‹ La Prusse et la Révolution de 1848Chapitre 1 sur 174 · FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

Io8, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Io8

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ET

LA RÉVOLUTION DE i848

INTRODUCTION

Les révolutions ont des causes profondes qui échappent souvent à leurs contemporains. Elles éclatent soudain sur des incidents de petite importance. Sur l'heure même, ces faits minimes apparaissent comme leur raison directe et l'on s'étonne de voir des trônes s'écrouler, des nations se former ou disparaître, pour de pareilles vétilles. Louis-Philippe cherche comment un régime stable en apparence trébuche sur la campagne des banquets ; Metternich attribue les'^ troubles de Milan et la révolution lombarde à une question de cigares ; Malniesbury trouve dans les « déportements w d'une danseuse, Lola Montez, la cause véritable « de la tempête révolutionnaire qui a soufflé en Europe pendant cette mémorable année de i848' ».

I. Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien Ministre, p. io4 de la traduction française.

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Le temps se passe, le recul nécessaire pour juger sainement se développe, les faits prennent leur importance respective. Les événements d'où les révolutions paraissaient surgir, ne semblent plus que des incidents secondaires ; ils ont été des occasions favorables pour l'éclosion de bouleversements préparés dès longtemps. Ces révolutions s'étaient lentement apprêtées; au jour de leur maturité, elles ont éclaté d'un coup brusque et sur un détail insignifiant.

Avec une pareille rapidité, elles franchissent les frontières: la révolution se développe à Paris le 24 février ï848, elle gagne Vienne le i5 mars et Berlin le i8 ; car les peuples sont solidaires, les malaises dont ils soulFrent sont les mêmes, et la secousse de l'un porte un coup analogue aux autres.

C'est ainsi une erreur de penser que la Révolution de 1848 ait éclaté en Europe au hasard et sans préparation. Elle a des causes lointaines : elle est la suite de la Révolution de 1789 et une réaction contre le régime de i8i5. La Restauration, les traités de Vienne, la Sainte- Alliance avaient érigé en principe l'autorité absolue des crouvernements : les nationalités étaient divisées ou fondues au gré des diplomates et contre leurs propres volontés ; les peuples étaient conduits sans qu'on les consulte ; toute aspiration à l'indépendance nationale ou à la

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liberté politique était étouffée. Cet étoiiffenieiit produit les révolutions de i83o et de i848.

Les hommes de même nation veulent se rapprocher et vivre par eux-mêmes : les Polonais se révoltent contre la Russie et la Prusse ; les Ilonorois cherchent ;i repousser le joug de l'Autriche ; les Italiens ne veulent plus être morcelés sous dix princes, ils entendent former un seul peuple et devenir indépendants de Tétranger. Les Allemands tiennent tout ensemble à leur petit Etat et à la grande patrie allemande ; ils désirent ([ue leurs principautés subsistent, mais, ils veulent que l'Allemagne soit unie et forte.

En même temps, les hommes exigent des libertés individuelles et prétendent arracher à leurs monarques les droits des citovens. Une nouvelle classe s'est formée et aspire à la vie. L'ancien régime avait donné tons pouvoirs à la noblesse et au clergé; depuis 1789, la bourgeoisie gouvernait en France et participait au pouvoir dans les autres pays. Un quatrième état, la classe ouvrière, réclame sa place ; il expose les droits qu'il revendique : droits politiques, et il demande/ le suffrage universel où il aura l'avantasfedu nombre ; droits sociaux, et il cherche une meilleure organisation de la société, qui assure à chaqu(> ouvrier du travail et uiie^art dans le bénéfice.

Suivant les conditions de chaque peuple, la Révolution de 18^8 a pris l'un ou l'autre de ces

[\ LA PRUSSE ET LA RÉVOLUTION DE l848

caractères. Elle a été sociale en France, nationale dans le Nord de l'Italie et en Hongrie, elle a eu les deux formes à Rome et en Allemagne.

Un bouleversement si profond ne se produit pas à rimproviste et sans présages. Depuis plusieurs années se manifestaient en Europe des troubles graves et qui permettaient de prévoir une révolution générale.

En Suisse, le choc s'était préparé de longue date; quelques cantons avaient formé une ligue distincte, le Sonderbund, dans un esprit de réaction et de séparatisme ; les autres cantons avaient contraint les rebelles à rentrer dans la Confédération; il avait fallu recourir aux armes, la guerre civile avait éclaté en iS/iy, et, dans ce pays, la Révolution était en avance d'une année. Grâce à la sage constitution de i848, la République helvétique n'a plus été troublée.

En Italie, les tendances libérales et les efforts généreux de Pie IX avaient excité des espérances et des inquiétudes également vivaces et qui permettaient de prévoir un prochain conflit entre le peuple et la papauté. En Lombardie et en Vénétie, des émeutes fréquentes préparaient une révolte contre la domination autrichienne. Le peuple de Milan et de Venise frémissait.

Les Hongrois s'agitaient, revendiquaient leurs antiques privilèges, réclamaient la création à Buda-Pesth d'un cabinet exclusivement magyar

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et manifestaient un « esprit d'opposition » que le prince de Metternich jugeait « inséparable de l'esprit constitutionnel mal compris ' ». Dans les provinces orientales de l'Autriche, d'autres nationalités étaient à leur tour jalouses de leur indépendance, les Croates, les Slovaques, les Tchèques, les Roumains de Transylvanie.

En Allemagne, les événements de i84o avaient soulevé un enthousiasme unitaire qui n'était pas encore éteint ; pendant quelques mois, tous les cœurs germains avaient battu à l'unisson ; la / crainte de l'invasion, le renouveau des vieilles

haines, les souvenirs de la guerre d'indépendance, les appels au saint empire romain avaient forgé entre les Allemands ce lien moral, ensemble d'espérances et de traditions, dont est faite une patrie.

En Prusse, depuis Tavènement de Frédéric- / Guillaume IV en iS/jo, l'opinion publique était en éveil et passait de l'espoir au désappointement, de l'affection à la colère. Le roi comprenait la nécessité de réformes libérales ; mais ses vagues promesses et son silence même avaient été interprétés trop tôt comme des engagements ; le peuple prussien avait pris ses propres espérances pour des réalités ; en les voyant s'évanouir, il avait éprouvé un dépit qui préparait un terrain

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