérer comme une véritable dépendance et une sorte de prolongement de l'Europe. La science moderne est précise à ce sujet; la faune, la flore, la constitution géologique et les phénomènes météorologiques de tout le littoral de la Méditerranée en font un centre de création tout à fait distinct de ceux qui l'entourent, ayant un caractère déterminé et une physionomie spéciale. C'est un inséparable tout.
On a quelquefois considéré la vigne comme la culture propre de la région méditerranéenne, et on s'est trompé. La vigne ne prospère que sur une partie assez restreinte de ce littoral; elle ne se développe à Taise ni en Afrique, ni en Orient; elle semble au contraire aimer le continent et les vallées profondes, et on la retrouve
recrue rvariout dans l'Europe centrale depuis Ia \,t*;cc du Danube jusqu'à celle du Rhône, sur ic5 vv^.dux du Rhin et dans les riches plaines de b Bourgogne, du Languedoc et du Médoc, c'est- À^viirc à la fois sur les versants de la Méditerr^incc, de la mer Noire, de la mer du Nord et de iWôan. Ce sont, d'une manière générale, le chciie vert, le figuier, l'amandier, le pin d'Alep, le laurier d'Apollon, le genévrier, le myrte, les lentisques et les labiées odorantes, telles que le thvm, le romarin, la lavande, qui forment les principaux éléments de la flore méditerranéenne; mais les trois arbres spéciaux de ces rivages fortunés sont le chéne-liége, le pin parasol et Tolivier. Ce dernier surtout est tellement caractéristique de la zone littorale, que les naturalistes modernes n'ont pas hésité à la désigner sous le nom de '< région des oliviers w. On Vy rencontre partout et toujours, tantôt chétif et même rabougri , quoique d'un rendement très - productif, comme dans la vallée du Rhône et dans la haute Provence; tantôt doué d'une exubérante vitalité, et développant ses troncs noueux et ses branches aux lignes heurtées comme dans TAsie Mineure, sa patrie originelle, ou dans les plaines fertiles de ritalie, et jusqu'aux limites du Tell algérien. II tend sans cesse vers la mer; le froid l'en rapproche sur les rivages de l'Europe , le chaud l'y pousse sur les rivages africains; il est d autant plus fertile qu'il en est plus rapproché, et entoure
LE LITTORAL ET LA VOIE AURELIENNE. l3
ainsi la Méditerranée d'une ceinture presque continue.
Mais c'est avant tout l'arbre de la Provence.
Lorsqu'on descend le Rhône de Lyon vers la mer, on voit, à partir de Valence, la vallée se resserrer peu à peu; sur la rive droite, la vieille cathédrale de Viviers dresse au sommet d'une falaise ses clochetons gothiques; les rochers se rapprochent, et le fleuve traverse une «cluse étroite oîi les ingénieurs, à court d'espace, ont établi deux voies superposées, la route et le chemin de fer.
Au sortir de la gorge, la vallée s'ouvre tout à coup, et on entre dans ce triangle privilégié dont les Cévennes et les Alpes forment les deux côtés et la Méditerranée la base. Là, sous l'influence du soleil et de l'âpre vent du Nord, la Provence revêt le climat sec qui la spécialise, et l'olivier apparaît pour la première fois sur les coteaux qui dominent le village de Donzère. C'est ainsi que finit le Nord de la France et que commence le Midi. Sur toutes les pentes, dans toutes les plaines, on le voit moutonner, « troupeau sobre et utile, le seul qui convienne à ces terrains pierreux brûlés par le soleil (i) ». Tel il est aujourd'hui, tel il était il y a plusieurs siècles; car c'est un arbre pour ainsi dire immortel : il renaît de sa souche. Le vieux tronc se creuse et se des-
(i) H. Taine, l'Italie.
sèche; on le remplit de pierres et de terre pour qu'il puisse résister à l'action du vent. Chaque année, on amoncelle autour de lui Thumus v^étal; la cime monte, Técorce rejette, et le vieil arbre noueux se pare de verdure nouvelle et se couvre de fruits. Chaque olivier est moins un arbre qu'un amas d'arbres, une sorte de faisceau de colonnes tordues et violemment réunies; des tiges nouvelles s'incorporent sous la même écorce à la tige maternelle, et la jeunesse toujours renaissante des membres semble assurer à la souche primitive une sorte d'éternité (i).
A mesure qu'on descend vers la mer et qu^on avance du côté de l'Orient, le long de cette côte merveilleuse de Provence, les oliviers prennent un caractère de plus en plus décoratif. La pâleur de leur verdure se colore et s'accentue. Leurs petites masses arrondies se développent , et l'arbrisseau devient graduellement un arbre dont le sommet cependant ne dépasse jamais le superbe dôme des pins. De Mai*seille à Toulon, ils restent encore chétifs et ramassés, quoique d*une remarquable fécondité ; on sait que c'est dans la plaine d'Aix que se récoltent les meilleures et les plus moelleuses huiles de Provence. Peu à peu cependant Tarbre paraît s'émanciper, vouloir secouer le joug de la servitude, et de place en place quelques sujets isolés et indépendants commencent
(i) A. CouTANCE, l'Olivier. — Paris, 1877.
LE LITTORAL ET LA VOIE AURELIENNE. l5
à prendre des proportions grandioses. Après Toulon, dans l'admirable plaine du Luc, il continue à grandir, mais conserve encore Tuniformité de sa tête sphérique , qui donne une physionomie spéciale et un caractère un peu monotone aux paysages de la haute Provence. Il faut avoir franchi les chaînes des Maures et de TEstérel pour le connaître et Tadmirer ; jusque-là, on le prendrait presque en pitié; mais à partir de Cannes, il devient de plus en plus splendide; on ne le taille plus; il est primitif, robuste, monumental, et s'étale dans son orgueilleuse vitalité. C'est ainsi que l'olivier s'échelonne en Provence, s'allonge, se développe à mesure qu'il échappe à l'influence du vent et du froid , et n'atteint son plus complet épanouissement qu'aux approches mêmes de la frontière italienne ; semblable à ces malades qui se reposent sous son pâle feuillage, et qui , après avoir essayé tour à tour d'Hyères, de Cannes, de Nice, ne dilatent à l'aise leurs frêles poumons que dans les tièdes abris de Menton et de Monte-Carlo.
Cette forêt littorale est toujours un peu triste d'aspect; mais cette teinte modeste s'harmonise de la manière la plus heureuse avec les tons cendrés et presque bleus de la roche calcaire; elle forme le fond paisible du tableau sur lequel se détachent en vigueur les chénes-liéges , les pins d'Alep , et surtout ces admirables pins parasols dont les têtes solennelles couronnent et semblent
l6 CHAPITRE PREMIER.
protéger les humbles massifs qu'elles dominent. Dans les vallons tout à fait abrités, dans Tintérieur des petites baies, la végétation devient plus luxuriante et plus colorée. Les lauriers-roses, les orangers , les aloès , les figuiers de Barbarie forment une parure éblouissante. De véritables champs de fleurs scintillent au soleil. Les tons les plus vifs, les plus ardents se croisent sous ce ciel de Provence, aussi pur, aussi bleu que celui de la Grèce ou de l'Egypte. Le palmier lui-même semble un instant oublier qu'il est essentiellement un arbre du désert; il y pousse en pleine terre, atteint des proportions étranges, et, s'il ne donne pas de fruits, projette avec abondance ses tiges élégantes, qui s'élancent en fusées de verdure et donnent à cette côte sans hiver une physionomie orientale des plus accentuées.
Tels sont les principaux éléments de la végétalion arborescente du littoral méditerranéen. Tel est en particulier Taspect de la côte de Provence. Plus que toute autre, elle participe de la côte africaine qui lui fait face; et les rivages opposés des deux continents semblent être réciproquement les prolongements Pun de Tautre , se réflé-, chir et , en quelque sorte , se doubler à travers celte mer transparente qui est plutôt un trait d'union qu'une barrière.
La côte rocheuse de la Méditerranée, qui commence à Marseille et se termine à la frontière franco-italienne, a un développement total de trois cents kilomètres environ. Elle présente un nombre considérable d'angles rentrants et saillants, qui forment une succession de golfes, de baies et de promontoires précédés par un véritable archipel d'îles et dllots perdus en mer. Ces enfoncements escarpés, ces déchirures profondes ont parfois un relief très-accentué et, dans leur structure générale, rappellent Taspect tourmenté des côtes de la Scandinavie et de tous les rivages découpés des mers septentrionales.
La côte offre une saillie très-prononcée en mer, suivant un immense arc de cercle, limité à ses deux extrémités par deux golfes nettement accentués, à TEst le golfe de Gènes, à l'Ouest le golfe de Lyon. La Provence maritime, qui est la partie la plus méridionale de la France , semble ainsi aller au-devant de cette terre africaine avec laquelle elle présente une si frappante analogie.
Géologiquement, le sol de la Provence se lie d'une manière intime , tant par sa composition que par les bouleversements dont il offre les traces, à celui des contrées montagneuses du Comtat, du haut Languedoc et du Dauphiné. C'est le dernier prolongement de la chaîne des Alpes, s'abais-
l8 CHAPITRE PREMIER.
sant par degrés insensibles depuis les plus hauts faîtes jusqu'à la mer. Vu du large, Tossature du continent présente une série d'étages superposés , et le dernier de ces immenses gradins est découpé en falaises abruptes , battues par les vagues et les brisants.
Dans ses lignes générales, le relief de la côte n^a éprouvé aucune modification depuis les plus anciennes époques historiques connues, et Péternelle morsure de la mer n'a déterminé au pied de ce rempart de rochers que des éboulements et des corrosions d'une importance relativement faible. CVst, par opposition aux plages basses et instables du Roussillon et du Languedoc, ce qubn peut appeler un rivage fixe , au moins d'une manière relative, car rien n'est absolument invariable à la surface de Técorce terrestre ; et lorsqu^on examine de plus près et avec un peu de précision les détails de cette côte rocheuse, lorsqu'on relève de siècle en siècle la saillie et le profil de ces promontoires, lorsqu'on mesure à des époques différentes les fonds de ces baies , on constate des variations très-appréciables intimement liées à la vie et à l'histoire des peuples qui les ont habités.
Ces variations séculaires sont dues aux phénomènes naturels que nous avons développés dans deux études précédentes (i), et dans le détail dcs^
(i) Charles Lenthéric, les Villes mortes du golfe de Lyon. — 1876.
Ch. Lenthéric, la Grèce et l'Orient en Provence. — 1878.
quelles nous n'entrerons plus ici; nous en rappellerons seulement les principes généraux.
Dans une mer à niveau constant ou sans marées sensibles comme la mer Méditerranée, partout 'Où débouche un âeuve, le courant se divise en deux ou plusieurs branches , et on voit se former une plaine basse d^alluvions, qui a£fecte une figure triangulaire à laquelle on a donné le nom caractéristique de delta, du nom de la lettre grecque A, qui en dessine la forme ; cette plaine basse s'avance vers le large d'une manière progressive et continue. 11 y a donc, dans la région des embouchures, progrès de la terre sur la mer; c'est ce qu'on appelle un atterrissement.
Partout au contraire où les promontoires sont exposés à la violence des vagues ou simplement efHeurés par les courants, les falaises sont afTouillées et sapées à leur base, et il y a érosion.
La forme, le relief et les limites des rivages ne sont donc jamais arrêtés d'une manière définitive ; ils subissent à chaque instant une modification, et sont la conséquence de deux phénomènes qui agissent en sens contraire.
Les fleuves nourrissent la côte, l'augmentent et la prolongent; la mer, au contraire, la ronge et l'appauvrit, et cette destruction incessante s'accomplit d'une manière plus ou moins rapide, suivant la violence des tempêtes, Torieniation des promontoires par rapport aux vents du large, la force des lames, la composition minéralogique
et le plus OU moins de dureté des rochers battus ainsi par la mer.
Tous les débris de rochers incessamment remaniés par les vagues qui déferlent comme des coups de bélier au pied des falaises, réduits bientôt en matériaux très -ténus, sont transportés par les courants dans les parties abritées entre deux promontoires; là, ils se déposent et s'orientent en flèches de sable; le fleuve ou le cours d'eau qui débouche ordinairement au fond de la baie y apporte aussi ses limons, et ce mélange d'alluvions marines et d*ailuvions fluviales donne alors naissance à ce que les géologues appellent Vappareil littoral.
C'est ainsi que se sont peu à peu constituées, depuis notre dernière période géologique, ces magnifiques plages aux contours gracieux, presque toujours circulaires, et qui contrastent d'une manière si remarquable avec les lignes heurtées des falaises latérales qui les encadrent et les protègent.
Les dentelures rocheuses de la côte, entrecoupées de petites baies arrondies, présentent, entre Marseille et Menton, la plus grande variété d'aspect. Il n'est personne aujourd'hui qui ne connaisse ces rivages véritablement bénis du ciel.
L'Europe entière et l'Amérique y envoient chaque année des colonies de plus en plus nom-
breuses. C'est une véritable émigration du Nord vers le Midi, une désertion des pays du brouillard pour le pays du soleil. Depuis près d'un demi-siècle, Paristocratie frileuse du monde entier en fait pendant six mois son séjour de prédilection; les mourants eux-mêmes veulent y respirer leur dernier souffle et viennent, dans cette douce lumière, s'endormir de leur dernier sommeil.
C'est en effet un pays sans hiver; et il est certaines parties de la côte qui ne connaissent ni le vent, ni la gelée, ni Pextréme chaleur, jouissant ainsi d'une température presque constante et d'une sorte de printemps éternel.
On sait les déplorables conditions cli ma tériques de la région rhodanienne et de la plus grande partie de la France méridionale : sécheresses excessives pendant Tété, déluges intermittents et torrentiels à Tépoque des pluies et aux approches de réquinoxe, ouragans impétueux qui durent quelquefois pendant des semaines entières : tels sont les phénomènes qui se succèdent brusquement et sans aucune loi jusqu'à présent bien définie.
•Tout est extrême dans le Midi de la France , non-seulement dans le monde extérieur, mais aussi dans le monde moral; car il semble que les hommes participent, dans leur langage, dans leurs allures et leurs impressions, et jusque dans leurs mœurs publiques, de cette nature heurtée.
fiévreuse, exubérante, qui ne connaît ni les transitions ni les nuances , oti tout se détache brusquement en relief, avec des couleurs vives et tranchées, et chez laquelle Tardeur des étés n'a d*égale que la rigueur des hivers.
La zone littorale contraste d'une manière remarquable avec cette nature violente et tourmentée. Le voisinage de la mer y adoucit le climat. Les vents tièdes et humides du Sud et du Sud-Est tempèrent Textréme sécheresse produite par ce terrible mistral du Nord, qui est bien le maître vent, le magistral de la Provence, et qui fait pendant les trois quarts de Tannée la désolation de la vallée du Rhône. Toute la contrée qui avoisine la plage est défendue du froid par Tabri même des Alpes, et, au pied de ce rempart de neiges éternelles, règne une température moyenne, éminemment favorable au développement des plantes odorantes et des cultures semi-tropicales. Les arbres se rapprochent de la mer pour fuir en même temps le froid des hautes cimes et l'extrême chaleur concentrée dans des plaines trop longtemps exposées au soleil de Tété. En toute saison, les collines élevées sont couvertes de pins d'Alep, de chênes -lièges, de grandes bruyères arborescentes, et d'arbousiers toujours verts ornés à la fois de baies rouges et de fleurs blanches. Plus près de 1^ côte, des groupes de pins parasols couronnent les éminences moyennes et descendent majestueusement dans la plaine;
LE LITTORAL ET LA VOîK AURELIENNE. 23
les lauriers-roses bordent les ruisseaux ; les orangers, les citronniers en pleine terre épanouissent leurs têtes rondes et leur feuillage luisant et satiné, chargés de leurs fruits parfumés et presque lumineux au soleil, tandis que les palmiers découpent sur Tazur du ciel leurs tiges flexibles et retombantes, et que les aloés en fleur, pareils à des candélabres gigantesques, semblent éclairer cette féerie de la nature dont aucune parole ne peut rendre la royale splendeur.
Cette terre promise était connue du monde romain, et le climat séduisant de cette partie de Tempire, désignée déjà sous le nom de Provincia, n'avait pas échappé à ces riches familles patriciennes qui poussèrent si loin l'art de jouir. Comme de nos jours, des villas somptueuses et des jardins embaumés sMchelonnaient le long de la plage ensoleillée , et au pied de ces collines boisées qui égalent et surpassent même quelquefois les plus beaux sites de l'Italie, de la Sicile et de l'Orient.
. Il est certain toutefois que la prospérité matérielle de la Provence ne remonte guère avant Porigine de notre ère. D'après le témoignage même de César (i), le littoral n'était encore
(i) Cesab, BelL GalL, passim.
occupé, à l*époque où il mettait le pied dans les Gaules, que par des populations à demi barbares; et la civilisation n'y avait pénétré qu^accidentellement et sur quelques points de la côte, là seulement où les Phéniciens et les Grecs d'Ionie avaient établi leurs premiers comptoirs.
L'agriculture n'existait pas en Provence, même à l'état le plus rudimentaire, avant le sixième siècle antérieur à notre ère; et tous les historiens et géographes classiques sont unanimes pour attribuer aux Grecs la triple importation du blé, de la vigne et de Tolivier.
On a quelque peine, nous en convenons, à se figurer aujourd'hui ce que pouvait être une société où Ton ne connaissait pas ces éléments indispensables de la vie moderne. L'homme de la Celtique dépourvu de blé, de fécule, d'huile et de vin, nous paraît avec juste raison n'avoir été qu'une sorte de sauvage, que l'instinct seul du pillage ou de la défense avait groupé en tribus plus ou moins nomades. Armé d'outils imparfaits en silex, en bronze ou en fer, ignorant de toute nourriture végétale, assouvissant sa faim avec les produits de sa chasse et de sa pêche, couvert de vêtements grossiers le plus souvent empruntés à ces animaux mêmes qui lui servaient d'aliments, tel a vécu pendant de longs siècles le Gaulois primitif, le long de ces mêmes rivages aujourd'hui si policés et où nous voyons prodigués, avec un art infini, tous les perfectionne-
ments et toutes les délicatesses de la civilisation la plus raffinée. Chose remarquable! Pendant que la Gaule, TEurope entière, tout TOccident, en un mot, étaient plongés dans une nuit épaisse, TAsie et TOrient au contraire étaient depuis longtemps déjà arrivés au faîte de la prospérité. L^industrie, la richesse, le luxe. atteignaient le plus radieux épanouissement dans ces immenses plaines qui furent le berceau du monde et qui, dépeuplées* et ruinées aujourd'hui, semblent retombées dans la barbarie primitive. Tant il est vrai que le soleil de la civilisation ne peut éclairer en même temps toute la surface du globe, et que, obéissant aux grandes lois astronomiques, il abandonne, comme l'astre du jour, les lieux qu'il avait précédemment inondés de sa lumière, et se déplace de l'Orient à l'Occident suivant une marche lente et continue.
L'histoire réelle et positive n'existe pas pour l'Europe avant le sixième siècle; aucun fait précis ne se dégage nettement du chaos impénétrable de légendes confuses, qui ne peut fournir à la science aucun élément de discussion sérieuse. On sait seulement que la grande contrée désignée sous le nom de Celtique, et plus tard sous celui de Gaule, a été occupée, probable-
ment à la tin de la période antéhistorîque, par une population d'émigrants d'origine aryenne, à laquelle on a donné tour à tour les noms de Celtes, de Gaulois et de Galates. Le flot parti de l'Asie s'est répandu peu à peu dans toute TEurope et a fini par descendre sur le littoral de la Méditerranée. Les savants ont beaucoup discuté, discuteront certainement beaucoup encore sur Pidentité ou la diversité de ces populations primitives. Chacun a interprété à sa façon les textes des géographes anciens et les rares débris qui peuvent servir à l'histoire de ce passé lointain.
Il s'est produit à ce sujet des dissertations sans nombre pleines de science et d'intérêt, mais qui ont cependant l'inconvénient de n'êire à la portée que de quelques initiés et le défaut beaucoup plus grave de n'avoir conduit à aucune conclusion bien définie. Nous y renvoyons le lecteur curieux d'approfondir les origines des populations de l'ancienne Gaule. Qu'il nous suffise de constater, sans en préciser la date, la provenance asiatique de cette grande marée humaine; car l'Asie a été, comme tout le monde le sait, la souche commune d'où sont sortis tous les rameaux qui constituent la famille indo-germanique.
Toutefois, lorsque cette race celtique, après avoir traversé toutes les plaines et toutes les vallées de l'Europe centrale, atteignit les bords de la Méditerranée, elle ne trouva pas ce littoral
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tout à fait désert; et, pour ne parler que de la partie qui nous occupe et qui devait s'appeler plus tard la Provence, elle y rencontra deux peuples essentiellement différents de mœurs et de langage, et qui sont restés pendant de longs siècles tout à fait distincts Pun de Tautre. C'étaient d'abord les peuples navigateurs phéniciens et grecs; pour eux la terre gauloise ne fut jamais qu'un abri temporaire, un lieu de relâche pour leurs navires, un entrepôt pour leurs marchandises; et leur fortune insaisissable était aussi mobile que la mer, leur véritable patrie. — Les maîtres réels du sol formaient, au contraire, une race pauvre et guerrière qui a donné son nom à toute la côte depuis 'Fembouchure du Rhône jusqu'aux limites extrêmes de TEtrurie; c'étaient les Ligures, dont le port assez misérable alors était Thumble Genua, l'orgueilleuse Gênes des temps modernes. Leur origine asiatique n'est plus contestée aujourd'hui; et, quoique beaucoup plus anciens que les peuplades aryennes qui avaient envahi la Celtique par le Nord et par TEst, ils appartiennent à la même souche d'où sont sortis tour à tour les Grecs et les Latins, les Celtes, les Germains, les Slaves, et furent la première branche de ce tronc puissant qui devait s'étendre bientôt sur toute l'Europe occidentale. Les Ligures, comme tous ces peuples, étaient, au point de vue ethnographique, une population indo-européenne se rattachant à
la grande famille altaïque (i), dont ils ont formé Pavant-garde, lors de l'invasion qui amena les Celtes sur le bord de la Méditerranée, environ sept à huit cents ans avant notre ère.
On ne sait rien ou presque rien des Ligures (2); ils n*ont laissé sur notre sol aucun monument, aucun débris, aucun souvenir. C'est aux Phéniciens que nous devons les premiers germes de civilisation; ce furent eux qui tracèrent la première routeen Gaule. Pour un peuple navigateur, cette roule ne pouvait être que littorale, auxiliaire et doublure en quelque sorte de l'itinéraire maritime suivi par leurs vaisseaux. On a retrouvé en effet ça et là , sur toute la côte de Provence et de Languedoc, des tronçons de ce chemin primitif, que les géographes classiques appellent la voie Héradcenne, via Heraclea, et qui reliait entre elles une série de villes maritimes portant le nom générique d'Héraclée, c*est-à-dire ville consacrée à Hercule; et sous cette désignation on voit apparaître très-nettement la nation tyrienne
(1; ()i\ a (]uclqucfois étendu le nom d'Altaï à Timnicnic chaîne de montagnes qui se prolonge depuis le cap (iriciiiiil du détroit de Behring jusqu'à l'Oural, et qui pArtii^e ainsi PAsic en deux versants : d*un côté les ndliiciitn de la mer Glaciale, de l'autre ceux de Tocéan |'iiLi)i<)uc. I.CK monts Altaï ou Altalques constituent seulement la chaîne, déjà fort considérable, qui sépare la hihéiicdu plateau central de l'Asie.
(ji) ('M. Lknthéuic, la Grèce et l'Orient en Provence, L'h. Il, III.
et phénicienne, dont Hercule n'est à tout prendre que la représentation symbolique.
Annibal la suivit en grande partie lorsque, après avoir franchi les Pyrénées, il se dirigea vers le Rhône et les Alpes; ce fut elle encore que Tadministration romaine utilisa, rectifia et compléta lorsqu'elle voulut établir à travers la Gaule une communication durable entre TEspagne et ritalie, et assurer dans les provinces le ravitaillement de ses troupes et la marche de ses convois militaires.
La conquête de la Gaule. par César n'avait pas duré moins de dix ans, et avait coûté à la République plus de la moitié de ses légions. Le seul moyen de conserver un territoire si chèrement acheté était de le sillonner par un réseau de routes permettant au vainqueur de transporter rapidement ses forces sur tous les points menacés, de prévenir et de réprimer les révoltes incessantes des peuplades récemment soumises, de faire sentir, en un mot, la main de Rome jusqu'aux frontières les plus reculées de TEmpire.
Déjà, vers Tan I25 avant Jésus-Christ, le consul Domitius Ahenobarbus avait, après la défaite des Allobroges, donné ses soins et son nom à la grande route qui conduisait en Espagne depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées; c'était la via Domitia.
Plus tard, le consul Auréli us Cotta attacha le sien à celle de la Provence; ce fut la voie Auré-
3o CHAPITRE PREMIER.
lienne, via Aurélia. Ouverte dans le principe depuis Rome jusqu'à Pise, elle fut successivement prolongée jusqu'à Gênes; de là aux Alpes, puis à Aix et à Arles, oti elle se souda à la voie Domitienne.
Les itinéraires anciens nous permettent de suivre pas à pas le tracé de cette route stratégique et militaire . beaucoup plus que commerciale, et qui se développait en grande partie sur le bord même de la Méditerranée et sous la protection des flottes romaines qui ne perdaient pas en général la terre de vue. Sauf quelques parties douteuses ou perdues et que la culture a envahies, il est aisé de la retrouver sur le terrain où des tronçons fort nombreux portent encore dans le langage provençal le nom de camin Aourelian, chemin Aurélien.
Et cependant aucun sujet de géographie archéologique n*a donné lieu à plus de discussions que le tracé de la voie Aurélienne dans la région littorale de la Provence. On a même quelque peine à comprendre comment des questions techniques, si ingrates par leur nature, ont pu autant passionner la critique moderne; et on ferait presque un volume en mentionnant seulement les énoncés des mémoires qui ont été publics à ce sujet depuis moins d'un demi-siècle.
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Les étymologistes, les archéologues et les éplucheurs de textes forment quelquefois en province une société spéciale qui s*agite sur place et qui, tout en rendant à la science des services fort sérieux, manque en général de vues un peu larges et d^horizons étendus. En Provence notamment, le monde ordinairement si paisible des magistrats et des gens de robe semble avoir été plus particulièrement en proie à cette épidémie de discussions qui ne sont pas toujours restées dans les limites d'une exquise courtoisie. La polémique a tourné quelquefois à Taigre; et, chose plus regrettable, on a beaucoup écrit, encore plus discuté et presque rien éclairci.
11 serait cependant bien facile de s'entendre; et, sans vouloir chercher à concilier des textes nécessairement différents parce qu'ils sont altérés par les copistes, des cartes anciennes et des itinéraires presque toujours erronés, il est aisé de retrouver avec une approximation très-suffisante la direction générale de la grande voie Aurélienne. Pour tout esprit non prévenu et qui veut voir les choses d'un peu haut, la route romaine ne devait, ne pouvait même pas différer sensiblement de la grande route moderne, celle qui porte officiellement le nom de route de Paris à Antibes et à la frontière italienne.
Après avoir passé à Vintimille (i), Albium Intemclium, et à Menton, Lumone, la voie Aurélienne franchissait les Alpes au mont Agel, Alpe Summa, au point oti se trouvent encore les ruines de la Turbie, trophée gigantesque élevé à la gloire de Fempereur Auguste , victorieux des barbares. Là venait aboutir Tembranchement de l'antique voie Julienne qui parcourait la vallée de la Trebbie (Plaisantin), et dont le tracé est constaté par de nombreuses bornes milliaires retrouvées sur le territoire de Nice. La chaîne des Alpes, ainsi que rindique très -clairement l'itinéraire officiel de l'Empire, formait alors la limite entre la Gaule et ritalie; et le passage en corniche, sur le mont Agel, en vue de la mer, fut pendant très-longtemps le seul qui permît aux légions de pénétrer dans la région transalpine. Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'Auguste fit construire à travers les Alpes Grecques (Tarentaise, région du lac Léman) et à travers les Alpes Pennines (massif du Grand Saint-Bernard) deux nouvelles voies qui se dirigeaient aussi vers la province romaine et venaient aboutir en pleine Gaule, à Vienne et à Lyon.
(i) Voir le tracé de la voie Aurélienne et de ses principaux embranchements sur la carte générale du commencement de ce volume.
Après avoir franchi les Alpes, la route se maintenait toujours sur la hauteur, passait au Nord de la colonie grecque de Nice, Nutij, Nicœa, et se dirigeait vers la ville romaine de Cemenelium, aujourd'hui Cimiez, dont l'importance nous est prouvée par les grandes ruines qu*on y découvre chaque jour. Elle descendait ensuite dans la vallée, traversait le Var au moyen d'un pont en charpente analogue à celui qui existait avant le magnifique ouvrage construit depuis dix ans pour le double passage de la route et du chemin de fer. Ce pont devait être probablement enraciné aux deux berges dans deux culées en maçonnerie; mais les fréquents changements du lit du Var et les remaniements modernes de ses rives aujourd'hui très-cultivées empêchent de retrouver en cet endroit les moindres traces de la voie antique.
La première ville rencontrée après le Var était Antibes, Antipolis. Les Itinéraires, la carte de Peutinger et tous les textes sont ici parfaitement concordants. Ce petit port grec, bâti, comme son nom l'indique, à l'opposé de Nice (ivri-^oXiç), était l'une des stations les plus importantes de la voie Aurélienne.
La suivante portait le nom de Horreum ou ad Horrea, c'est-à-dire « les Greniers ». Là devaient se trouver des magasins généraux pour le ravitaillement des troupes. La position exacte de cène station, ou, pour parler le langage officiel
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de rEmpÎR* de onte jmjmszo iico de repos et de sépoor . a dooné Ikn à de aocnbceux amunaitaires: et c^est à cet codrohde bi Toîe Aufâîeniie que les archéok^iics, îasqo'âd assez d'aooofd, ont commencé des dîscossioas dont nous ne sommes pas sur le point de toît le terme. On a suocessiTement placé 4Md Horrea, à Grasse, à Auribeao» dans la Tallce de la Siagne, à Cannes et au petit château de la Napoule. On nous pennettra de ne pas prendre parti dans le débat: disons simplement que la Napoule parait jusqu^à présent rallier le plus grand nombre de suAages.
Aucune difficulté au sujet de la staticm soi- Tante qui était Fréjus, Forum Julit, le port le plus important de la côte^ gallo-romaine, creusé par César, achevé par Auguste et depuis longtemps comblé par les alluvions de TArgens.
Mais entre la Napoule, Horrea, et Fréjus, Forum Julii, se trouve un énorme massif de roches éruptives, TEstérel, qui forme en mer un cap très-prononcé; et on s*est demandé maintes fois si la route romaine passait d*un golfe dans l'autre en traversant cet obstacle, ou si elle le contournait en suivant toutes les découpures de la côte. Quelques bornes milliaires découvertes dans les gorges sauvages de TEstérel sont les arguments ordinaires invoqués en faveur du premier tracé. Toutefois, si Ton a égard au caractère éminemment stratégique et militaire de cette route, il est bien difficile d'admenre qu'elle se
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soit âoignée sans raison du littoral pour a^engager dans des montagnes difficiles qui sont à peine desservies de nos jours par des sentiers praticables. Il résulte au contraire très-nettement d^une étude topographique récente, &ite avec le plus grand soin et la plus parfaite exactitude, que la voie Aurélienne serpentait en corniche le long des &laises escarpées de PEstérel, et suivait à peu près le chemin de ronde pratiqué aujourd'hui par le service de la douane (i).
En sortant de la Napoule, Horrea, elle commençait à côtoyer la montagne pour se diriger sur Téoule : là se voient encore quelques traces. Un rocher, qu'on appelle dans le pays « rocher du pendu 1), avait été merveilleusement taillé pour lui donner passage. Elle s'élevait ensuite peu à peu; et, sur quelques points, des dalles liées par un ciment d'une extrême dureté dénotent la méthode romaine. La voie se développait ensuite à flanc de coteau , le long des petits fiords de la côte, arrivait au-dessus de la plage d'Aurèle, dont le nom est assez significatif, et on a retrouvé quelques vestiges de l'embranchement qui descendait vers la mer. Elle se jetait ensuite brusquement vers l'Ouest, franchissait le col de la Sainte-Baume à une altitude de i8o mètres, côtoyait l'Ermitage, descendait la vallée, puis, tra-
(i) F. Rabou, Mémoire sur l'ancienne voie Aurélienne entre Antibes et Aix, — Hev. arch., 1861.
versant le ruisseau d'Agay à lo mètres environ au-dessus du niveau de la mer, serpentait le long de quelques collines plus adoucies, et suivait la belle plaine de Saint-Raphaël , qui a conservé le nom de Pays Aurélien,
La station qui suit Fréjus est désignée, sur l'Itinéraire d'Antonin et sur la Table Théodosienne, sous le nom de Forum Voconii ou Forum Vocontium. Ici les incertitudes et les interprétations recommencent; et, sans parler des archéologues, nous voyons les écrivains les plus autorisés, Bouche, Sanson, Raymond Soléry, Jean Bonny, d'Anville, Ménard, Papon, Valckenaër, proposer tour à tour Luc, le Canet, Draguignan, BrignoUes, Gonfaron et Vidauban, c'est-à-dire à peu près toutes les villes et tous les villages de la région traversée.
C'est très-vraisemblablement cette dernière localité qui est la vraie station romaine; et ce qui, dans tous les cas, est absolument certain, c'est que, à partir de Fréjus, la voie Aurélienne quittait le littoral, suivait à peu près le cours de TArgens et serpentait dans la plaine qui s'étend au Nord des montagnes des Maures. A peu de chose près, le tracé est le même que celui de la route moderne qui la traverse plusieurs fois, se confond souvent avec elle, et dont plusieurs tronçons ont longtemps porté le nom de Camin Aourelian qui s'explique ainsi de lui-même.
Après Forum Voconii on arrivait à Matavonum
OU Matavo. Le petit village qui porte le nom assez provençal de Cabasse, situé sur la rive gauche de rissole, paraît être l'emplacement de cette station, qui n^était d'ailleurs qu^un simple relais, ce qu'on appelait une mutât io. On y a découvert, on y découvre tous les jours de nombreux restes d'antiquités, médailles à Teffigie des empereurs du premier et du deuxième siècle, inscriptions funéraires, tombeaux, débris de poteries et pierres milliaires encore posées sur la voie. Tous ces témoins du passé permettent d'affirmer avec certitude que ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher le vicus gaulois dont les Romains firent une station militaire, et dont le souvenir est consacré par une importante inscription en Thonneur de l'empereur Caligula, conservée dans Thumble cimetière de Ca basse (i).
A partir de Matavo, la voie Aurélienne se confond presque avec Pancienne route tracée sur les cartes de Cassini. Une borne milliaire trouvée en 1789 à Brignolles même (2) prouve qu'elle passait aux abords de cette petite ville, dont il n'est fait cependant aucune mention dans les
(l) PRO SALVTE