I. Die Welt cils Wille und Vorslellunij, 3° partie, ch. xix
et d'une psychologie achevée. Je rappelle ses principaux arguments.
La volonté [au sens indiqué plus haut] est universelle. La base de la conscience dans tout animal, c'est le désir. Ce fait fondamental se traduit par la tendance à conserver sa vie, son bien-être et à se reproduire. Ce fond est commun au polype et à l'homme. Les différences entre les animaux viennent d'une différence dans le connaître; à mesure que l'on descend dans la série, l'iutelligence devient de plus en ])lus faible et imparfaite ; aucune dégradation pareille n'a rien dans la volonté [désir] ; le plus petit insecte veut ce qu'U veut aussi pleinement que l'homme : la volonté est partout identique à elle-même. Relativement à l'intelligence, elle est l'aveugle vigoureux portant sur ses épaules le paralytique qui voit clair.
Elle est fondamentale. La volonté de vivre avec l'horreur de la mort qui en résulte, est un fait antérieur à toute intelligence et indépendant d'elle. En elle, est la base de l'identité et du caractère; « l'homme est enfoncé dans le cœur, non dans la tête s . Elle est la source et le lien de toutes les associations stables : religieuses, politiques, professionnelles. Elle fait la force de l'esprit de parti, de secte, de faction. Que l'on compai'e la fragilité des amitiés fondées' sur la seule analogie des intelligences à celles qui viennent du cœur. Aussi c'est avec une grande raison que les religions ont promis la récompense dans l'éternité aux qualités morales de l'homme, non pas aux dons de l'esprit.
Sa puissance est souveraine. Ce n'est pas la raison qui se sert de la passion, mais la passion qui se sert de la raison pour arriver à ses fins. Sous l'intluence d'un désir intense, l'intellect s'élève parfois à un degré de vigueur dont personne ne le croyait capable. Le désir, l'amour, la crainte, rendent perspicace l'entendement le plus obtus. D'ailleurs, si, entre la volonté et l'intelligence, il y avait identité de nature, leur développement irait de pair; or, rien de plus fréquent qu'un grand esprit avec un médiocre caractère, et « on rencontre parfois des désirs violents, des tendances passionnées et impétueuses unies à un intellect faible, c'est-à-dire à un petit cerveau mal enfermé dans un crâne épais » .
La mémoire que l'on considère ordinairement comme un fait purement intellectuel dépend souvent — nous l'avons vu — de
l'état affectif. Ceci n"a pas échappé à Schopenhauer. « Une mémoire même faible retient toujours parfaitement ce qui vaut pour la passion actuellement dominante : l'amoureux, n'oublie aucune occasion favorable ; l'ambitieux, rien de ce qui sert ses projets : l'avare n'oublie jamais la perte subie, ni l'homme fier la blessure faite à son hoimeur; le vaniteux retient chaque mot d'éloiie, chaque distinction dont il est l'objet... C'est ce qu'on pourrait appeler la mémoire du ('(l'ur, plus intime que celle de l'esprit. »
Comment se peut-il que des faits si clairs, si nombreux, d'observation commune, qui n'exigent pour être découverts ni expérimentation ni recherches spéciales, ni même une longue réflexion, aient été généralement méconnus, et que l'opinion contraire ait toujours prédominé, réduisant les manifestations affectives à des « qualités de la sensation » . à une « intelligence confuse » et autres formules tant de fois répétées? Je n'y trouve d'autres raisons que celles-ci. Pendant des siècles, ce sujet a été traité philosophiquement, non psychologiquement, et le procédé philosophique est nécessairement intellectualiste. On ne s'occupait guère que des formes adultes et complexes de la vie affective, sans souci de leur évolution qui, seule, ramène ;'; l'origine. Le rôle des mouvements comme facteurs psychologiques et de l'activité inconsciente était oublié ou méconnu. Les plaisirs et douleurs, sous leurs formes multiples, étaient considérés comme les phénomènes essentiels, au lieu des ressorts caciiés qui les suscitent.
En résumé, la psychologie des sentiments a son point de départ dans les émotions complexes que la vie journalière met à chaque instant sous nos yeux. Leur complexité est l'œuvre de notre nature intellectuelle, qui associe, dissocie, mélange et combine des perceptions, des images, des idées, dont chacune, en tant qu'elle se rapporte aux conditions d'existence individuelles ou sociales, aux besoins physiologiques, à l'instinct offensif et défensif de la conservation, aux tendances sociales, morales, religieuses, esthétiques, scientifiques, produit dans l'organisme des effets variables qui, traduits dans la conscience, donnent aux états intellectuels un ton iill'ectif. — L'analyse montre que ces formes complexes sont réductibles à quebiues émotions simples. L'émotion simple est elle-même
un complexe fait de tendances, c'est-à-dire d'éléments moteurs, et d'états de conscience agréables, pénibles ou mixtes : ces deux facteurs forment un tout en apparence indissoluble. — Enfin, l'élément fondamental (moteur, dynamique) se manifeste sous deux formes : les tendances conscientes ou désirs, les tendances inconscientes ou appétits; entre les deux, identité de nature, avec la conscience en plus pour les premières. De là pour les désirs (forme sycbologique), grâce à la conscience, la possibilité d'adaptations multiples et d'une plasticité indéfinie. De là, pour les appétits (forme physiologique), la stabilité, la fixité, l'automatisme, l'absence d'invention et de cet état d'indécision qui naît avec la conscience.
Si nous comprenons toutes les tendances primitives conscientes sous le nom collectif de désir (ou de son contraire, l'awerswn), on trouve sur son origine deux thèses en apparence contradictoires. D'après l'une, le désir est un phénomène primitif, antérieur d'une part à toute connaissance, d'autre part à toute expérience de plaisir et de douleur. D'après l'autre, le désir est un phénomène secondaire, l'anticipation d'un plaisir connu à rechercher, d'une peine connue à éviter : celle-ci compte le plus de partisans ; elle est d'ailleurs condensée en des dictons et formules axiomatiques bien connus : On ne désire pas ce qu'on ignore; Nous ne pouvons désirer que ce qui nous paraît notre bien ; « Le désir est fondé sur un plaisir expérimenté » (Bain). Les deux thèses sont vraies, mais chacune pour un moment distinct et la première seule répond à la question d'origine.
Au premier moment, le désir est antérieur à toute expérience, à toute considération de plaisir ou de peine ; il agit comme une force aveugle; c'est une vis a tergo, une propulsion qui n'est explicable que par l'organisation physique et mentale. Il est nécessaire qu'il agisse d'abord, sans savoir oîi il va, sans quoi il n'agirait jamais ou agirait bien tard — ce qui n'est pas.
Au second moment, il est guidé par l'expérience, il repose sur le plaisir et la peine expérimentés, il cherche l'un et fuit l'autre. A lui s'apphquent les dictons précités. C'est la forme définitive et elle embrasse l'immense majorité des cas. Cependant, même chez l'adulte, le désir vague, sans objet, sans but déterminé se rencontre; nous en avons vu des exemples.
RiBOT. — Sentiments. 28 a
La tendance aveugle, quand elle a atteint son but, s'y complaît et le clierche de nouveau, parce que c'est agréable. Mais l'agréable et le désagréable sont des qualités relatives, variant d'un individu à l'autre et d'un moment à l'autre pour le même individu. Que l'organisation physique et mentale change, les tendances changent, la position du plaisir et de la peine change par contre-coup : la pathologie nous en a donné des preuves incontestables.
C'est donc bien la tendance qui est le fait primordial de la vie affective et nous ne pouvons mieux flnir qu'en empruntant à Spinoza le passage suivant qui résume tout l'esprit de ce livre : i L'appétit est l'essence même de l'homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à le conserver... Entre l'appétit et le désir, il n'y a aucune différence, sinon que le désir c'est l'appétit avec conscience de lui-même. Il résulte de tout cela que ce qui fonde l'appétit et le désir, ce n'est pas qu'on ait jugé qu'une chose. est bonne; mais, au contraire, l'on juge qu'une chose est bonne, parce qu'on y tend par l'appétit et le désir »