‹ La psychologie des élusChapitre 26 sur 57 · Luc, xvi · texte numérisé non relu

Luc, xvi

mieux qu'en purgatoire et qu'en. enfer. L’âäme y possède la même nature perfectionnée encore. par le contact des Anges et de Dieu. Nos chers défunts se souviennent donc de nous. Ils ont toujours très présent le souvenir de notre personne, de nos rapports avec eux, des marques d'affection que nous leur avons témoignées ou qu'eux-mêmes nous ont prodiguées. Îls revivent les entretiens, les tête-à-tôte, les cœurà-cœur où les âmes se révèlent toutes et s'écoulent l’une dans l’autre, et pendant que sur leur tombe ou en face de leur portrait nous relisons pour la centième fois les feuillets du passé, eux-mêmes égrènent dans leur mémoire la série douce et triste des jours vécus auprès de nous. Leur pensée parcourt la même route où nous nous attardons et la nuit de la mort seule peut nous empêcher de Les y apercevoir. Assis au même banquet du souvenir, ils s’y nourrissent des mêmes choses d’antan et y boivent un pareil breuvage de réminiscence.

IV. -- Et non seulement avec nous ils font la revue du passé, mais encore appuyés sur l'expérience d'hier, ils entrevoient le présent et le vivent avec nous. Ils se rappellent nos habitudes, ils savent nos sentiments, notre tendresse pour eux, ils connaissent l’organisation de nos journées et tout cela, indépendamment d’une connaissance plus précise que nous analyserons, leur permet de conjecturer nos occupations actuelles. Quand l’un des nôtres part en voyage, bien qu'il soit absent, nous le sui—

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vons cependant, nous parcourons avec lui les étapes de la route, nous le voyons arriver, nous assistons par la pensée à son repos ou à ses né— gociations, nous saluons avec joie l’heure de son départ, les stations du retour ; ou bien, nous-mêmes, nous mettons-nous en route, pendant que le train nous emporte, notre esprit demeure auprès de ceux qui restent ; il continue à s’entretenir d'eux et avec eux; 1l les suit dans toutes les démarches, dans toutes les occupations de leur journée. Il en est ainsi de ceux qui ont fait le grand voyage du ciel; de là-haut, ils s'intéressent à nous et devinent à chaque instant ce que nos habitudes de vie nous font faire. La connaissance qu'ils ont de notre cœur leur montre les larmes que leur trépas nous a arrachées, et leur clairvoyance leur fait entrevoir nos peines comme nos tra- Vaux. = |

V. — Par le souvenir et par les conjectures qu'il autorise, nos morts vivent donc auprès de nous, j'ajoute que nous-mêmes nous ne cessons de vivre en eux. C’est la mystérieuse influence de l'amitié, de transformer les âmes. Les auteurs s'étendent longuement sur les effets de l’amour qui er et montrent comment l'âme, qui aime Dion se dépouille d’ellemême pour vivre la vie même de Dieu, penser ses pensées et vouloir ses volontés. L’antiquité disait que l'amitié s’établit entre pareils ou rend pareils, amicitia pares invenit aut fact. Rendre les amis pareils, c’est là le grand ré-

sultat de l'amitié. Ceux que nous avons aimés et qui nous ont payés de retour, se sont doric : transformés en nous aimant. Ils sont devenus dans une certaine mesure, dans la mesure même de leur affection, pareils à nous. Ils ont pris nos manières de voir, de vouloir, de senür, quelquefois jusqu'à notre démarche et à nos inflexions de voix. En même temps, nousmêmes nous communions à leurs pensées, à

leurs aspirations ; nous allions à eux pendant qu'ils venaient à nous, nous devenions eux pendant qu'ils devenaient nous, et à nous reproduire ainsi mutuellement, nous marchions à une ressemblance chaque jour plus grande.

Ils ont laissé leur empreinte sur notre âme, mais nous avons laissé la nôtre en eux. Ils sont partis, emportant ainsi une portion de nous. Elle vit en eux, ils la reconnaissent, ils l’aiment, comme nous aimons à retrouver dans notre esprit des idées qu'ils y ont semées, comme nous conservons avec piété dans notre cœur les affections qu'ils y ont créées, aimant ce qu'ils aimaient, estimant ce qu'ils estimaient, pour les continuer ainsi le plus fidèlement et le plus complètement possible en nous. Ils nous continuent donc de même en eux, gardant avec bonheur cette image de nous qu'ils se sont faite, ressuscitant, mais pour les épurer, les vestiges de notre action sur eux. Epouse chrétienne, qui, pendant les anntes de votre mariage, n'avez vécu que pour votre époux, et avez tant travaillé à verser en lui vos sentiments religieux et les convictions de

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votre foi, consolez-vous. Vous étiez heureuse | de le voir arriver petit à petit au terme que | votre piété poursuivait ; vous le sentiez chaque | jour plus rapproché de votre Dieu et du sien, | plus ouvert aux pensées chrétiennes, plus | vaincu par la grâce. Il devenait ainsi sans cesse plus semblable à vous-même et à ce travail votre âme s'élevait; elle montait en même temps que la sienne, la précédant, lui mon- | trant la route. La vivante empreinte, déposée : par votre zèle en l’âme de votre mari, a fait la sainteté de sa mort, l’a conduit au ciel. Quel bonheur pour lui de la retrouver, d’en vivre! Quelle joie pour lui de tenir sa félicité de vous-même. C'est ce qui est passé de vous en Jui qui l’a sauvé. Soyez-en heureuse, et soyezen consolée.

VI. — Ceci ne nous donne pas encore tout le bilan des vestiges de ce monde emportés dans l'au-delà par nos morts. Ici bas, ils ont

travaillé, 1ls se sont livrés les uns à l’étude,

les autres aux affaires. Ils ont, par un effort incessant, enrichi leur intelligence de lumières nombreuses ; ils sont devenus peut-être consommés dans leur profession ou dans la science de leur choix. Rien de-cela ne se dissipe à la mort. Les connaissances accumulées dans l’esprit y restent : là-haut elles s’éclairent d’un jour nouveau. Les révélations de l'éternité les mettent au point et donnent la mesure de leur importance et de leur valeur; mais elles continuent à meubler l'esprit, et quand ces études

ont été inspirées par le souci de la famille, c’est encore celle-ci qu’elles font revivre.

Elles sont, de plus, d’un précieux secours, quand elles concernent les choses religieuses et le rapport des créatures à Dieu, car les Anges et Dieu, qui éclairent désormais l'intelligence béatifiée, y projettent des lumières d'autant plus vives qu'ils la trouvent mieux préparée par des connaissances préalables.

- Développons donc en nous, dès cette vie, la doctrine chrétienne; élargissons les horizons religieux de notre esprit, méditons, creusons autant qu'il est en nous les mystères de notre foi, rien ne saurait mieux nous disposer à communier abondamment aux révélations célestes,

Nous avons fini l'inventaire des apports de cette vie dans les connaissances possédées au ciel par nos morts : nous y avons trouvé les sciences acquises par l'étude, les souvenirs du passé gravés par la vie de chaque j jour, les conjectures sur le présent suggérées par l’expérience, l'empreinte nue par l'amitié. Sous tous ces aspects, nous nous sommes retrouvés dans la pensée de ces chères âmes; nous restons étroitement mêlés au flot de leur existence éternelle.

VII. — C'est l’enseignement de la philosophie chrétienne, c'était aussi la conviction des

saints. Saint Paulin de Nole l'écrit à Ausone en :

un langage aussi élevé que gracieux : « Pen-

dant tout l’espace de temps accordé aux mortels,

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tant que je serai enfermé dans cette prison du corps, par quelque distance que nous soyons séparés, dans quelque monde, sous quelque soleil que je vive, je vous porterai au fond de mes entrailles, je vous verrai par le cœur, je vous embrasserai tendrement par l’âme : vous me serez présent partout. Et lorsque, affranchi de cette prison, je m'envolerai de la terre, en quelque région que le Père commun me place, là encore je vous porterai dans mon âme. La mort qui me séparera de mon corps ne me détachera pas de vous, car l’âme qui, en vertu de sa céleste origine, survit à notre corps, doit nécessarement conserver ses affections, ses sentiments comme sa vie. Elle doit vivre et se souvenir à jamais. Elle ne peut pas plus oublier que mourir !. »

Le grand abbé de Clairvaux, saint Bernard, exprime la même persuasion quand il se demande : « Est-ce que le séjour céleste endurcit les âmes qu'il reçoit ? Ou bien les prive-t-1l de: la mémoire ? ou bien les dépouille-t-il de la pitiéÿ » À ces questions, il s’empresse de ré-

‘pondre : « Non. mes frères, l'ampleur du ciel

dilate les cœurs et ne les rétrécit pas... elle ne restreint pas les affections, mais elle les étend. Dans la lumière de Dieu, la mémoire est rassérénée et non obscurcie ; dans la lumière de Dieu, l’on apprend ce que l’on ignore, on ne désapprend pas ce que l’on sait ?, »

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