PRÉFACE XI
La pathologie de chaque émotion a été esquissée à titre de complément et d'éclaircissement. On a essayé de fairevoir que sous des apparences de confusion, d'incohérence et de promiscuité, il y a, du morbide au normal, du complexe au simple, un fil conducteur qui peut toujours ramener au point d'origine.
Ce travail, qui a pour but d'exposer la situation présente de la psychologie des sentiments, aurait pu être très long. En éliminant toute digression et tout exposé historique, on l'a fait aussi court que possible.
Mars 1896.
En commengant, il est utile d'esquisser à grands traits l'évolution générale de la vie aiïective. de son lin"^^^^ '^''^hiit — la seneibilité or'ganique — à s^es formes les pïus complexes et Ips pïïjg^hantps. En finissant, nous présenterons le tableau correspondant et inverse, celui de sa dissolution.
Quand on prend au hasard et tels que l'expérience journalière* nous les donne, les états connus sous les dénominations flottantes <le sentiments, émotions, passions : la joie et la tristesse, un mal de dent et l'agrément d'un parfum, l'amour ou la colère, la peur ou l'ambition, la jouissance esthétique ou l'émotion religieuse, la fureur du jeu ou la bienveillance, le frisson du sublime ou le malaise du dégoût et ainsi de suite, car ils sont innombrables; une première remarque s'impose, même à les examiner superficiellement : tous ces états, quels qu'ils soient, offrent un double aspect : objectif ou extérieur, subjectif ou intérieur.
Nous constatons d'abord des manifestatinns mnt.rirps : des mouvements, des gestes, une attitude du corps, une modification dans la voix, la rougeur ou la pâleur, des tremblements, des changements dans les sécrétions ou excrétions, et autres phénomènes? corporels, variant suivant les cas. Nous les observons sur nousmêmes, chez nos semblables, chez les animaux. Quoiqu'ils no
RiBOT. — Sentiments. 1
soient pas tous moteurs au sens strict, il n'y a aucun abus à les nommer ainsi, puisqu'ils sont tous l'eiïet d'une action centrifuge.
Nous constatons aussi, en nous-mêmes directement et par le témoignage de la conscience, chez les autres indirectement et par induction, l'existence de certains états agréahles, pénibles ou
mixtes, ave6 leursmodes ou nuances extrêmement variables en qualité et en intensité.
De ces deux groupes, le? manifestations motrices d'une part, les plaisirs, douleurs et leurs composés d'autre part, lequel est fondamental? Pouvons-nous les mettre sur la même ligne et, si nous ne le pouvons pas, quel est celui qui supporte l'autre?
Ma réponse à cette question sera nette : les manifestations motrices sont lessentiel. En d'autres termes, ce qu'on appelle états agréables ou pénibles ne constitue que la partie suppi-flripllp de la yie^aiïeHrvïï7"T^HI--Lélément profond consiste d-^"^ ^p*^ tPT^(^]i:^pppg^ appiitits, besoins, désirs, qui se traduisent pm- Hpj; nini]yppipntg La plupart des traités classiques (et même d'autres) disent : « La sensfbilité est la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur ». Je dirai, en employant leur terminologie : c'e^t la façulté-de tendre ou de désirer et par suite d'éprouver du plaisir et de la douleur. La tendance n'est rien de mystérieux; elle est un mouvement ou un arrêt de mouvement à l'état naissant. J'emploie ce mot — tendance
— comme synonyme de besoins, appétits, instincts, inclinations, désirs ; il est le terme générique dont les autres sont des variétés ; il a sur eux l'avantage d'embrasser à la fois les deux aspects, psychologique et physiologique, du phénomène. Toutes les tendances supposent une innervation motrice ; elles traduisent les besoins de l'individu quels qu'ils soient, physiques ou mentaux : le fond, la racine de la vie affective est en elles, non dans la conscience du plaisir et de la douleur qui les accompagne, selon qu'elles sont satisfaites ou contrariées. Ceux-ci' — les états agréables ou pénibles
— ne sont que des signes, des indices ; et. de même que les symptômes nous révèlent l'existence d'une maladie, non sa nature essentielle qui doit être cherchée dans les lésions cachées des tissus, des organes, des fonctions ; de mêrhe aussi le plaisir et la douleur ne sont que des effets qui doivent nous guider vers la recherche et la détermhiation des causes, cachées dans la région des instincts. Si
l'évolution de la vie affective à
l'opinion contraire a généralement prévalu, si la priorité a été accordée à l'étude des manifestations agréables et pénibles, consi-^ dérées comme l'essentiel de la vie affective et servant à la définir ; c'est le résultat d'une mauvaise méthode, d'une foi exclusive dans le témoignage de la conscience, d'une illusion commune qui consiste à croire que la portion eonsciente d'un événement est sa portion principale fmais surtout la conséquence de cette idée radicalement fausse que les phénomèn-es corporels qui accompagnent tous les états affectifs, sont des facteurs négligeables, extérieurs, étrangers à la psychologie, sans intérêt pour elle.
Pour le moment, ce qui précède n"est qu'une affu'mation; les preuves viendront plus tard et rempliront tout l'ouvrage : il s'agissait seulement d'indiquer clairement, dès le début, la position adoptée. iN'ous pouvons maintenant sui^Te l'évolution de la vie aflèctive, en marquant ses principales étapes qui sont : ja^ sensibilité • préconsciente, l'apparition des émotions primitives, leur transfor- ' mation ou en émotions complexes et abstraites ou en cet état stable et chronique qui constitue les passions,
La première période est celle de la sensibilité protoplasmique, vitale, organique, préconsciente. On sait que l'organisme a sa mémoire; il conserve certaines impressions, certaines modifications normales on morbides ; il est capable d'adaptation : ce point a été bien établi par Hering -qui avait été précédé dans cette voie par Laycock et Jessen). C'est l'ébauche de cette forme supérieure qui est la ^é«ioii::e 4iéichii}Ufî,, consciente. Semblablement, il existe une forme inférieure, inconsei€nte, — la ^ensibilitè__organkiue qui est la préparation et l'ébauche de la vie affective supérieure, consciente. La sensibihté vitale est au sentir conscient ce que la mémoire oi^ganique est à la mémoire au sens courant du mot.
Cette sensibilité vitale est la propriété de recevoir des excitations et de réagir en conséquence. Dans un mémoire très connu et déjà ancien', Cl. Bernard écrivait : « Les philosophes ne connaissent et
1. « La sensibilité dans le règne animal et le règne végétal • (18T6), dans la Science expérimentale, p. 218 et suiv.
n'admettent en général que la sensibilité consciente, celle que leur atteste le moi. C'est pour eux la modification psychique, plaisir, douleur, déterminée par les modifications externes.... Les physiologistes se placent nécessairement à un autre point de vue. Ils doivent étudier le phénomène objectivement, sous toutes les formes qu'il revêt. Ils observent que, au moment où un agent modificateur agit sur l'homme, il ne provoque pas seulement le plaisir et la douleur, il n'affecte pas seulement l'âme : il affecte le corps, il détermine d'autres réactions que les réactions psychiques et ces réactions automatiques, loin d'être la partie accessoire du phénomène, en sont au contraire l'élément essentiel. » Puis il montrait, par des expériences, que l'emploi des anesthésiques, poussé à outrance, abolit d'abord la sensibilité consciente, puis la sensibilité inconsciente des intestins et des glandes, puis l'irritabilité musculaire, enfin les mouvements si vivaces du tissu épithélial. De même pour les végétaux : sous l'influence de l'éther, la sensitive perd ses propriétés singulières, les graines cessent de germer, la levure de fermenter, etc. D'où cette conclusion, que la sensibilité ne réside pas dans les organes ou les tissus, mais dans les éléments anatomiques.
Depuis, ces recherches sur la sensibilité protoplasmique ont été poursuivies avec beaucoup d'ardeur dans le règne des micro organismes. Ces êtres, tantôt animaux, tantôt végétaux, simples masses de protoplasma, sont en général monocellulaires et paraissent homogènes, sans différenciation de tissus. Or, on constate chez eux des tendances très variées. Les uns cherchent, les autres fuient obstinément la lumière. Les myxomicètes, masse protoplasmique qui vit dans l'écorce du chêne, placés dans un verre de montre plein d'eau s'y tiennent en repos; mais si l'on dispose autour d'eux de la sciure de bois, ils émigrent aussitôt vers elle, comme pris de nostalgie. L'actynophrys fait de même pour l'amidon. Les bactéries découvrent dans \^n corps voisin jusqu'à un trillionième de milligramme d'oxygène. Certains ciliés sédentaires paraissent choisir leur nourriture. Enfin on a cru voir un^ tendance élective dans le mouvement qui entraîne l'ovule mâle vers l'ovule femelle. Je ne rappelle qu'une faible partie des faits qu'on a énumérés.
S'il me fallait invoquer d'autres exemples, je citerais encore les
l'évolution de la vie affective 5
cas étudiés de nos jours sous le nom de « phagocytose ». La lutte pour la vie existe non seulement entre les individus, mais entre les éléments anatomiques constituant l'individu. Chaque tissu, musculaire, conjonctif, adipeux, etc., possède des phagocytes (cellules dévorantes) dont le rôle consiste à « dévorer d , à détruire les cellules de même nature affaiblies ou vieillies. Outre ces phagocytes spéciaux, il y a les phagocytes généraux comme les globules blancs du sang qui viennent au secours des premiers, quand ils ne suffisent pas à la tâche. Ils résistent aux microbes pathogènes, soutiennent contre eux une lutte interne, s'opposent à l'envahissement des germes infectieux. Cette propriété, d'apparence téléologique, sembla d'abord fort- étonnante. Les recherches ultérieures ont montré que les phagocytes sont doués d'une sensibilité (dite chimiotaxique) grâce à laquelle ils distinguent la composition chimique du milieu, s'en rapprochent ou s'en éloignent : les tissus dégénérés attirent certains d'entre eux qui s'incorporent les cellules lésées ou mortes; quant aux éléments sains et vigoureux peut-être se défendent-ils en sécrétant quelque substance qui les préserve de la phagocytose.
Ces faits pris entre beaucoup d'autres sur lesquels nous aurons d'ailleurs à revenir à propos de lïnstinct sexuel (2" partie, ch. vi) ont été interprétés de deux manières très différentes : l'une psychologique, l'autre chimique.
Pour les uns, il y a dans tous ces phénomènes un rudiment de conscience. Puisque les mouvements sont adaptés, appropriés, variables suivant les circonstances, il faut, disent-ils, qu'il y ait un choix, et le choix implique un élément psychique : leur motilité est la révélation d'une « psyché » obscure qui est douée de tendances attractives et répulsives.
Pour les autres (et nous adoptons cette opinion) , tout est réductible à des explications physico-chimiques. Sans doute, il y a affinité, attraction, répulsion, mais au sens scientifique; ces mots sont des métaphores dérivées du langage de la conscience, qui doivent être purgées de tout élément anthropomorphique. Divers auteurs ont montré, par de nombreuses observations et expériences, les conditions chimiques qui déterminent ou empêchent le prétendu choix (Sachs, Verworn, Lob, Maup&s, Bastian, etc.)..
Sur ce point, comme pour toutes les questions d'origine, on ne peut opter que d'après des vraisemblances et elles paraissent toutes en faveur de l'hypothèse chimique. Au reste, ceci n'a pour notre sujet qu'un intérêt secondaire. Si l'on admet des tendances conscientes, alors l'origine de la vie affective coïncide avec l'origine même de la vie physiologique. Si l'on élimine toute psychologie, il reste encore la tendance physiologique, c^est-à-dire l'élément moteur qui, à aucun degré, du plus humble au plus élevé, ne fait jamais défaut.
Cette excursion dans la période préconsciente — puisque nous la tenons pour telle — nous met en possession d'un résultat. Au terme de cette recherche, nous trouvons déjà deux tendances physico-chimiques, organiques, mais bien dessinées : l'une d'attraction, l'autre de répulsion : ce sont les deux pôles de la vie afTective. L'attraction, qu'est-elle ici? Simplement l'assimilation, elle se confond avec la nutrition. Pourtant avec l'attraction sexuelle, notonsle, nous atteignons déjà un degré plus élevé : le phénomène est plus complexe; l'être monocellulaire n'agit plus seulement pour se conserver, mais pour maintenir l'espèce. Quant à la répulsion, nous pouvons remarquer qu'elle se manifeste de deux manières. D'un côté, elle se confond avec la désassimilation : la cellule ou le tissu rejette ce qui ne lui comaent pas. D'un autre côté, à un stade un peu supérieur, elle est en quelque façon déjà défensive.
Nous avons ainsi donné une base à notre sujet, en montrant qu'il existe au-dessous de la vie affective consciente, une région très inférieure, très obscure, celle de la sensibilité vitale ou organique qui est une forme embryonnaire de la sensibilité consciente et la supporte.
Passons des ténèbres à la lumière et du vital au psychique. Mais, svant d'entrer dans la période consciente de la vie affective et de la suivre dans la marche progressive de son évolution, ici est peutêtre le lieu convenable pour examiner une (piestion assez importante et qui a été généralement résolue à tort dans le sens de la
négative : Y a-t-il des états aJïectifs purs, c"est-;ï-dire vides de tout élément intellectuel, de tout contenu représentatif, qui ne soient liés ni à des perceptions, ni à des images, ni à des concepts, qui soient simplement subjectifs, agréables, désagréables ou mixtes? Si Ton répond négativement, il s'ensuit que, jamais et sans aucune exception, aucun mode de sentiment ne peut exister par lui-même; il lui faut toujours un soutien; il n'est toujours qu'un accompagnement. Cette thèse a pour elle la majorité; elle a été adoptée natui-ellement par les intellectualistes et tout récemment Lehmann Ta soutenue sous sa forme radicale : un état de conscience émotionnel pur ne se rencontre pas ; le plaisir et la douleur sont toujours liés à des états intellectuels *, Si Ton répond aftlmiativement, alors l'état atTectif est considéré comme ayant, au moins quelquefois, une existence propre, indépendante, non assujetti au rôle perpétuel d'acolyte ou de parasite.
Ceci est une question de fait et l'observation seule peut répondre. Bien que nous ayons d'autres raisons à donner en faveur de l'auto^ nomie et même de la primordialité de la vie affective, nous les renvoyons à la conclusion de ce livre, pour rester actuellement dans l'expérience pure et simple. Il est incontestable que, dans la règle, les états émotionnels accompagnent les états intellectuels; mais qu'il n'en puisse être autrement, que les perceptions et représentations soient la condition d'existence nécessaire, absolue, sans exception, de toute manifestation affective, c'est ce que je nie.
Il y a ime première classe de faits que je ne mentionne que pour mémoire. Quoiqu'ils aient été invoqués, ils me paraissent peu probants. Je veux parler de certaines émotions qui éclatent brusquement chez les animaux, sans aucune expérience antérieure qui les explique. Gratiolet ayant présenté à un tout jeune chien un débris de peau de loup si usée qu'elle ressemblait à du parchemin, l'animal en le flairant fut saisi d'une frayeur indicible. Krœner dans son livre sur la eénesthésie - a recueilli des faits analogues. Toutefois, il est si difficile de savoir ce qui se passe dans la conscience
1. « Ein rein emotionneller Bewusslseinszustand kommt nichl vor; Lust UDcl Unlust sind slets an intellektuelle Ziislande geknûpft. • Die Hauptgeselze der menschlichen Gefûhlslebens (1892), p. 16.
2 Dus kôrperliche Gefûhl (1887), p. 80-81.
d'un animal, de faire la part de l'instinct et de la transmission héréditaire, que je n'insiste pas. De plus, dans tous ces cas, l'émotion est suscitée par une sensation externe qui pousse le ressort, met en jeu le mécanisme de l'instinct; en sorte qu'on pourrait arguer de là que ce n'est pas un état affectif pur, indépendant. Pour ne laisser aucun doute, il faut des cas où l'état affectif précède l'état intellectuel, n'est pas provoqué par lui, mais tout au contraire le provoque.
L'enfant ne peut avoir au début qu'une vie purement affective. Durant la période intra-utérine, il ne voit, ni n'entend, ni ne touche ; même après la naissance il lui faut plusieurs semaines pour apprendre à localiser ses sensations. Sa vie psychique, si rudi-mentaire qu'elle soit, ne peut évidemment consister qu'en un vague état de plaisir et de peine, analogues aux nôtres. Il ne peut les lier à des perceptions, puisqu'il est encore incapable de percevoii-. C'est une opinion très -accréditée que l'enfant entre dans la vie par la douleur : Preyer l'a contesté ; nous verrons plus tard pour quelles raisons. Toutefois, n'insistons pas encore sur ces faits, puisque aussi bien nous ne pouvons les interpréter que par induction. Les adultes vont nous fournir des arguments irrécusables et abondants. Règle générale : tout changement profond dans les sensations internes se traduit d'une façon équivalente dans la céuesthésie et modifie le ton affectif; or, les sensations internes n'ont rien de représentatif et ce facteur, d'une importance capitale, les intellectualistes l'ont oublié. De cet état purement organique qui devient ensuite affectif, puis intellectuel, nous trouverons plus tard de nombreux exemples, en étudiant la genèse des émotions; il suffit pour le moment d'en noter quelques-uns. Sous l'influence du hachich, dit Moreau (de Tours) qui l'a si bien étudié, « le sentiment qu'on éprouve est un sentiment de bonheur. J'ente Je par là un état qui n'a rien de commun avec le plaisir purement sensuel. Ce n'est pas le plaisir du gourmand, de l'ivrogne, mais bien plutôt un plaisir comparable à la joie de l'avare, à celle qu'apporte une bonne nouvelle. » J'ai beaucoup connu un homme qui, pendant dix ans, s'est hachiché continuellement et à hautes doses; il a résisté à ce régime plus qu'il n'était probable et est mort fou. Ja recevais ses confidences orales et écrites, souvent plus que je ne
l'aurais désiré. Pendant cette longue période, j'ai toujours constaté ce sentiment de satisfaction inépuisable qui se traduisait de temps en temps par des inventions étranges ou des élucubrations médiocres, mais hors de pair à son avis. — A l'époque de la puberté, lorsqu'elle suit sa marche normale, on sait qu'il se produit une métamorphose profonde. Des conditions quelconques, connues ou inconnues, agissent sur l'organisme et modifient son état (1" moment); traduites dans la conscience, ces conditions organiques engendrent un ton affectif particulier (2'= moment) ; cet état affectif institué suscite des représentations correspondantes (3^ moment). L'élément représentatif apparaît en dernier lieu. Des phénomènes analogues se produisent dans d'autres circonstances où la cénesthésie est modifiée par l'état des organes sexuels (menstruation, / grossesse) : Fétat émotionnel se produit d 'abapd-.4^étftfr-m1i^tT^TTe] \ ultérieurement. — Mais la source la plus abondante où l'on pour- ) rait puiser à volonté est certainement la période d'incubation qui précède l'éclosion des maladies mentales. Dans la plupart des cas, c'est un état de tristesse vague. Tristesse sans cause, dit-on vulgairement : avec raison, si l'on entend qu'elle n'est suscitée ni par un accident, ni par une mauvaise nouvelle, ni par les causes ordinaires; mais non pas sans cause, si l'on prend garde aux sensations internes dont le rôle, en pareil cas inaperçu, n'en est pas moins efficace. — Cette disposition mélancoHque est aussi la règle dans les névroses. Parfois, il se trouve que l'état affectif, au lieu d'être une incubation lente, est une aura de caractère émotionnel, d'une durée très courte (quelques minutes à quelques heures au plus). Certains malades, par des expériences répétées, s'en rendent bien compte; ils savent par ce changement que l'accès va venir. Féré [Les Epilev'res) en a donné plusieurs exemples, entre autres celui d'un jeune aomme qui, dans cette circonstance, changeait totalement de caractère ; ce qu'il exprimait d'une manière originale en disant : « Je sens que je change de cœur )>. C'est ultérieurement que cet état affectif prend corps, se fixe dans une idée, comme cela se voit au nUeux dans le délire des persécutions.
Sans insister davantage, ce qui serait facile, sur une énumération de faits, on peut ramener ces états affectifs purs à quatre types pnncipaux ;
tO PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
1° État agréable (plaisir, joie) : celui du hachich et ses analogues, certaines périodes de la paralysie générale des aliénés, l'euphorie des phtisiques et des mourants : beaucoup de gens qui ont échappé à une mort qu'ils considéraient conrnie certaine se sont sentis envahis à son approche d'un état de béatitude, sans autre détermination, qui n'est peut-être que l'absence de toute souffrance * ;
2° État pénible (tristesse, chagrin) : la période d'incuhation de la plupart des maladies, iaji£laiiceli^~des4ifiriodesinÊnstruelles^;
3" État de peur : sans raisons, sans causes apparentes, sans justification, sans objet; peur de tout et de rien : état assez fréquent qui sera examiné en détail sous le titre des phobies ;
4" État d'excitabihté : se rapproche delà colère, est fréquent daos les névroses; c'est une manière d'être instable et explosive qui, d'abord vague et indéterminée, finit par prendre une forme, s'attacher à une représentation et se décharger sur un objet.
Enfin, il y a les états mixtes formés par la coexistence ou l'alternance des états simples.
De tout ce qui précède, il résulte qu'il existe une vie affective pure, autonome, indépendante de la vie intellectuelle, qui a sa cause en bas, dans les variations de lajcenëstHesIa qui est elle-même une résultante, un concert des actions vitales. Dans la psychologie du sentiment, le rôle des sensations externes est bien mince, comparé à celui des sensations internes, et certes il faut ne rien voir au delà des premières pour ériger en règle « qu'il n'y a pas détat émotionnel qui ne soit lié à un état intellectuel > .
Ce point élucidé, revenons à notre tableau général de l'évolution.
I. Au-dessus delà sensibilité organique, nous trouvons la période des besoins, c'est-à-dire des tendances purement vitales ou physiologiques, avec la conscience en plus. Cette période existe seule chez l'honmne au début de la vie et se traduit par les sensations internes (faim, soif, besoin de sommeil, fatigue, etc.). Elle est constituée par un faisceau de tendances d'un caractère surtout physiologique, et ces tendances ne sont rien de surajouté et d'extérieur; elles sont la vie en action. Chaque élément anatomique, chaque tissu, chaque
1. Pour des observations sur ce point, voir Revue philosophique, mars 1836.
l'évolution de la vie affective il
orcrane n'a qii"iin but, exercer son activité, et l'individu physiologique n'est pas autre chose que l'expression convergente de toutes ces tendances. Elles peuvent se présenter sous une double forme. Ou bien elles expriment un manque,^ un déficit; l'élément anatomique, le tissu, l'organisme a besoin de quelque chose. Sous cette forme la tendance est impérieuse, irrésistible; telle la faim du carnassier qui engloutit sa proie vivante. Ou bien elles traduisent un excès, un superflu : tels, une glande qui a besoin de sécréter, un animal bien nourri qui a besoin de se mouvoir : c'est la forme embryonnaire des émotions de luxe.
Tous ces besoins ont un point de convergence : la conservation de l'individu, et pour employer l'expression courante, nous trouvons en eux Vinstinct de la conservation en exercice. Au sujet de cet instinct, on s'est livré dans ces derniers temps à des discussions qui me paraissent assez oiseuses. L'instinct de la consenation est-il primitif? est-il dérivé? Quelques auteurs sont pour la première hypothèse; d'autres (notamment W. James, Sergi) penchent vers la seconde. Selon le point de vue, chacune des deux solutions est admissible et vraie. Au point de vue synthétique, l'instinct de la conservation est primordial, puisqu'il n'est pas autre chose que la résultante, la somme de toutes les tendances particulières de chaque organe essentiel : il n'est quïme formule collective. Au point de vue analytique, il est secondaire, puisqu'il suppose avant lui toutes les tendances particulières en lesquelles il se rès«ut ; puisque chacun de ses éléments est simple, puisqu'il n'y ajoute riçn et n'en est que la traduction dans la conscience. — On poUrrait se demander pareillement si une sensation de son est simple ou composée et ici encore, selon le point de Mie, la réponse varierait. Pour la conscience l'événement est un, simple, irréductible ; pour l'analyse objective, l'événement est composé, réductible à un nombre déterminé de vibrations. Dans les diverses parties de la psychologie, on trouverait beaucoup de questions du même genre. /^ L'important est de comprendre que l'instinct de la consen'ation -n'est pas une entité, mais l'expression abréviative qui désigne un groupe de tendances.
II. En sortant de la période des besoins, réductible à des tendances d'ordre physiologique, accompagnées de plaisirs ou de dou-
leurs physiques, nous entrons dans la période des émotions primitives.
Nous ne pouvons pour le moment déterminer avec rigueur et en détail, ce qu'il faut entendre par émotion (voir l'^ partie, ch. vu); il suffit d'une caractéristique grossière, mais saisissable. Pour nous, Vémotion est, dans l'ordre affectif, Véquivalent de la perception dans l'ordre intellectuel, un état complexe, synthétique qui se compose essentiellement : de mouvements produits ou arrêtés, de modifications organiques (dans la circulation, la respiration, etc.), d'un état de conscience agréable ou pénible ou mixte, propre à chaque émotion. Elle est un phénomène à apparition brusque et à durée limitée ; elle se rapporte toujours à la conservation de l'individu ou de l'espèce ; — directement pour les émotions primitives, indirectement pour les émotions dérivées.
L'émotion, même à s'en tenir aux formes primitives, nous introduit donc dans une région supérieure de la vie affective, où les manifestations deviennent assez complexes. Mais ces formes primitives — les émotions simples, irréductibles — comment les déterminer, car tel est notre principal but? Beaucoup négligent cette détermination ou la font au hasard, arbitrairement. Les anciens auteurs semblent, dans cette occurrence, avoir suivi une méthode d'abstraction et de généralisation qui ne pouvait les conduire qu'à des entités. C'était une doctrine accréditée chez eux que toutes les « passions » sont finalement réductibles à l'amour et à la haine ; cette thèse se rencontre couramment. Pour atteindre cette conclusion, ils paraissent avoir rapproché et comparé les diverses passions, dégagé les ressemblances, éliminé les différences et, de réduction en réduction, avoir abstrait de cette multiplicité les caractères les plus généraux ^
Si l'on entend par amour et haine les mouvements d'attraction ou de répulsion qui se trouvent au fond des émotions, il n'y a pas à contredire; mais on ne nous donne que des abstractions, des concepts théoriques ; une telle détermination est illusoire et sans utilité pratique. Si l'on entend amour (quel amour? car rien de plus vague que ce mot) et haine en un sens plus concret et que l'on
1. Descartes est une exception éclatante à cette manière de procéder; on reviendra ailleurs sur la méthode qu'il a suivie (2° partie, ch. vu).
prétende les considérer comme la source primitive dt/nt on peut dériver toutes les autres émotions, c'est une pure vue de l'esprit, une assertion que rien ne justifie.
La détermination des émotions primitives doit se foire non par abstraction et généralisation, mais par constatation. Pour cela, je ne vois qu'un procédé à suivre : une méthode d'observation qui nous apprenne l'ordre et la date d'apparition des diverses émotions, qui nous donne leur liste généalogique et chronologique. Nous tiendrons pour primitives toutes celles qui sont irréductibles aux manifestations antérieures, toutes celles qui apparaissent comme une manifestation nouvelle et celles-là seulement; toutes les autres sont secondaires et dérivées.
Les matériaux pour ce travail ne peuvent être cherchés que dans la psychologie des animaux et dans celle des enfants. La première rious serait d'un bien faible secours. Sans doute, des traités spéciaux et autorisés nous donnent l'énumération des émotions animales, mais sans distinction entre les simples et les composées, sans aucune indication précise sur l'ordre de leur apparition. Il n'en est pas de même pour la psychologie infantile : les études assez nombreuses publiées sur ce sujet, depuis une trentaine d'années, ont rendu possible une tentative qui était auparavant inabordable.
Il s'agit donc de déterminer, d'après les faits, dans quel ordre les émotions apparaissent, en ne tenant compte que de celles qui paraissent primitives, c'est à-dire irréductibles aux précédentes. Je me borne à leur simple énumération avec l'indication de leurs caractères principaux; chacune devant être l'objet d'une étude spéciale dans la deuxième partie.
l^lLajTeur est la première en date d'après l'unanimité des observations. Selon Preyer, elle se manifesterait dès le second jour. Toutefois le fait qu'il rapporte me paraît convenir à la surprise plutôt qu'à la peur proprement dite. Dans tous les cas, d'après le même auteur, il serait très facile de la noter après vingt-trois jours. Darwin ne croit l'avoir observée qu'au bout de quatre mois, Pérez à deux mois. Ce dernier incline à croire que cette émotion serait suscitée d'abord par les sensations auditives, plus tard par les sensations visuelles. Sa précocité d'apparition a été attribuée à la transmission héréditaire, assertion que nous aurons à examiner.
14 PSYCHOLOGIE DES SENTIMEMS
2° Après l'émotion défensive naît l'émotion offensive sous la forme de la^^îère.. , Pérez la note entre deux et quatre mois ; Preyer et Darwin à dix mois : ils entendent la colère véritable, marquée par le froncement des sourcils et autres symptômes très nets (se rouler en criant, etc.). Naturellement, les dates indiquées pour chaque émotion n'ont rien de rigoureusement fixe; elles doivent varier suivant le tempérament de l'enfant et les circonstances.
3° Puis vient l'émotion tendre (alïection). Quelques auteurs emploient le mot sympathie qui est trop vague, à mon gré. Elle se manifeste par son mode d'expression fondamental, le mouvement d'attraction, la recherche du contact. Darwin l'a bien décrite : «Jj'aiïection naît probablement très tût dans la vie, si nous pouvons toutefois en juger d'après le sourire de l'enfant (deuxième mois). Je n'ai cependant aucune preuve nette qu'il (l'enfant) reconnût et distinguât quelqu'un avant le quatrième mois. A cinq mois, il montra le désir d'aller vers sa nourrice ; mais ce n'est que vers un an qu'il montra de l'affection spontanément et par des gestes manifesl<^s. (îuant à la sympathie (?) il en manifestaà dix mois onze jours très exactement, sa nourrice ayant fait semblant décrier'. » D'après Perez, elle apparaît vers dix mois. C'est de cette source que doivent dériver pms tard des formes complexes d'une grande importance, les émotions sociales et morales.
Avec la peur, la colère et la tendresse nous restons dans le domaine des émotions que l'homme partage avec les animaux; car même l'émotion tendre se rencontre très bas dans la série animale, au moins sous la forme de l'amour maternel. Ces trois émotions ont donc un caractère bien net d'universalité. Ici nous faisons un pas qui nous introduit dans une région purement humaine.
4» Ce stade est marqué par l'apparition des émotions liées à la personnalité, au moi. Jusqu'ici nous avions un individu, un être vivant avec une conscience plus ou moins vague de sa vie ; mais l'enfant (d'ordinaire vers l'âge de trois ans au moins) devient conscient de lui-même comme personne. Alors apparaissent de nouvelles manifestations émotionnelles dont la source peut être appelée, faute d'un meilleur terme, l'amour-propre, l'émotion égoïste {Self-feeling
l. Darwin, dans Mind, II, 285. Biographical Sketch of an Infant
Selbtsgefûhl) et qui peut se traduire sous deux formes : l'une négative, sentiment d'impuissance, de débilité; l'autre positive, seniiment de force, d'audace. Ce sentiment de plénitude et d'exubérance est la source d'où dériveront plus tard de nombreuses formes émotionnelles (orgueil, vanité, ambition). Peut-être faut-il aussi y rattacher toutes celles qui expriment un superflu de vie : le besoin d'activité physique, le jeu sous toutes ses formes, la curiosité ou désir de connaître, le besoin de créer par l'imagination ou l'action.
5« Reste l'émotion sexuelle, la dernière dans Tordre chronologique et dont le moment d'apparition est facile à lîxer, puisqu'il a des marques objectives, physiologiques. C'est une erreur de supposer qu'elle peut être dérivée de l'émotion tendre ou que celle-ci en dérive, comme on l'a quelquefois soutenu. L'observation des faits condamne complètement cette thèse et montre qu'elles sont irréductibles l'une à l'autre. Nous en donnerons plus tard des preuves évidentes.
Maintenant, se pose une question embarrassante : notre sujet en est plein. Faut-il terminer ici notre liste des émotions primitives ou y ajouter deux autres : la joie et le chagrin? On peut pencher pour l'affirmative. Ainsi Lange les a comprises parmi les quatre ou cinq « émotions » simples qu'il a choisies comme types de ses descriptions. Voici, selon moi, les raisons contre cette solution. Il est incontestable que la joie et le chagrin présentent tous les caractères qui constituent une émotion : des mouvements ou arrêts de mouvement, des (diangements dans la vie organique et un état de conscience sui generis. Mais il faut alors que le plaisir physique et la douleur physique soient compris aussi parmi les émotions, car ils présentent l'un et l'autre les caractères ci-dessus énumérés : de plus, il y a identité de nature, entre le plaisir physique et la joie d'une part, entre la douleur physique et le chagrin d'autre part, comme nous l'établirons dans la suite de ce travail : la seule différence est que la forme physique a pour antécédent un état de l'organisme, que la forme morale (joie, tristesse) a pour antécédent une représentation. En d'autres termes, il faudrait classer le plaisir, (sans qualification ni restriction) et la douleur (sans qualification m restriction) parmi les émotions primitives. Or, ces deux prétendues émotions présentent par rapport aux cinq autres précitées une
différence évidente et capitale : c'est leur caractère de généralité. La peur est parfaitement distincte de la colère, l'émotion tendre de l'émotion égoïste et l'émotion sexuelle des quatre autres par sa marque spécifique. Chacune d'elles est un état complexe, fermé, impénétrable, indépendant; comme la vision par rapport à l'ouïe ou le toucher par rapport à l'odorat. Chacune traduit une tendance particulière (défensive, offensive, d'attraction vers le semblable, etc.) et est adaptée à une fin particulière. Tout au contraire, le plaisir et la douleur traduisent les conditions générales de l'existence, sont diffus partout, pénètrent partout. Il y a douleur dans la peur, dans certains moments de la colère et de l'émotion égoïste ; il y a plaisir dans l'émotion sexuelle, dans certains moments de la colère et de l'émotion égoïste. Ces deux états n'ont pas de domaine propre. L'émotion est, de sa nature, particulariste ; le plaisir et la douleur sont, de leur nature, universalisles : ils sont les marques générales de la vie affective et s'ils coïncident, comme les émotions, avec des phénomènes moteurs, vaso-moteurs et le reste, c'est qu'aucune forme de sentiment ne peut exister sans ses conditions physiologiques.
Telles sont les raisons pour lesquelles nous refusons de classer les états agréables et pénibles parmi les émotions primitives et de les considérer comme de la même nature. Quant au moment de leur apparition, la douleur physique passe pour coexister avec le début même de la vie extra-utérine; le plaisir physique résultant de l'appétit satisfait, de la sensation de chaleur, etc., doit être à peu près contemporain. La joie et le chagrin sont plus tardifs. Selon Preyer, le sourire et l'éclat des yeux à trois semaines indiquent la joie; « dès le deuxième mois, un enfant prenait plaisir à entendre chanter et jouer du piano ». Je ne suis pas sur que cet exemple soit très probant; j'y verrais plutôt un plaisir surtout physique. Darw^in l'a observée vers le quatrième mois, peut-être avant, mais très nettement vers un an, au retour d'une personne absente. Le chagrin peut se manifester d'après Preyer vers le quatrième mois (les pleurs avant la quatrième semaine). Darwin en recule la première apparition à six mois, dans l'observation citée précédemment. En somme, les documents sont peu abondants et peu concordants, en raison de la difliculté grande, à ce moment de la vie, de différencier sûrement les deux formes du plaisir et les deux formes de la douleur.
A la racine de chacune des émotions primitives, il y a une tendance, un instinct; mais nous ne prétendons pas que cette liste épuise celle des instincts chez l'homme ; nous aurons à revenir ailleurs sur ce point (2« partie, Introduction, § II). Admettons, à titre d'hypothèse provisoire, quejces cinq émotions seules sont irréductibles : toutes les autres doivent en dériver. Nous essaierons d'indiquer dans la suite comment les émotions secondaires en sortent par l'efTet d'une évolution complète, d'un arrêt de développement, dun mélange ou d'une combinaison (2^ partie, ch. vu).
Au-dessus de ces émotions qui, quoique composées de plusieurs éléments, sont simples en tant qu'émotions et que l'on peut qualifier d'innées, puisqu'elles sont données par l'organisation ellemême, il y a les nombreuses formes de sentiment qui se manifestent au cours de la vie, suscitées par des représentations du passé ou de l'avenir, par des constructions d'images, par des concepts, par un idéal. Gonune chaque émotion primitive sera étudiée dans son développement total, de sa forme inférieure à ses formes les plus intellectualisées, il est inutile d'essayer en ce moment une esquisse de cette marche ascendante qui, réduite à des généralités, serait vague et confuse. Elle atteint sa dernière étape dans les régions les plus hautes de la science, de l'art, de la religion, de la morale.
On peut assurer, sans se risquer, que ces formes supérieures sont inaccessibles à la très grande majorité des hommes. Peut-être un individu à peine, sur cent mille ou un million, y atteint : les autres ne les connaissent pas ou ne les soupçonnent que par ouï-dire et à peu près. C'est une terre promise où n'entrent que peu d'élus.
En effet, pour éprouver les sentiments d'ordre supérieur, deux conditions sont requises : 1° tl faut être capable de concevoir et de comprendre les idées générales ; 2° ces idées ne doivent pas rester de simples formes intellectuelles, mais pouvoir susciter certains sentiments, certaines tendances appropriées. Que l'une ou l'autre jde ces conditions manque, l'émotion ne se produira pas.
RlBÛT. — Sentiments. 2
Quant à la formule de l'évolution durant cette période, elle est très simple : l'ordre de développement des émotions est rigoureusement dépendant de Tordre de développement des idées générales : c'est l'évolution des idées qui règle celle des sentiments. Nous nous trouvons ici en parfait accord avec la théorie intellectualiste.
La faculté d'abstraire et de généraliser est très inégalement départie. Elle dépend de la race, du temps, des individus. Quelques hommes ne dépassent guère le niveau des images génériques qui ne sont que du concret sknplifié et condensé. Quelques-uns atteignent ces formes moyennes de l'abstraction où le mot joue un rôle de substitut de la réalité, mais où il a besoin, pour être compris, que les qualités des choses qu'il représente soient figurées par un schéma vague, concomitant du mot. Quelques-uns atteignent le degré de la substitution complète, où le mot tient lieu de tout le reste et n'a besoin d'aucun auxiliaire, pour assurer les opérations de l'esprit. Chacun de ces degrés (et ils comportent des subdivisions que je n'indique pas) a sa résonance aifective possible. Ainsi tout honniie, suivant la portée de son intelligence, peut franchir quelques stades ou tous hs stades, et, suivant la nature de son tempérament, ressentir, à chacun d'eux, un état émotionnel ou rien. Les émotions qui sont susceptibles d'une évolution complète, nous en fourniront les preuves. Un exemple bien simple peut être indiqué en passant : c'est la tendance sexuelle, qui peut être tour à tour physiologique, psycho-physiologique, surtout psychologique, et finalement intellectuelle. A son plus bas degré (chez les micro-organismes et les êtres similaires) nous trouvons des faits d'ordre purement vital et organique, inconscients selon moi. Puis la conscience apparaît; mais l'émotion sexuelle se manifeste sous une forme toute spécifique, sans choix individuel, c'est un pur instinct, « le Génie de l'espèce qui se sert de l'individu pour arriver à ses fins ». Plus tard, l'individualité se dessine; nous rencontrons le choix; il y a adjonction des émotions tendres, tout à fait étrangères à la période primitive. Puis vient le moment d'équilibre entre les éléments organiques et les éléments psychiques : c'est le cas ordinaire pour l'homme, moyen, normal. Cet état est très complexe, résultant de la fusion ou convergence de tendances nombreuses : d'où sa force d'entraînement. Puis vient une rupture d'équilibre, une période ■' .nterver-
sion, l'élément physiologique s'efface graduellement, l'élément psychique gagne en intensité ; ce qui est la répétition de la période primitive, mais à rebours. C'est la phase proprement intellectuelle de l'amour; l'idée surgit d'abord, les phénomènes physiologiques viennent après. A un degré plus élevé de raffinement, limage personnelle, concrète, est remplacée par une représentation vague, impersonnelle, par un idéal, un concept : c'est l'amour pur. platonique, mystique, dont l'accompagnement organique est si faible qu'il est d'usage de le nier.
Ces formes subtiles et raffinées que les intellectualistes tiennent pour supérieures, ne sont en réalité qu'un appauvrissement dans l'ordre affectif. Au reste, elles sont rares, et, sauf quelques exceptions, sans efficacité ; car c'est une règle que tout sentiment perd de sa force dans la mesure où il s'intellectualise ; et c'est une source inépuisable d'illusions et d'erreurs, dans la pratique, que la foi aveugle dans « la puissance des idées «. Une idée qui n'est qu'une idée, un simple fait de connaissance, ne produit rien, ne peut rien : jHe n'agit qu& si elle est sentie, s'il y a un état affectif qui l'accompagne, si elle éveille des tendances, c'est-à-dire des éléments moteurs. On pourrait avoir étudié à fond la Raison pratique de Kant, en avoir pénétré toutes les profondeurs, l'avoir couverte de gloses et de commentaires lumineux, sans avoir ajouté pour cela un iota à sa moralité pratique; elle vient d'ailleurs : et c'est un des plus iïichcux résultats de l'influence intellectualiste dans la psychologie des sentiments que d'avoir induit à méconnaître une vérité si évidente.
On peut remarquer que, dans les traités contemporains, le mot passion a presque entièrement disparu ou ne se rencontre qu^ incidemment '. Il a pourtant un long passé qu'il serait intéressaix
l.HôfTding,Psyc/io/o.7ie (p. 392-394), 2" édit. ail. — J. Sully, The Human Mind, t. II, p. 56, considère l'émotion eorame un genre dont l'alTeclion et la passion sont des espèces : L'afi'ection est une disposition émotionnelle fixée; la passion est la forme violente de l'émotion. Au reste, rien n'est plus Tague et plus inconstant que la terminologie de notre sujet et pourtant, ainsi que Wundt l'a montré dans ses Essays, elle a fait des progrès très appréciables, quand on la compare à la confusion du commenc"! vent de ce siècle.
de suivre, si je ne m'étais interdit toute digression historique. Actuellement, le terme émotion est préféré pour désigner les manifestations principales de la vie affective : c'est une expression générique ; la passion n'en est qu'un mode. La langue vulgaire conserve le mot et avec raison, car, il répond à une réalité; et la passion est un événement d'une trop grande importance pratique, pour qu'on puisse se dispenser d'en parler, de dire en quoi elle diffère de l'émotion, quelle est sa nature, dans quelles conditions elle apparaît.
On est à peu près d'accord pour la définir et sous des formules différentes selon qu'elles émanent d'un moraliste ou d'un théologien, d'un philosophe ou d'un biologiste, on trouve toujours les mêmes caractères essentiels : « C'est un besoin déréglé » ; « C'est une inclination ou un penchant poussé à l'excès » ; « c'est un désir violent et durable qui domine l'être cérébral tout entier » ', etc. ; la terminologie seule varie.
Si nous cherchons quelle est la marque propre de la passion, et sa caractéristique dans l'ensemble dt la vie affective, il faut pour répondre à cette question la distinguer de l'émotion d'une part et de la folie d'autre part : car elle est située entre les deux, à michemin.
Il est assez difficile d'indiquer avec netteté et exactitude la différence entre l'émotion et la passion. Est-ce différence de nature? Non, puisque l'émotion est la source d'où la passion découle. Estce une différence de degré? Cette distinction est précaire; car s'il y a des émotions calmes et des passions violentes, le contraire se rencontre aussi. Reste une troisième différence : la durée. On dit généralement que la passion est un état qui dure : l'émotion est la forme aiguë, la passion la forme chronique. Violence et durée, tels sont les caractères qu'on lui assigne ordinairement ; mais on peut préciser davantage l'essentiel de sa nature. La passion est dans Voi^re affectif ce que Vidée fixe est dans l'ordre intellectuel (on pourrait ajouter : ce que la contracture est dans l'ordre moteur). Elle est l'équivalent affectif de l'idée fixe. Ceci exige quelque explication.