L'EXPÉRIENCE AMOUREUSE
Kably c'est l'amour d'un ‘enfant de quinze ans, dans sa vieille ville de province, pour une jeune actrice, Jolie, svelte, bien faite ; une jeune femme au visage sérieux et souvent mélancolique ; amour peureux qui fuit le trop vif bonheur, la brûlure de la voir de près ©: il ne Jui a jamais parlé. Une pauvre petite voix faible, un mauvais petit opéra scellent à jamais dans ce jeunê cœur l'union de l'amour et de la musique. E
Mélanie c’est l'amour d’un jeune homme, d’un jeune homme point formé, dans un cadre de comédiens, dé jolies femmes faciles et d'hommes du monde ; « uné très belle femme, une figure grecque, sévère, des yeux bleus immenses, un corps plein de grâce, un peu maigre » (1). L'amour commence en incidente et par un mouvement de vanité. C'est ici qu'ayant parlé, il a connu que ses propos ne traduisaient pas son âme comme il l’avait connu en écrivant à Victorine. Victo= rine, Adèle, Charlotte disparaissent dans ce nouvel amour. Le bonheur croit, une douce intimité, unê entière confiance lui persuadent qu'elle l'aime; l'amour
augmente ; certains soirs il fait toute sa vie; mais son ne renferme ni mélancolie ni malheur et qui est évidemment l’attendrissement d’une âme forte ». Zbid., 105. 2
(1) « sérieuse, tendre, assez souvent mélancolique ». Journabx 266. ;
adoration exclut l'entreprise et ce véritable amant n’a pas sa belle. La hardiesse manque, à force d’être tout âme ; la hardiesse et aussi l'argent. Entre temps, il cquette, il soupçonne, il jalouse, il observe, il déclame (F), 11 soigne sa toilette et voudrait être un voué. A Marseille où la ; Jeune actrice s’en va débuter, l'aventure a sa conclusion naturelle ; il est tendrement aimé, il adore avec fureur. Mais qu'est devenu tant d amour, ef qui faisait de si beaux projets? « Tu m'aimes comme un jeune homme dont la conduite présente ne lire pas à conséquence. et dont le but est de passer le temps le moins désagréablement possible. Et j'ai pu me croire aimée de toi comme la compagne de ta vie ? » (2). Et c’est de plus en plus un détachement mutuel, avec de petites pointes, une rupture douce et in peu pénible, de longues promenades avec de la istesse silencieuse et de l'humeur. Et ce n'est plus qu'un souvenir tendre, qui, bien des années encore, par moments occupe l’âme.
Palfy cest la cour impériale, la grande dame aux tobes bien faites, la dame aux sourcils noirs, à l'œil wdent, un peu forte, la riche parente, dédaigneuse et léliante jadis, attendrie aujourd’hui. Le jeune audi-
(1) « Travaille ferme la déclamation ; en t'apprenant à dire les
xpressions des passions, je l’apprendrai bien des choses sur les
assions ». Corr., I, 163, « le son est dans moi, il faut appren:lre
«entendre; 20 à le produire. En disant les vers de Tancrède, | la gorge tendre et la bouche dure. » Journal, 241.
® Corr., I (10 juin 1806).
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teur, Le petit cousin des Daru, auprès d'elle, tongtepi}
dédaigneuse, est un courtisan amoureux d'une reine $ amour inexplicable sans une pointe d’ambition et des
L ’ e A : \ 4 vanité; que va faire cette rêverie auprès de cette prus
dence mondaine? Mais c’est que la dame se transforme ï
à vingt-septans, après six enfants, une sorte de puberté
la travaille; la belle danseuse ardente commence à
s'ennuyer au bal; elle prend un petit air rêveur, ell
entrevoit le bonheur d'amour; la femme du monde
commence à se dégoûter de la vanité. Ce serait un bek
exploit d'exercer cette sensibilité naissante, qui s'étonne de sentir. Que de dangers et de plaisirs à franchir 1 grande distance de rang qui les sépare ; que de commos dités dans la parenté qui les unit ! Mais Beyle qui vous drait être Lovelace est resté Chérubin (1); timides
amoureux de l'amour sans Le savoir, 1l s'arrête à chaqué) pas pour jouir et manque la dame par bêtise et pa : faute d'attaquer (2). Du reste, y a-t-il tant de passiof dans son affaire (3)? Les tête à tête sont bien froids # Palfy manque un peu d’âme et d'esprit; cela assagit
(1) Son admiration pour Chérubin date de loin. Corr., I, 26 (6 juin 1802). È
(2) Je ne crois pas que la note de la page 354 du Journab (20 nov. 1809) s'applique à la Comtesse Palfy. Si le fait était exact la date serait contredite par toute la suite du Journal. L'ensemble des documents me paraît contredire le fait. > 4
(3) Journal, 360 (18 avril 1810). Au total je crois que j'aime um peu la comtesse P. Corr., 1 (9 oct. 1910). II me manque d'aimer eb d’être aimé. Je fais ce que je puis pour aimer Mme Palfy, mais... je ferai tout au monde pour aller en Italie en 1811.
à L'AMOUR 137
à la longue. Comment le retiendrait-elle de partir en Italie? et au retour, après Angelina, cette pointe de goût qu'il sent avec étonnement renaître, cet amour à cause d'un songe, c ‘est bien peu d’amour. Et pourtant, quel choc à sa mort et quel souvenir durable et profond !
- Angela trois fois aimée : Angela «sublime et tendre » étqui restera, lorsqu elle l'aura trompé «catin sublime », Angela, sans doute « la plus belle femme qu'il ait eue et peut-être qu'il ait vue », « une sibylle sublime ». On dirait que c'est pour elle que Stendhal a écrit : « La même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie,
si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une Manière différente ». D'abord à dix-huit ans l'amour sans espoir du jeune dragon langoureux pour la grande, belle et superbe Italienne, maitresse d'un ami. Onze ins après, le touriste au seuil de l'Italie désirée, fond sresque en larmes à la revoir et forme quelque idée de avoir en passade, tout en arrangeant son voyage avec
les voiturins; mais le souvenir se change en réalité ; Le
harme de Milan disparait parce qu'il se trouve l'aimer l'un amour actuel; parmi des accès de mélancolie endre et de tendres baisers, la bataille livrée, en peu de ours, devient victoire. Une douce pensée qu'il ne quitte qu” avec peine le suit par toute l'Italie. Au retour la ômédie commence ; la comtesse Simonetta très entou-
rée, invente la jalousie du mari, et n’accorde que de rares rendez-vous.
En 1813 c'est le convalescent, moins heureux qu'en 1811, et qui se berce de l'illusion d’avoir je premiet amour d'une femme à qui il connait tant d'amants Cest le commencement de la vie milanaise, la retraite en Italie; bientôt ce sera la trahison et la rupture; la scène bouffone et vilaine, l'image odieuse qu'a divulguée Mérimée. :
Quel contre-coup l’a jeté d'une femme trop facile à tant de sévérité? Métilde, une tête d'Hérodiade, une àme rare et chimérique, qui semble avoir renoncé au bonheur; Métilde et les sentiments à l'espagnolé Métilde qui le fuit, montée par une amie impérieusé Métilde qui se défend contre ses lettres et ses visites, qui laccuse de manquer de délicatesse, et de qui, um moment il-avait tant espéré. A la longue, ses duretés désenchantent ses rèveries. Elle lui a fait ses peines les plus vives, des nuits de désolation, de longues périodes
d'abattement; mais aussi quel raffinement d'émotion
ces moments d'illusion, ét jusque dans la vieillesse ces visions sublimes de beauté et de bonheur, « cette voix délicieuse qui retentit toujours dans son cœur, quel que soit le sens des paroles qu’elle prononce », cette àme de femme à travers les paysages, cet élargissement d l'âme, cette teinte mystérieuse et sacrée sur tout ss choses. Comme les grandes ombres des tableaux
grâces infinies. Six ans, elle a occupé absolument sa vie et, fantôme tendre, après sa mort, elle le suit dans les brillants salons de Paris, elle lui interdit de l'oublier avec d'autres ; c’est pour se distraire d'elle que plus Bird il se mit à écrire des romans. Dans l'Amour elle est Léonore ; le regard le plus lucide sur des souveairs tendres et cruels qui se raniment à rendre fou.
Wisse, amo, scrisse. Arrigo Beyle Milanese.
Menti, victoire étonnante de l'amoureux quadragéaire, dans les salons de la Restauration : que d'esprit 4 que de grâces; la déclaration dans le parce, les clairs
le June d’Andilly, les témérités de la femme prudente ;
à tendresse d'âme et les prouesses amoureuses. Mais &. brouilles et des querelles, etque de peine à la rupure ; il lui raffine de la douleur, elle est celle qui lui e causé la plus grande douleur en le quittant.
Mme Azur, en 1828, dans les milieux d'artistes et hommes de lettres, un amour frénétique d'un mois tu plus ; la moins poupée des Françaises; et vers la fin Hiulia, bourgeoise et romancière et sa force de carac-
ère ; elle préférait l'amitié à l'amour ; bien attaquée,
ien défendue, l a-t-elle jamais traité en amant?
tant d'autres qui passent légères, trop rapides ou
côté de ces amoureuses de premier plan, Victol’'amie de jeunesse; la sèche et froide Adèle ; , ange de Parmesan, cœur à la Mozart (1);
4) Faydn, 216.
trop vagues pour qu'on puisse fixer la nuance de leur amour. | | Mérimée n'avait donc pas tort d'écrire : « Je ne l'ai jamais connu qu'amoureux ou croyant l'être » ni Beyles : « l’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires ou plutôt la seule ».
Voilà bien des amours, des amours « éperdus »
selon l’expression même de Stendhal, et dont plusieurs
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ont duré quelques années. Voilà donc un grand pas® sionné à passions changeantes et profondes ; et certes d'abord ses passions successives répondent aux diffés| rentes phases de sa vie; l’âge, les différences de situas tion et de milieu y paraissent aisément. Une vie variée remuante, voyageuse a renouvelé ses amours. Certains
de ces amours l’ont quitté, et d’autres il les a quitté
LA
de lui-même. « Je suis vif, passionné, fou, sincère à.
l'excès en Ur et en amour “que au nue froid
jours, il n'y a plus rien que Am ndeite froid pars fait» A). Il avait surtout la fidélité du souvenir.
Les maîtresses qui ont été Le plus avant dans son âm me sont celles qu'il n’a pas eues et dont il n’a pu se dégoi ter lui-même. « Ses victoires ne lui ont pas fait un plais
ce
(1) Egotisme, p. 89. Cf. H. Cordier : Stendhal et ses amis, 3) 40 : « à quoi on pouvait reconnaître la mort d'une passion : à l'en nui qu'inspirent les choses ennuyeuses, les détails d'exécution de cette passion ». | à
an |
re nn
1 Ses amours, dans leur profondeur, admettent une polyphonie ; pas seulement le souvenir d'anciennes ours et le désir de leur renouvellement : il ya chez 1 souvent une sorte d’indécision amoureuse, qui hésite ntre plusieurs directions ; au temps de l'amour nais- Sant pour Mélanie, deux mots de Charlotte le rendraent plus amoureux que jamais. Ses amours du reste n’ont jamais empêché les amourettes ; à plus forte raison les côté, les « intérimaires accidentelles ».
Ses amours sont des variations sur un thème unique.
& Nous avons essayé plus haut de définir sa forme de sen-
quite, la constante de ses amours. Il a demandé avant tout à ses maitresses son propre amour et le bonheur d sentiment ; il leur a demandé surtout le rêve, le oman de l'amour. Il avait écrit du début dans le l onde : « ce problème était ma maîtresse ». Bien des
L Bis il aurait pu écrire : « cette maitresse était mon problème ».
Dnssi bien n'avait-il pas en amour le caractère
@iorward », l'exigence impérieuse et l’audace triomhante. Ce qu'il a décrit avant tout de la passion, et
rès Justement d'après son cas personnel, c’est le travail Ps De dans l’amour, le raffinement mental de l’objet
. N est-ce pas lui qui a distingué profondément Nr
l) Brülard, 1, 4.
deux espèces d'imagination : l'une qui conduit à l’ac= tion, qui se met en colère contre ce qu’elle ne peut obtenir, qui tourne tout sur-le-champ au profit de Lan passion ; l’autre qui ne voit plus les objets extérieurss etne s’oceupe et ne se nourrit que de sa passion (1). M
N'est-ce pas lui aussi, qui a préféré à la présence elle-même de la femme aimée, la rêverie plus douce et plus profonde que son image diffuse ? Ë
Il lui manquait pour réaliser sa passion réveuse peut-être la fougue qui va droit à l’objet, qui. emporte* l'obstacle, qui précipite le dénouement (2); et sûre ment aussi cette fermeté de caractère, qui vient au secours de l'embarras sentimental et lui impose la déci= sion ; et plus sûrement encore ce besoin d'activité, cet. esprit d'entreprise ou d’intrigue qu'il réprouvaitsi forts et dont il faisait l’une des marques du don juanisme 4 et très probablement aussi l’ardeur de la sensualité. Ce dernier jugement peut surprendre après certaines 44 ses confidences. Et pourtant il est aisé de voir qu'il
avait séparé autant qu'il est possible la sensualité et Ia Ë { P È
sentimentalité (3). En même temps qu'une maitresse qu'il adorait, il en avait souvent une autre qu'il n'ado=
(1) Amour, 242.
(2) Helvetius, II, 288 avait brillammentdécrit ce que peut l'excès de la tendresse et « l'ivresse de l'amant, qui prépare et saisit ces instants de faiblesse, qui mettent le comble à son bonheur ». La puissance de la passion assure sa victoire ; il n’est pas besoin d’esprit, ni d'équilibre entre la sensation et la perception. . (3) Amour, 84. « Le plus grand bonheur que puisse donnet l'amour, c’est le premier serrement de main d’une femme qu'on
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it pas (1); au temps de Palfy, Angelina Bereyter tous les soirs. Il s’appliquait à n'aborder ses maitresses q ‘épuré de toute ardeur trop sensible (2). Il ne s’exa- Sérait pas Le plaisir espéré d’être dans leurs bras (3) ; et même, l'espérance de les obtenir nuisait à l'amour de Pamant (4). Il n'était pas heureux physiquement d’avoir tmiomphé ; la possession physique n'était pour lui qu’une introduction à l'intimité (5).
“— Etses écrits sont pleins de ses demi-insuccès avec
ce qu'il aime, de ses fiascos ou demi-fiascos par crainte
ime ».. « En amour, posséder n’est rien, c’est jouir qui fait tout, ». d., p.%5. Un disciple de Freud chercherait sans doute dans la mière enfance de Beyle et dans sa précocité sentimentale l’ori-
zine de cette dissociation, v. Brülard, 1:38:
(1) Brülard, I, 140. Cf. Leuwen, 211. « Pourquoi ne pas avoir *. maitresse en deux volumes : Madame de Chasteller pour les blaisirs du cœur, et Madame d'Hocquincourt pour les instants Moins métaphysiques ». Nous souscrivons volontiers au jugement Arbelet, La jeunesse de Stendhal, p. 347 et suiv., « plus amou- *e Eu amant, plussensuel qu’avide, plus Pa NS sensuel ».
(2) Zialie, 117.
(3) Italie, 182. -
(4) Journal, 200.
(5) « Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est rectement agréable pour aucun homme ». Amour, 293. « Vanité part, le premier triomphe est souvent un effort très pénible ». id.,224. Cf. Rouge, IL, 88 : « cet air emprunté qui avait fait du ‘endez-vous de Ja veille une victoire, mais non pas un plaisir ». taie, 177. « Rien ne manque à mon bonheur que ce qui fait seul bonheur d’un fat, de n'être pas une victoire. Il me semble que plaisir parfaitement pur ne peut venir qu'avec l'intimité; {he 4 time, c’est une vicloire ; in the three suivantes, on acquiert timité. Vient ensuite le bonheur parfait, si l’on a affaire à une me d'esprit, d’un grand caractère et que l’on aime ».
amoureuse et timidité d'amour, alors que la femmes vue en surprise, OU désirée sans grain de passion, laisse tout aux effets de la sensation (1).