CHAPITRE III
I. — L'âme en allée de ce monde n’est donc pas nécessairement privée de tout savoir, et, nous le verrons, de toute affection. La ruine du corps et des sens n’entraîné pas fatalement celle de l'esprit. L'âme peut connaître encore et, en réalité, elle connaît.
Seulement elle connaît différemment. Les philosophes chrétiens ont toujours affirmé comme un principe, que la manière de connaître pour chaque esprit est proportionnée à sa nature. Dieu, qui a-une nature infinie et infiniment parfaite, jouit en même temps d’une intelligence infinie et infiniment lumineuse. L'Ange, au-dessous de Dieu, est un esprit bien parfait encore, mais essentiellement fini. Ses connaissances ressembleront à sa nature : parfaites, elles porteront le cachet du
y rencontrera la même inégalité de clairvoyance,
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fini. Et parce que, parmi les Anges, 1l y a des différences constantes et toute une gradation merveilleuse de perfections et de pouvoirs, on
la même gradation intellectuelle.
De ce principe, concluons aussitôt que l'âme humaine ayant deux états très différents, a aussi deux manières très diverses de connaître. Tantôt elle est unie au corps, vivant avec lui et en lui, liée à lui dans l’unité d’une même personne et d’une même substance. Dans cet état, le corps, par les organes sensibles, aura une part dans l'exercice de ses connaissances,
comme il en a une dans le déroulement et
dans le rayonnement de sa vie. L'intelligence sera renseignée par les organes de la sensation et déploiera ses vues concurremment avec celles de l'imagination ou des autres facultés sensibles.
Tantôt l'âme est séparée du corps, déliée, détachée de lui. Le corps, livré à lui-même, ne vit plus de la vie de l'âme; il perd. du même coup ses fonctions dans le mystère de la connaissance. L’âme connaît sans le corps et indépendamment de lui. à
Quand, au matin, le soleil se lève là-bas à l'horizon, sa lumière inonde l'atmosphère et se
dépose sur la surface des choses ; elle s'accroche
aux branches des arbres, coule comme une fonte éthérée dans le feuillage, glisse sur le tronc, s'étale sur le niveau des mers, des étangs ou des fleuves, se noiïe dans la goutte de rosée, se glisse sous toutes les plantes, rampe sur le sol,
escalade les collines ou les maisons, enveloppe les animaux et les choses de ses reflets chauds et brillants. C'est une même lumière et cependant quelle variété de tons et de couleurs, là étincelante, ailleurs sourde et discrète, Chaque être s’unit diversement avec les rayons lumineux et, suivant sa nature, s’en revêt d’une robe aux teintes infiniment variées. La pivoine traduit la lumière en un rouge foncé et éclatant, la prairie en un tapis moelleux d'une verdure intense, le lac en un vert tendre, le ciel en un azur éblouissant, le visage de l’homme en une carnation pleine de vigueur et de grâce. Pareillement la lumière de la connaissance, partie du soleil de l'intelligence divine, est reflétée diversement par chaque esprit créé. Les variétés de la science angélique sont plus nombreuses que les variétés des couleurs quand arrive l’aurore ou que règne le plein jour.
L'âme humaine resplendit à sa manière des feux de la connaissance, ayant un reflet sous le vêtement du corps et un autre reflet quand, dépouillée, elle apparaît au ciel dans la simplicité de sa nature.
. C’est ce reflet que nous allons essayer de surprendre et de fixer dans ce chapitre. Ici, il ne s’agira que des choses connues par l’âme séparée, livrée à ses seules forces : nous dirons les foyers de lumière renfermés dans son sein et ceux qui projettent nécessairement et naturellement leurs rayons sur elle ; nous constaterons que, même sous cet unique aspect, l’âme de no5 morts reste en communion avec nous
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etnous suit ici-bas. Dans les chapitres suivants nous dirons les révélations d’un ordre plus élevé par lesquelles son regard sur nous est rendu plus lucide encore et us pénétrant.
L'âme séparée puise ses connaissances à deux grandes sources : celle des souvenirs et celle des visions. x
IT. — Souvenirs d’abord. Pendant cette vie, l'intelligence n’est pas restée inactive, elle a appris une foule de choses : elle a connu un grand nombre de personnes, les unes amies, les autres indifférentes ; elle a assisté à quantité de faits. Les impressions se sont ainsi succédé, comme un flot pressé, à sa surface, lui apportant avec fidélité l’image des événements qui se déroulaient chaque jour. Avant d'aller au tombeau, ceux que nous avons perdus ont donc acquis des connaissances ; ils les ont même approfondies et multipliées par le travail, par une étude parfois longue et attentive. Ils ont vécu auprès de nous et nous ont fait vivre des moments délicieux d'intimité cordiale, de confidences et de confiance. Est-ce que la mort aurait effacé la trace de toutes ces choses, comme l'éponge efface ce qui est écrit sur le tableau ; ou bien comme un cyclone dévastateur auraiït-elle, sur le sol de l'esprit, rasé l'édifice de toute science, et arraché la plante du souvenir? En s'envolant au ciel, l'âme aurait-elle oublié d
Non, l’âme n'oublie pas. Le livre de la Sagesse ! nous montre les impies tourmentés