‹ La psychologie de StendhalChapitre 16 sur 69 · ET AP TUE · texte numérisé non relu

ET AP TUE

un esclave tranéporté sur le trône ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir » (1)?

+ Contre l'ennemi cruel et charmant, soumis en apparence et qui aspire à redevenir un maitre, la femme se défend ; et elle se targue d’une belle défense. Elle lutte contre la supériorité que l’homme pourrait s’attribuer ou que les autres hommes pourraient lui attribuer (2). Ainsi est-elle conduite à se venger des âmes prosaïques Sur les cœurs généreux (3).

Enfin n'y a-t-il pas dans l'amour même « la source la

plus respectable de l'orgueil féminin »; « c’est la

crainte de se dégrader aux yeux de son amant par quelque démarche précipitée ou par quelque action qui peut lui sembler peu féminine » (4).

(1) Amour, 184. « La délicatesse des femmes tient à cette hasardeuse position où elles se. trouvent placées de si bonne heure, à cetie nécessité de passer leur vie au milieu d’ennemnis cruels et Charmants, » 279 : « Les enfants commandent par les larmes et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès Les jeunes femmes se piquent d'amour-propre. »

… (2) Amour, 65. « Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants cruels où la sympathie semble renversée elle cherche à se venger de ce qu’elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes ? Elle craint d'être confondue vec eux. »

“(3 Amour, 7 ; 291, l'élonnement que cause un amant impétueux chez une âme habiluée à un amant prosaïque « sentiment qu'une âme pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le fruit d’un certain nombre d'intrigues peut confondre facilement avec ce qui est offensant. »

“(4) Amour, 278.

CORNE VS ic

« Cependant l'amour n’est une passion qu'autants qu'il fait oublier l'amour propre. Elles ne sentent donc$ pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L. 3 lui demandent les plaisirs de l’orgueil. Sans s en douter, elles sont à la même hauteur que l'homme: prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulenif l'amour et l'orgueil ; mais l'amour se retire la rougeur | sur le front ; c’est le plus orgueilleux des despotes ; ous il est tout, ou il n’est rien » (1).

DR he NÉ eme

(1) Amour, 212 n. Il y a chez Duclos, dans ses Wémoires sur les“ Mœurs, 330, quelques observations sur la délicatesse, que l'on* peut rapprocher de celles de Stendhal. {

« La délicatesse fait honneur en amitié, parce qu’elle suppors un sentiment éclairé, aussi flalteur pour celui qui le ressent ques pour celui qui l'inspire. Cette délicatesse est toujours active, ets porte aux attentions pour l’objet aimé. En amour, elle est ordi nairement passive ; l'amant prétendu délicat n’a d'autre objet qué . lui-même ; il croit qu’on n'a pas pour lui le retour qu'il mérite. On se tourmente pour faire le tourment d'autrui. Quel doit être le supplice de deux amants, s'ils ont l° un et l’autre le même travers à la fois ! 1

Les âmes délicates ont un, double malheur ; elles at doulou= reusement affectées des moindres choses qui blessent ou paraissent blesser le sentiment, et sont trop difficiles sur le plaisir ; elles ne peuvent le goûter s'il leur reste quelque scrupule sur le principe dont il part, et malheureusement, elles ne sont que trop ingénieur ses à s’en former. 4

Cette délicatesse si vantée et si peu connue, n’est donc qu'un dérèglement d'imagination. Il semble qu’elle n’aiguise l'esprit qu pour le rendre plus faux ». ä

Musset (d’après une lettre citée par Paul de Musset, Lui et Elle 97) a décrit ce que l'on pourrait appeler la forme extrême de l'or gueil féminin : « ..… la haine de l’amour, c'est-à-dire une sorte de

IL y à dans l’amour du jeune homme une préoccu-

= d'ambition. Il a besoin d'aimer un être dont les

alités l'élèvent à ses propres yeux. En même temps

ï est préoccupé du monde. « Ce problème [ce que

Le faire dans le monde] était ma maitresse ; de là mon idée que l’amour avant un état et Le début dans le monde ne peut pas être dévoué et entier comme l'amour chez un être qui se figure savoir ce que c'est que le monde » (1). « C'est au déclin de la vie qu'on

L5 . . 1 0 # F5 en revient tristement à aimer le simple et l’innocent,

de ésespérant du sublime. Entre les deux se place l’amour véritable, qui ne pense à rien qu à soi-même » (2).

: La jeune fille, dans le feu de sa jeunesse, se crée une image ravissante ; 11 peut sembler que plus tard, avec

plus d'expérience, la méfiance coupera les ailes à son

rage et de rancune contre l’objet aimé par la seule raison qu'il a 4 se faire aimer, une envie de le mordre et de le déchirer, une haine comme celle de l’esclave pour le maitre, du faible pour le fort, de l’ingrat pour son bienfaiteur. On dit qu'il existe des femmes capables d’éprouver une joie extrême à cette vengeance sans don; et quand je songe qu’on peut inspirer un tel sentiment par lexcès même de la passion, par trop de tendresse, par trop d’abandon et trop de cœur... »

fe Stendhal n'a vu, je re l’orgueil masculin que dans l'amour ‘à la Don Juan. Si je le comprends bien, l'amour à la Werther Eu à tout à fait. C’est une question. D'autre part Stendhal

€ (2) Amour, 245.

imagination et que le second amour semblera d'une espèce dégénérée; mais, en fait, cet amour, moins libre, sera plus passionné ; elle hésitera entre l'amour et la méfiance ; la cristallisation avancera plus lente" ment; mais si elle sort victorieuse de l'épreuve, elle sera plus forte (1). |

Si l'influence des tempéraments se fait sentir dans“ l'ambition, l’avarice, l'amitié, que sera-ce dans l'amour“ qui à un mélange forcé de physique ? Tous les amours, toutes les imaginations prennent dans les individus la couleur des six tempéraments. [l faut donc faire passer les quatre amours fondamentaux par les six variétés" dépendantes des habitudes que les six tempéraments« donnent à l'imagination (2). |

Nous avons vu déjà que Stendhal à emprunté sans* réserve à Cabanis la doctrine des six tempéraments (3) ainsi que ses idées sur le rôle du climat dans la forma" tion des tempéraments et sur l'influence du régime

Mais la doctrine lui sert peu et il s’est bien gardé de

(1) CF. Amour, 11. « L'étonnement et l'espérance sont puissam ment secondés par le besoin d'amour et la mélancolie que l'on a à 16 ans. On sait assez que l'inquiétude de cet âge est une soif” d'aimer et le propre de la soif est de n'être pas excessivements difficile sur la nature du breuvage que le hasard lui présente. »

Mais il y a des distinctions à faire : Rouge, 18. « Une jeune filles coquette qui aime de bonne heure s’accoutume au trouble de“ l'amour : quand elle arrive à l’âge de la vraie passion, le charme» de la nouveauté manque. » — 4

(2) Amour, 121. 1

(3) Voir le chapitre précédent ; voir aussi l’Appendice. {

faire l'étude dont il trace le programme : quelques raits brillants, ici et là, précisent d’un détail physiolo-

gique un portrait moral; la physiologie n’a pas alourdi

l'analyse Psy re Beyle se plait à se classer lui-

même parmi les mélancoliques (1).

5 De même, le rapport de l’amour et des formes de gouv ernement n’est resté qu’une vue théorique, ou, parfois, donne prétexte à quelque anecdote. Stendhal S'en est tenu à marquer fortement le rapport de l'amour et de la civilisation.

« L'amour est un produit de la civilisation : « dans une société très avancée, l'amour passion est aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages » (2). Mais le développement social tend à rendre l'amour à la fois nécessaire et impossible.

« L'amour a suivi la condition de la femme !{ (3) et la formation d'un idéal de beauté. Par exemple, chez les Grecs, la république sanctifiait les vertus du ménage. Le culte de la beauté n’était que physique : l'amour Ei pas plus loin. Hs ne voyaient point dans les

(1) Brulard, 17,21, 137,269. La doctrine des tempéraments est itilisée de façon intéressante dans le chapitre des Fiasco. Amour,

(2) Amour, 265.

(3) « Il fallait pour que l’amour parût tout ce qu’il peut être lans le cœur de l’homme, que l'égalité entre la maîtresse et son Want fut établie autant que possible, » Amour, 173.

RTS EE

ee LA PSCYHOLOGIE DE STENDHAL

femmes des juges du mérite, et se trouvaient peu sen sibles au plaisir d’être aimés. Une femme était une esclave qui faisait son devoir. Voyez le sort d'Andro= maque dans Virgile, le Mozart des poètes. |

La beauté antique est l'expression de la force, de la raison, de la prudence. « Mais la force, la raison, la haute prudence, est-ce là ce qui fait naître l'amour ? » (1 )+

De là vient que l'antiquité ne nous a laissé que des esquisses incomplètes d'amour passion. Tibulle, Ovide et Properce, les meilleurs peintres de l’amour antique, n ont cherché auprès de leurs maîtresses que des plais sirs physiques, et n'ont jamais eu « l’idée des sentis ments sublimes qui, treize siècles plus tard, firent pal* piter le sein de la tendre Héloïse » (2), De mêmé € Sapho ne vit dans l'amour que le délice des sens ou le plaisir physique sublimé par la cristallisation. Anaz créon y chercha un amusement pour les sens et pour l'esprit. IL y avait trop peu de sûreté dans l'antiquité pour qu'on eût le loisir d’avoir un amour passion » (3)s

(1) Æ. de la Peinture, 263. « Les nobles qualités qui nous cha®# ment, la tendresse, l’absence des calculs de vanité, l'abandon aux mouvements du cœur, cette faculté d’être heureuses, et d'avoié toute l’âme occupée par une seule pensée, cette force de caracs tère quand elles sont portées par l’amour, cette faiblesse (ou chante dès qu'elles n’ont plus que le frêle soutien de leur raisons, enfin les grâces divines du corps el de l'esprit, rien de tout cel& n'est dans les statues antiques. ».

(2) Amour, 253. Stendhal s'appuie ici sur le jugement de Gui gené, Histoire littéraire de l'Italie, H, 490.

(3) Amour, 236.

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# En revanche le christianisme a beaucoup fait pour

Famour. « La pudeur, cette mère de l'amour, est un des fruits du christianisme. Les louanges exagérées de “état de virginité furent une des folies des premiers Pamphlétaires chrétiens ; ils sentaient bien que ce qui fait la force d'un amour ou d’un culte, ce sont les sacrifices qu'il impose. Mais par l'effet de leurs discours, une Yierge chrétienne eut un genre de vie indépendant et libre ; elle put traiter de pair avec l’homme qui la sollicitait au mariage, et l'émancipation des femmes fut accomplie » (1). « On voit combien la religion chrétienne dispose les âmes à l'amour passion. Quoi ! pas même la mort, rien ne peut rompre nos rapports avec ce que nous avons aimé une fois ! » (2).

: - L'amour, comme l'art, a besoin de l’oisiveté, de la Messe superflue que produit le développement des sociétés (3). Mais l'oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les passions. De plus l'état social qu il faut aux passions pour prospérer est souvent contraire à celui qu'il faut aux nations pour être heureuses. Le nécessaire de la vie, c’est la sûreté individuelle, c’est la liberté ; les passions, comme les arts, au xix° siècle ne sont qu'un pis aller (4). Le monde va vers Le nivellement des caractères, vers la platitude, vers le

(2) Promenades, I, 29.

5) Correspondance, 1, 959 ; R. N. F., 971.

ÉPR:N.F., 211, 300.

$ ride — Stendhal 8

gouvernement de l'opinion, vers le régime démocra= tique, vers le cérémonial de la société. Pourtant la

société, à mesure qu’elle se perfectionne, laisse intacte

la soif de l'amour ; l'amitié mondaine, les convenans ces, la substitution du raisonnement à la religion, tout cela laisse un vide à combler ; et le sentiment de l'iso , lement, si vif au milieu de la société, dispose les cœur tendres à l'amour (1).

Nous ne suivrons pas Stendhal dans sa peinture des l'amour à l'italienne, à la française, ou à l’allemandes Le Français répugne à l'amour passion ; il est avant tout Foieue etil a L terreur du ridicule ; 5: société

dans l’art ou dans la passion, pour autant qu’elle ng dérive pas vers une malheureuse soif de jouissance éb de fortune prompte. L'amour se rencontre parfois là où est l'énergie, aux galères ou dans la petite bour® geoisie. à |

L'amour allemand est comme la philosophie ou la musique allemandes ; il a un-fond d'enthousiasme myss tique ; il ressemble à l'illuminisme. « Le sentiment des

(1) Amour, 248; Amour, 259. L'extrême civilisation peut rendre Fimour HApORE corne LÉMEENS barbarie. « Si vous ren

Re à la ne dont nous essayons une A ressens blent beaucoup à l'antiquité. » 4

Allemands trop dégagé des liens terrestres, et trop ourri d'imagination, tombe facilement dans ce que ous appelons en France le genre niais. Les têtes qui éprouvent des passions en Allemagne, manquant le logique, supposent bientôt l'existence de ce dont les ont besoin » (1).

€ C'est toujours à l’ Italie, harmonie supérieure de nature 1 de société, que Stendhal revient le plus volontiers : #andeur passionnée, laisser aller aux inspirations ï noment, douce rêverie sur les impressions du cœur, roilà les qualités naturelles, entretenues par un régime lespotique, qui aboutissent à l'amour et à la musique. ar le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s’acumule au profit des passions. L'amour italien n'a pas aême su inventer ce dérivatif, le roman d'amour, qui éagit sur l'amour et suscite les amours de roman. Dans e pays, c'est la musique, qui s “est chargée de peindre amour.

L admission des femmes à l'égalité parfaite serait la iarque la plus sûre de la civilisation et la condition la lus favorable au bonheur (2). L'éducation actuelle des

ro pe

(1) Rossini, 16.

(2) R. N. F., 291. Les femmes ont été esclaves en France, jus- | 4 moment où François Ier les a appelées à la Cour : dans ces US galantes, les femmes étant utiles à leurs maris pour l'intri- 1e, leur condition a fait des pas rapides vers l’é galité. Les [aliens,. us portés à l’amour passion, moins grossiers, moins adorateurs Ja force physique et moins guerroyants et féodaux, admettent ontiers la supériorité du sexe aimable sur les hoies Les fem-

jeunes filles laisse oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur (1). Les fausses délicatesses et l'orgueil féminin, si cruels à l'amour, viennent de l'oppression que la femme subits Par une éducation meilleure, l'amour redoublera dé charmes et de transports ; «la base sur laquelle s ‘établit la cristallisation deviendra plus large ; l’homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme quil aime; la nature entière prendra de nouveaux charmes à leurs veux et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux ét feront moins d'imprudences ; l'amour sera moins aveu : = : à

gle et produira moins de malheurs ». Toutes les grâces féminines sont hors de l’atteinte de l'éducation. 1

L'esprit utilitaire de l'idéologie conduit Stendhal à la réglementation sociale de l'amour, à des vues sur le mariage et le divorce. Mais tout le sens du livre de l'amour inspire la formule définitive. « Il n'y à mes sont plus voisines de l’égalité aux Etats-Unis d'Amérique qu’en Angleterre. Elles possèdent légalement en Amérique ce que leui SE

procurent en France la douceur des mœurs et la crainte du ridi cule, : à - (1) Amour, 182 et suiv. Les idées de Stendhal ont été en partit formées par l’éducation de sa sœur Pauline et par conséquent très tôt; voir par exemple la lettre du 10 avril 1800, [,3 ; on peut com parer dans la Correspondance les idées théoriques ou l'application Pour les emprunts à Thomas Broadbent, voir Doris Gunnel Stendhal et l'Angleterre, p. 260 et suiv. En tous cas Stendhal s op pose ici nettement à certains idéologues, par exemple à Gabanis; 4 310 et suiv. (éd. 1824). Il s'accorde assez bien avec Helvétius et sè

vues sur le mariage. De l'Homme, IV, 202 et suiv. « En France, femmes sont trop maîtresses. »

n« L' empire des femmes est beaucoup trop grand en + l'empire de la femme beaucoup trop restreint » (2).

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