‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 9 sur 74 · LB MOTEUR DE L'ÉVOLUTION PHYSIOLOGIQUE EST-IL LA PEINE · texte numérisé non relu

LB MOTEUR DE L'ÉVOLUTION PHYSIOLOGIQUE EST-IL LA PEINE

Nous pouvons maintenant aborder la question dernière et fondamentale : le seul mobile de Tactivité, conséquemment le vrai et unique moteur de révolution universelle, est-ce la douleur?

Cette doctrine de découragement ne se retrouve pas seulement chez les disciples^ de Schopenhauer et chez Rolph, mais aussi chez N. Grote, Schneider, Stephen Leslie, chez bien d'autres psychologues qui n'en ont pas toujours tiré les conséquences morales, métaphysiques ou religieuses. Le plaisir, pour Stephen Leslie, étant un état d'équilibre , est par cela même « .un état de satisfaction dans lequel il y a une tendance à persister ». — « Le plaisir, dit à son tour Rolph, est un état que nous cherchons à prolonger; il ne peut donc jamais être la cause d'un changement d'état. » Objecte-t-on à Rolph que l'homme, par exemple sous l'influence de l'amour, peut chercher un plus grand plaisir à la place de celui qui est présent et qu'alors la fin de l'action, consciente ou inconsciente, est bien le plaisir: — Oui, répond Rolph, mais le mobile actuel est un sentiment de non-satisfaction, c'està-dire de peine. Et il en doit toujours être ainsi : « Le plaisir peut bien être la/î;2, mais la peine seule peut être le mobile de l'action. »

Cette théorie touche aux problèmes les plus obscurs, mais aussi les plus importants de la psychologie et de la morale. Selon nous, la doctrine de la peine comme moteur de l'action, — de la peine-force, — ne serait vraie que si toute activité était uniquement appliquée au changement vers un autre état : tel est l'efiTort, le besoin, le désir; telles

sont la faim, la soif, Tespérance, la colère. Mais est-il certain que toute activité consiste ainsi exclusivement à se mouvoir vers un autre état, comme le mobile matériel se meut vers un autre point de Tespace? Le changement, Vinquiéimle, comme disaient les anciens, est-ce Tessence même de Paction ou seulement le résultat des limites de Faction, de son défaut, de la résistance extérieure qu'elle rencontre ? La jouissance actuelle, comme celle de beaux sons ou de belles couleurs, en tant que complète et considérée en elle-même, ne provoque pas le désir d'autre chose, elle est satisfaite de soi; est-ce à dire qu'elle soit alors passive et liée à Finertie? Aristôte a pu soutenir avec plus de vraisemblance que le plaisir est au contraire le complément d'une action assez intense pour produire tout son eflfet et <c actualiser toute sa puissance. » Idéal plus que réalité, sans doute; car Faction de l'être vivant, n'étant jamais solitaire, s'exerce toujours sur un point d'application qui lui-même réagit, elle fait toujours levier; et de là vient que le changement s'attache à l'activité vitale, comme une nécessité venue des résistances du milieu, sinon de son essence même. Au moment précis et dans la mesure où nous jouissons de notre action, — par exemple, dans la contemplation d'une scène de la nature, — nous cessons de désirer le changement, comme le soutiennent Rolph et Leslie ; mais aucune jouissance et aucune action ne peut demeurer longtemps au même niveau d'intensité. La prolongation même de Fexercice des nerfs et de leur stimulalion agréable tend à en diminuer l'effet, par cette loi d'usure dont nous avons déjà parlé. C'est le sentiment de cette diminution, de cette perpétuelle déchéance, où la volupté se trahit elle-même, qui est l'excitant réel du désir toujours renaissant, de la « faim » toujours renaissante. Mais la faim ici renaît de ce que le bien-être antérieur, qui existait indépendamment d'elle, se sent menacé, amoindri, épuisé, et s'échappe ainsi à lui-même. La peine est le cri d'alarme du plaisir, mais le plaisir n'implique pas essentiellement la peine.

Nous voyons donc de nouveau que ce qui est vraiment primitif, c'est Yaction identique à Véiré et au bien-être, d'où naissent, avec la résistance extérieure, la peine dis-

Uncle, et avec la victoire sur la résistance, le plaisir distinct. Le changement, le mouvement, le progrès a sa raison dans rimperfection de Tactivité , mais la jouissance est, comme Font cru Descartes, Leibniz, Spinoza, le sentiment de quelrinc perfection actuelle, de quelque puissance parvenue à se réaliser.

En absorbant l'activité tout entière dans l'inquiétude, dans le besoin, dans la « faim », Rolph n'a vu que la moitié de la vérité. Il n'a pas assez insisté sur la contre-partie de la faim et de la nutrition, qui est le dégagement de la force et le mouvement. Comme Darwin, dont il voulait cependant perfectionner la doctrine, il a considéré surtout l'entretien et le développement des organes, non leur exercice et le développement de leurs fonctions. La faim, considérée par lui comme le sentiment primitif et universel, a pour objet l'appropriation de matériaux venant du dehors : elle est une force de concentration et d'absorption en soi; mais, nous l'avons vu, la nutrition et la restauration des organes, qui ne font qu'emmagasiner des forces de tension par un travail « négatif », ne sont pas la vraie source des plaisirs positifs ni des douleurs positives. C'est en dépensant l'énergie des matériaux déjà appropriés que nous éprouvons plUisirs et douleurs ; alors aussi se produit le développement de l'être, l'évolution vers des conditions de vie nouvelles ; alors l'être vivant réagit sur le milieu, et le milieu même se modifie par le pouvoir croissant de l'être. Il y a donc dans la nature animée un développement du dedans au dehors, non pas seulement une sorte d'enveloppement et d'absorption du dehors par le dedans. L'acquisition même et la restauration des tissus, auxquelles Rolph accorde une importance trop exclusive, supposent déjà une certaine activité, un élan antérieur de la vie manifestée par le mouvement : il est plausible d'admettre sous ce mouvement vital, avant la peine rudimentaire causée par la résistance extérieure , le rudiment de plaisir ou de bien-être attaché à l'action intérieure.

L'étude qui précède nous paraît aboutir à des conséquences non moins importantes pour la théorie des mœurs que pour la théorie de l'homme et celle du monde ; résumons-les en formules succinctes.

La première conséquence, c'est que la sélection "naturelle, procédé tout mécanique et extérieur, présuppose un principe interne d'évolution et de sélection psychique, trop négligé par Darwin. Ce principe est une activité capable de jouir et de souffrir, une activité psychique. Toute la « force » et l'efficace n'est donc pas dans les lois mécaniques. La seconde conséquence, c'est que le plaisir est immédiatement lié à l'action, le bien-être à l'être et au déploiement de la vie; la douleur, au contraire, n'est liée qu'à la résistance venue du dehors. D'où il suit que, chez l'être vivant, la douleur n'est pas, comme l'ont cru certains pessimistes, le principe même de l'action intérieure et du vouloir, mais seulement celui de la réaction sur le monde extérieur.

Ces résultats de la science psychologique pourraient s'étendre à la théorie générale du monde : nous en induirions que le moteur unique de l'évolution universelle n'est pas la peine. C'est seulement à l'origine de l'évolution chez les êtres vivants que le malaise, la douleur, la faim est le principal aiguillon dont se sert la nature. Nous avons sans doute retrouvé ce même ressort de la peine, presque seul, dans la sensibilité inférieure de l'homme, dans les émotions venues des organes internes, de la température, de la pression, etc. Mais, à un degré plus haut de l'échelle des êtres, le plaisir devient, par l'intermédiaire de l'idée qui Vanticipe, le sûr aiguillon de l'activité. C'est pourquoi nous avons vu les sens supérieurs , principalement la vue et l'ouïe , condenser en un moment rapide une infinité de plaisirs délicats et subtils, plutôt objets de luxe que de nécessité pour la vie matérielle. L'évolution, l'universel « devenir », que les anciens appelaient l'uni- /ersel « désir», est donc, selon la doctrine profonde de Platon dans le Banquet, « l'enfant de la Richesse » et non pas seulement de la « Pauvreté ». C'est pour cette raison même que l'évolution ne nous a pas semblé être uniquement « préservation de soi » , selon le terme de Darwin, ou « maintien de l'équilib^'e normal » : l'évolution est ou peut devenir un progrès. La douleur n'est donc point, comme le soutiennent Schopenhauer et de Hartmann, l'éternelle et irrémédiable condition des êtres , sorte de

danmatiOD, enfer d'où le monde ne pourrait sortir que par Tanéantissement de soi.

Enfin, d'autres conséquences encore -plus importantes pourraient se développer dans la morale. Si la faim et la nutrition intérieure n'est pas l'unique loi de l'être, si la dépense de soi au dehors est une loi aussi fondamentale et aussi essentielle, il en résulte que l'égoïsme n'est pas « radical » et que l'activité peut vraiment devenir aimante. L'être vivant ne tend plus seulement à tout ramener vers soi, comme par une gravitation dont il serait le seul centre ; il tend aussi à se répandre, à se donner, à s'unir. L'utilitarisme, le, darwinisme, le spinozisme même sont dépassés. La jouissance « pure et véritable», qui n'est pas seulement un « remède à la douleur », apparaît ainsi comme l'activité débordante, qui se sent libre enfin des obstacles, supérieure à ce qui était strictement nécessaire pour la satisfaction du besoin ; elle n'est plus une simple balance, mais un profit et, comme nous croyons l'avoir montré, un surcroit. Elle est donc, dans le domaine de la sensibilité, quelque chose d'analogue à ce qui, dans l'art, cause le plaisir par excellence et réalise le charme suprême : la grâce. La grâce est produite par une surabondance qui a pour résultat l'afi^ranchissement du rude a combat pour l'existence », la liberté et l'aisance des mouvements, le jeu facile de la pensée, l'expansion du cœur et la générosité du vouloir : le vrai plaisir est la grâce de la vie.

Page 1