La provinciale
Le Mercure de France, en avril 1761, a publié sans nom d'auteur une pièce en un acte en prose, intitulée La Provinciale et précédée de la note suivante :
Cette pièce n'a été destinée 'pour aucun Théâtre et n^a jamais été jouée qu'à la campagne; elle est pourtant d^un Auteur connu par plusieurs Pièces justement applaudies ; et nous avons cru ne pas déplaire au Public, en Vinsérant dans notre Recueil.
Quel est cet auteur justement applaudi et si peu soucieux de sa renommée ? L'histoire littéraire du dix-huitième siècle offre peu d'exemples d'une si parfaite indifférence; on cite celui de Marivaux qui négligea de signer plusieurs de ses œuvres et donna ses premières pièces aux Italiens sans se faire connaître même des acteurs. Nous lûmes la Provinciale avec le vague espoir d'y trouver la marque de Marivaux.
Et nous l'y trouvâmes dès les premières pages : un dialogue subtil, une familiarité coquette, cette manière de s'expliquer avec une bienveillance un peu distante ; ce style en vignettes où la pensée maîtresse se faufile jusqu'à vous à travers les attitudes et les jeux de physio-
nomie des personnages ; cette précipitation dans l'exposition, corvée inévitable dont l'auteur a hâte de se débarrasser ; les analyses raffinées de sentiments contradictoires, les impressions développées au delà du sens qu'elles enferment ; enfin les notations de faits minuscules qui, par leur accumulation, déterminent peu à peu un sentiment ou un caractère, tout, dans la Provinciale, illustre la boutade de l'abbé Trublet : Marivaux est un écheveau de fil embrouillé, dont on ne laisse pas de tirer de bonnes aiguillées. C'est une pièce sans intrigue, une de ces nouvelles en dialogue qui, au lieu des vingt-quatre heures accordées à l'action, exigeraient pour la vraisemblance l'espace de plusieurs semaines. Elle offre des concetti, des images, des saillies qui n'étaient plus de mode : pour marivauder encore en 1761, il fallait être Marivaux. Voici des phrases quasi-signées :
— Vous allez attaquer un cœur novice dont vous aurez le pillage; vous serez les chefs de Vaction ; regardez-moi comme un soldat qui demande sa paie.
— // p^agit ici d^une espèce de parti-bleu honnête contre une cassette...
— Si nous épousions la future ? Si nous tâchions de saisir le gros de V arbre au lieu des branches ?
— La plaisante superstition ! Quel rapport y a-t-il d'une demi-feuille de papier à de la vertu ?
— Nous savons bien que le cœur est une espèce de horsd' œuvre dans le mariage...
Et ces déductions savantes inférées d'une circonstance à un état d'esprit : « Quelle était votre idée? Que La Ramée entrât dans la salle où nous dînions... qu'elle le reconnût pour V avoir vu la veille avec vous ; et qu^elle se doutât que vous ne vouliez venir me parler, que pour tâcher de la voir encore comme en effet elle s^en est doutée... » Enfin, simples mais significatifs détails de forme, la fréquente répétition d'une phrase prononcée par l'interlocuteur, et ces allusions aux mains, qui animent les dialogues de Marivaux. Chez lui, les mains sont toujours de la conversation : elles avouent timidement ce qu'on n'oserait dire; on les retire, puis, en baissant les yeux, on les abandonne... « Ce n'est que des
mains au bout du compte..,^)) «Ce n'est qu''une main après
tOUt,..^ ))
Mais entre une opinion personnelle et une certitude générale l'espace est vaste ; des faits historiques le viennent heureusement combler.
Tout d'abord, Marivaux parle de la Provinciale dans une de ses quatre lettres parvenues jusqu'à nous, que se disputent tous les dix ou quinze ans les amateurs d'autographes. Adressée à Laujon, secrétaire du comte de Clermont, cette lettre, reproduite dans le catalogue de la collection E. Bovet, est conçue en ces termes :
Je prie Monsieur Laujon de vouloir retirer pour quelques jours seulement la copie qu'on a faitte de la petitte pièce intitulée la provincialle ; je la rendray incessamment pour estre jouée quand on voudra luy faire cet honneur la. Et monsieur Laujon m^obligera beaucoup de vouloir bien menvoyer cette copie en vertu de la quelle même il mécrivit pour en oster quelques personnages de femme qu'on ne scavoit comment remplir, Jatens donc de sa bonté la grâce que je luy demande et cest de la part de son très humble et très obéissant serviteur qui lembrasse tendrement,
ce samedy
Entre les indications que fournit cette lettre ^ et le texte inséré dans le Mercure, la concordance est absolue : une petite pièce intitulée la Provinciale — La Provinciale du Mercure est en un acte — qui doit être jouée sur le théâtre du comte de Clermont — « Cette pièce n'a jamais été destinée pour aucun théâtre et n'a jamais été jouée qu^à la campagne » — et dont Marivaux ôtera quelques personnages de femmes qu'on ne sait comment remplir — deux femmes qui paraissent à la dernière scène, per-
* L'Héritier de Village, scène II. Les Acteurs de Bonne Foi, scène IV.
* La Provinciale, scène XVII.
» Larroumet, dans son livre excellent et quasi définitif, Marivaux, sa vie et ses Œuvres, cite cette lettre et déplore la perte de la Provinciale. Il n'ignore pas qu'une comédie de ce nom a été publiée dans le Mercure, mais néglige cette similitude de titre. Je crois qu'il n'a pas eu le Mercure entre les mains, car il cite inexactement le texte de la notice, en s'appuyant entre autres sur l'erreur même qu'il commet pour nier que la pièce soit de Marivaux. On lit dans la notice; «Elle est pourtant d'un auteur connu par plusieurs pièces justement applaudies ; s Larroumet écrit : « par quelques pièces justement applaudies» Et il ajoute: «Il y aurait eu quelque ironie à désigner comme «auteur de quelques pièces» l'auteur fécond d'un théâtre si considérable». Evidemment, mais encore faut-il respecter un texte formel.
sonnages quasi muets. Cette lettre a dû être écrite en 1756 ou 1757.
Le comte de Clermont, las des batailles et des hasards de la guerre, avait organisé, dans sa maison de Berny située à deux lieues de Paris sur la route d'Orléans, des représentations que dirigeaient Mademoiselle Gaussin et le vieux Duchemin. En 1757, ayant sollicité et obtenu, pour son malheur, la succession du maréchal de Richelieu en Hanovre, il renvoya ses acteurs, ses invités et ferma son théâtre. Or, cette même année, un autre périodique mentionne la Provinciale : le Conservateur qui, en novembre 1757, publie sans nom d'auteur les Acteurs de Bonne Foi^ — comédie de Marivaux, recueillie dans ses œuvres complètes — et la fait précéder de cette note fort curieuse :
« Voici une petite comédie qui n'a jamais paru et dont nous ne connaissons pas Vauteur. On nous Va envoyée avec différents écrits sur toute sorte de sujets, parmi lesquels nous avons encore trouvé une comédie intitulée la Provinciale que nous donnerons à son tour, si celle-ci ne déplaît pas. »
De cette note il résulte : que Marivaux envoyait aux périodiques, sans se faire connaître, celles de ses petites pièces qui n'avaient été jouées qu'à la campagne ; que la Provinciale était de celles-ci; enfin qu'elle était inconnue en 1757.
A cette époque, Marivaux, âgé de soixante-neuf ans, habitait un petit appartement de la rue Richelieu ; grâce à la touchante sollicitude, à l'humble affection d'une vieille amie, mademoiselle de St Jean, son amour-propre savourait encore quelques douceurs ; dans l'oubli où peu à peu s'enfonçait l'écrivain, l'homme, isolé, survivait dignement à sa vogue. On ne jouait plus guère ses comédies ; une des dernières, la Dispute, avait été sifïlée ; une autre Félicie, lue et reçue au Théâtre français, ne fut pas représentée. Ses insuccès répétés le découragent d'affronter un public dont les ambitions, les curiosités, le dépassent. Mais il faut vivre. En se privant du nécessaire, mademoiselle de St Jean lui a donné la douce certitude qu'il subvient seul aux besoins de leur petit ménage ; et soucieux de cacher une pauvreté humiliante, ne voulant pas attirer
sur lui une attention momentanée qui prouverait surtout combien il est oublié, Marivaux fait parvenir à des gazettes éphémères de la copie qu'il ne signe pas.
Pour tirer quelque argent de la Provinciale, après la clôture du théâtre de Berny, il l'a donc envoyée avec d'autres ouvrages au Conservateur qui paraît depuis quelques mois. Celui-ci publie tout d'abord les Acteurs de Bonne Foi ; mais il décline rapidement et disparaît en 1759. En 1760, Dreux du Radier, essayant de le ressusciter, n'en fait qu'une revue pédante et indigeste où le théâtre ne trouve aucune place, et qui meurt pour de bon en 1761. C'est alors que Marivaux s'adresse au Mercure de France dont son ami Marmontel a obtenu le privilège. Pourquoi n'y avoir pas songé plus tôt ? Probablement par crainte d'être importun. En quelques années Marivaux avait donné au Mercure : V Education d'un Prince (décembre 1754), Réflexions sur VEsprit humain à l'occasion de Corneille et Racine (Avril 1755), et deux comédies, l'une sifïlée, la Nouvelle Colonie (Décembre 1750) et l'autre non jouée, Félicie (Mars 1757). Qu'il ait hésité à publier une troisième comédie dans une feuille encombrée d'énigmes et de logogriphes, rien de plus naturel ; mais qu'en 1761, lorsqu'elle vient d'être retournée à son auteur, le Mercure publie une Provinciale, voilà qui confirmerait, s'il en était besoin, l'attribution de cette pièce à Marivaux.
Contrairement à l'assertion de Gustave Planche, Marivaux n'a pas toujours écrit la même pièce. Ses dernières comédies (les Sincères, VHéritier de Village) sont des tableaux de mœurs. En avançant en âge, le peintre aimable et caressant des jeux de l'amour devient un peu moralisateur et morose ; il fait penser à ces vieillards qu'on s'efforce d'aimer davantage pour s'excuser de les admirer moins. Une génération nouvelle le poussait brutalement dans le passé. Déjà, en le recevant parmi les Quarante, l'archevêque de Sens, alliant à une douceur tout académique un zèle vraiment épiscopal, n'avait
guère loué que les bonnes mœurs et l'aimable honnêteté du nouvel académicien. Ses contemporains, trop préoccupés d'émettre des idées pour s'attarder aux jeux frivoles de l'esprit, reprochaient à Marivaux d'avoir musé dans tous les sentiers du cœur humain et d'en avoir manqué la grande route. Alors, vieil artiste dépaysé parmi des hommes qui prétendent penser, il s'efforce d'atteindre à la gravité ; pour vivre, ce délicat poète qui avait de l'esprit jusqu'au fond du cœur part en guerre contre les vices et les travers de son temps, contre la vanité des préjugés nobiliaires, qu'il dénonce dans VEducation d'un Prince, contre la « gloriole » qu'il ridiculise dans quatre lettres publiées par le Mercure, cette gloriole qui poussera la naïve madame la Thibaudière à affecter des allures dont elle est la première à s'effrayer.
Et pourtant dans cette Provinciale, comédie d'un moraliste malgré lui, la fantaisie l'emporte sur la vérité, et l'urbanité sur la satire. Lorsque il raille un travers féminin, Marivaux atténue toujours la responsabilité des femmes ; il semble les mettre seulement en garde contre les défauts dont elles pourraient souffrir et leur voue une secrète reconnaissance d'exprimer si librement la nature qu'il se plaît à idéaliser. Créées en un temps où Marivaux avait passé l'âge d'aimer, (ou plutôt d'être aimé, car l'âge d'aimer, le passe-t-on jamais ?) madame la Thibaudière et Cathos ne sont pas absolument ridicules ; on les plaint ; et lorsque l'orgueil les pousse à ce degré de niaiserie où un auteur abandonne son personnage aux risées de la foule, une naïveté leur échappe, une réflexion candide ramène en leur faveur un sourire attendri. Hélas, tant de bonne grâce ne touchait plus les caillettes qui, depuis vingt ans, embouchaient la trompette de Milton avec madame du Boccage, forçaient le sanctuaire des sciences avec la divine Emilie, mesuraient le monde, anatomisaient l'âme, ou fouillaient dans le sein de la matière pour y trouver des monades et accréditer Leibnitz.
Mais la peinture de l'esprit provincial, de l'attrait exercé par la capitale et la Cour, n'est-elle pas trop chargée, et la Provinciale n'est-elle pas alourdie par ce souci d'édification qui caractérise les tableaux de cette époque ?
Peut-être ; obligé d'être comique et moral, Marivaux s'y appliquait comme un écolier docile. Cependant, les comédies du dix-huitième siècle peignent ou tout au moins réfléchissent la réalité plus fidèlement qu'on ne croit ; en accusant leur caractère de démonstration théorique, nous les jugeons trop rapidement d'après nos mœurs. Quelle exacte idée des anciennes mœurs aurions-nous, sinon celle que nous donne la littérature d'observation, non pas par ses descriptions, mais par sa manière de décrire ? Ces régiments achetés par de riches dames pour leurs soupirants, n'est-ce qu'une invention de moraliste amer et chagrin ? D'autres auteurs ont-ils dénoncé le scandale de ces transactions dans l'unique intention d'abaisser leurs contemporains ? Les provinciaux, je le veux bien, étaient probablement moins niais à la ville que sur la scène. Mais en les supposant tels, en les montrant tels, comme firent Regnard, Dancourt, Dufresny, on exaspéra chez les plus vaniteux l'horreur de la province au point qu'ils se fussent donnés au diable pour acquérir les airs du jour ; et comme ils ne les pouvaient acquérir assez discrètement pour que leur manège échappât, le théâtre cueillait aisément des ridicules dont il avait lui-même jeté la semence dans les cerveaux.
D'une lecture générale des comédies, nouvelles, tableaux de mœurs, il ressort que la vie de société, au dixhuitième siècle, se réduisait plus ou moins à un jeu. Ce fut un jeu que de pénétrer dans le cœur humain, de conclure d'après un mot ou un geste à l'existence de certains sentiments cachés ; puis, les relations étant bien établies, de composer l'attitude du personnage qu'on voulait représenter. Le bel usage, qui borne l'humanité aux cercles dont il usurpe la souveraineté ; la politesse, imitation des vertus sociales qui nous rendent agréables ou utiles ; l'esprit, art de donner du poids aux futilités et d'alléger les choses graves, ne sont que des jeux. Et aussi ces saillies qui, saisissant les rapports des objets les plus éloignés, vous font passer sans gradation d'une idée à l'autre en donnant à chacune une importance inverse de sa valeur ; cette galanterie, affectation d'un sentiment qu'on n'éprouve pas; cette coquetterie, manifestation d'un sentiment qu'on
feint de ne pas éprouver ; autant de jeux qui ont leurs règles, dont le gain ou la perte dépendent du succès obtenu en société, où l'on marque un point à chaque bonne fortune, et où l'on joue sa réputation. Est-il surprenant que tant de conventions arbitraires règlent la littérature, alors que le monde qu'elle observe se donnait perpétuellement la comédie à lui-même ?
La Provinciale apporte une modeste contribution à notre connaissance d'une époque dont le fer révolutionnaire nous a séparés, et que nous aimons, que nous cherchons à comprendre en raison même du contraste qu'elle présente avec la nôtre. Rendons grâces à Marivaux qui, avec Watteau et Lancret, auréola de poésie le siècle abstracteur et froid dont il sut par miracle enrichir nos rêveries. Mais ne nous étonnons pas qu'on ait méconnu, lorsqu'il était présent, l'animateur de ce passé féerique. Bien des années s'écoulèrent avant qu'on devinât dans le marivaudage une exquise expression de la pudeur ; l'hésitation du cœur, le malaise au contact d'une joie intense, la révolte de l'égoïsme devant le don de soi, cette recherche d'une souffrance pour payer le bonheur avant de le savourer... Ses contemporains, après l'avoir applaudi comme un gracieux baladin, ne pardonnaient pas à Marivaux de \ieillir ; — le temps seul le pouvait rajeunir ; — ils ne ^4rent en lui qu'un écrivain hors série, dont chaque ouvrage n'était que ventus textilis, et qui traçait ses canevas sur des toiles d'araignée. Dans les quelques salons où ses succès l'amenèrent, on le trouva susceptible et froid ; réduit à la société d'un petit nombre d'amis qui n'ont guère parlé de lui, (Fontenelle dissertant de l'évolution de la comédie au XVIII® siècle ne le nomme même pas), il avait trop d'amour-propre pour en laisser paraître. Cet aimable, cet honnête homme, un des plus purs poètes de la jeunesse heureuse, mourut à peine regretté. « Marivaux, écrivit Grimm, a eu parmi nous la destinée d'une jolie femme et qui n'est que cela, c'est-à-dire un printemps fort brillant, un automne et un hiver des plus durs et des plus tristes,., ^^
De cet automne si triste, réjouissons-nous d'avoir pu cueillir une dernière rose.
Comédie en un acte
Cette pièce n'a éié destinée pour aucun Théâtre et n'a jamais été jouée
qu'à la campagne; elle est pourtant d'un Auteur connu par plusieurs
Pièces justement applaudies ; et nous avons cru ne pas déplaire au
Public, en l'insérant dans notre Recueil.