POPULATION
A l'époque du dernier recensement, qui date déjà de dix ans, la population de la Province s'élevait à 1,110,664 habitants,dont 847,982 d'origine française, 13,179 natifs d'Angleterre, 56,357 natifs d'Irlande, 13,204 natifs d'Ecosse, 167,578 natifs du Canada, la plupart originaires des Iles Britanniques ; le reste natif des Etats-Unis, des provinces avoisinantes et des divers pays d'Europe. Ces diverses nationalités sont divisées comme suit, sous le rapport religieux*: 942,724 catholiques romains ; 167,940 protestants, etc»
La population d'origine française occupe à elle seule presque tout le bassin du St. Laurent, et elle se répand rapidement dans les autres parties de la province. La population originaire des Iles Britanniques est surtout concentrée dans les villes, elle domine dans la partie sud des Cantons de l'Est et dans la vallée d'Ottav^a. (Pour détails plus précis, voir l'appendice.)
La diversité d'origines et de langues, loin d'être une cause de faiblesse pour notre population, est considérée par un grand nombre comme un élément de progrès et d'activité. Chaque race apporte dans le mouvement régulier de notre jeune société ses aptitudes particulières et son génie spécial ; de la combinaison de ces forces naît une saine émulation, et de là une impulsion vigoureuse dans toutes les carrières qui nous sont ouvertes.
D'après des renseignements puisés aux meilleures sources, il appert que le nombre des émi-
grants français qui passèrent de France au Canada depuis l'établissement de la colonie jusqu'à la prise de Québec en 1759, c'est-à-dire dans l'espace de cent quarante ans, ne s'est pas élevé à plus de dix mille personnes des deux sexes. Ainsi qu'il a déjà été dit précédemment, lors du traité de Paris *par lequel le Canada fut cédé à la Couronne Britannique, la population française s'élevait à 70,000 âmes. Le changement de domination ayant coupé court à toutes leurs relations avec l'ancienne mèrepatrie, les Canadiens restèrent, socialement parlant, ce que les avait faits la France de Louis XIV, et n'augmentèrent désormais en nombre que par leur expansion naturelle, c'est-à-dire par l'excédant dés naissances sur les décès.
Un écrivain français de beaucoup de mérite, M. E. iLameau, qui a visit'é ce pays, il y a quelques années, et qui a fait une étude approfondie de la colonisation française en Amérique, a retracé avec une grande précision les sources de provenance des différents groupes de population franco-américains. Dans son livre intitulé : La France aux Cqlonies il résume en ces termes, aussi frappants d'exactitude que remarquables de forme, le résultat de ses recherches au sujet des canadiens-français.
"La population qui fait l'objet de cette étude, dit-il, n'a point eu pour origine, comme plusieurs ont pu le penser, quelques aventuriers, quelques hommes de hasard, quelques individus déclassés et enrôlés par l'Etat. Ce fut l'immigration réelle d'un élément intégral de la nation française, paysans, soldats, bourgeois et seigneurs ; une colonie dans le sens romain du mot, qui a importé la patrie tout entière avec elle. Le fond de ce peuple, c'est un véritable démembrement de la souche de nos paysans français ; leurs familles, cherchées et groupées avec un soin
particulier, ont transporte avec elles, les mœurs, les habitudes, les locutions de leurs cantons paternels, au point d'étonner encore aujourd'hui le voyageur français ; ce sont aussi des soldats licenciés s éta- ,blissant sur le sol, officiers en tête, sous la protection du drapeau ; voilà les principes essentiels et originaires de la population canadienne."
Depuis la cession du Canada par la France à l'Angleterre, l'immigration française en cette province a été à peu près nulle ; les exceptions sont si rares, que l'on peut dire qu'elle a complètement cessé. Il paraît avoir été réservé à Mademoiselle Eernard, dame française aussi distinguée par le cœur que par l'esprit, d'ouvrir de nouveau à l'émigrant français, le chemin du Canada oublié depuis plus d'un siècle. Voulant améliorer le sort de la population pauvre au milieu de laquelle elle vit à Plouha, en Bretagne, Mademoiselle Bernard a conçu la belle idée d'envoyer au Canada et d'y établir à ses frais une trentaine de familles bretonnes. Son projet, si digne de figurer à côté des œuvres de dévouement des fondateurs de cette colonie, a été reçu ici avec la plus vive sympathie de la part du G-ouvernement, de la part de la Société de Colonisation de Québec et du public, et si, comme tout porte à le croire, il réussit, ce premier succès sera, nous l'espérons, le signal d'une émigration considérable de la France au Canada.
Les premiers émigrants anglais arrivés ici à la suite du traité de Paris en 1763, s'établirent dans les villes et se livrèrent exclusivement au commerce dont ils conquirent en peu de temps le monopole, grâce à la disparition des anciens négociants que la conquête avait complètement ruinés pour la plupart. Depuis le commencement de la guerre, les monnaies d'or et d'argent avaient presque cessé de
circuler ; on les avait forcés d'accepter au pair les assignats du gouvernement, et finalement ces assignats avaient été répudiés. Ce ne fut que vers 1832, que les canadiens commencèrent à se relever de ce grand désastre commercial, à se créer un crédit en Europe, et à reprendre petit à petit leur place dans les hautes opérations du négoce.
Ainsi que nous l'avons déjà remarqué précédemment, la guerre de l'indépendance américaine jeta en Canada un nombre considérable de royalistes qui préférèrent le vieux drapeau à la jeune république qu'ils avaient combattue. En reconnaissance de leur fidélité, le gouvernement anglais leur ofîrit de magnifiques concessions de terres dans les Cantons de l'Est et dans la fertile péninsule formée par les grands lacs du Haut-Canada. La majorité alla du côté où le sol paraissait plus séduisant et commença, à proprement parler, la colonisation de la Province d'Ontario. Les autres vinrent s'établir dans la partie sud des Cantons de l'Est, aux environs de la rivière St. François et formèrent dans la Province de Québec, la première colonie agricole d'origine britannique. Pendant longtemps la plupart des émigrants des Iles Britanniques se dirigèrent de ce côté par petits détachements et y formèrent un district florissant à l'image de leur mère-patrie. Plus tard, ils se portèrent dans la vallée de l'Ottawa, où, grâce à l'exploitation des forêts, ils ne tardèrent pas à fonder des établissements prospères.