‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 79 sur 113 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

On sait que ce nom désigne les états affectifs, agréables, désagréables ou mixtes, qui accompagnent l'exercice des opérations de l'intelligence. L'émotion intellectuelle peut être liée à des perceptions, à des images, à des idées, au raisonnement et au cours logique de la pensée : en un mot à toutes les formes de la connaissance. Sauf quelques cas rares qui seront signalés plus loin, elle ne dépasse guère une tonalité moyenne, surtout dans ses manifestations supérieures : nous avons dit ailleurs pourquoi les notions abstraites sont peu aptes à promouvoir les conditions organiques de l'émotion.

Après l'avoir prise à son origine, nous aurons à retracer son évolution qui parcourt trois phases principales : l'une, utilitaire, pratique; une autre, désintéressée, scientifique; une dernière beaucoup moins fréquente, oii elle atteint la puissance et l'exclusivisme d'une passion.

I. Ce sentiment, comme tous les autres, dépend d'un instinct, d'une tendance, d'un besoin; il exprime dans la conscience sa satisfaction ou sa non-satisfaction. Ce besoin primitif — le besoin de connaître, — sous sa forme instinctive, s'appelle la curiosité. Elle a tous les degrés, de l'animal qui palpe et flaire, jusqu'à un Goethe qui scrute tout, veut tout savoir, tout embrasser; de l'investigation puérile aux spéculations les plus hautes ; mais quelles que soient les

différences dans son objet, dans son point d'application, dans soin intensité, elle reste toujours identique à elle-même. Celui qui eui est privé, comme l'idiot, est un eunuque dans l'ordre intellectuel.

Étant posé ce besoin inné, comment se développe-t-il durant la première période?

Le premier moment est celui de la surprise. Elle se produit de' bonne heure chez l'enfant : clairement et au plus tard vers la vingtdeuxième semaine, d'après Preyer. C'est un état émotionnel spécial, irréductible à tout autre qui consiste dans un choc, une désadaptation; à mon avis, son caractère propre et singulier, c'est qu'il est sans contenu, sans objet, sauf un rapport; sa matière est uni rapport, une transition entre deux états, un simple mouvement del'esprit et rien de plus. La surprise a un mode d'expression et des^ concomitants physiologiques très nets. On en trouvera la description dans Darwin (ch. xii) : les yeux et la liouche sont grands ouverts, les sourcils relevés, la secousse soudaine est suivie d'inunobilité, les battements du cœur et les mouvements de la respiration s'accélèrent, etc.

Le second moment est celui de Vétonnement. Je pense avec Bain' et J. Sully' que la distinction entre ces deux moments n'est pas une vaine subtilité. La surprise est momentanée, l'étonnement est stable ; l'une est une désadaptation, l'autre une réadaptation; l'une est sans matière objective, l'autre a pour matière un objet inaccoutumé, étrange. C'est sans doute ce second moment que Descartes appelait l'admiration et qu'il mettait au nombre de ses six passions primitives : « L'admiration est une subite surprise de l'âme qui fait qu'elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires ^ » En f;nt, l'étonnement est l'éveil de l'attentioit dont il a les principaux caractères : unité de la conscience, convergence vers un seul objet, intensité de la perception ou de la représentation, adaptation des mouvements'. Au début, avant que l'étonnement s'accompagne de plaisir ou de peine suivant les cas-, il a une manière d'être particulière qui se rapproche de ce que l'on a appelé l'état neutre ou de simple excitation.

1. Bain, Émolioits, ch. iv : J. Sully. Psychologij, t. Il, 126.

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