‹ La psychologie des sentimentsChapitre 58 sur 112 · Dagonet, Traité des maladies mentales, p. 360 et suiv · texte numérisé non relu

Dagonet, Traité des maladies mentales, p. 360 et suiv

être et persévérer dans son être ; or, le suicide volontaire ou irréfléchi, délibéré ou impulsif, est la négation de la tendance fondamentale — négation non théorique, partielle et en paroles ; mais de fait et absolue. Et le sacrifice de la vie n'est pas subordonné aune autre fm qui agit par un attrait supérieur, comme le dévouement à une croyance, aux siens, à ses semblables, à la patrie; c'est une suppression pure et simple, ui^e libération désirée en elle-même et pour elle-même.

L'étude ethnologique, morale et sociale du suicide n'entre pas dans notre sujet ; elle a été faite à satiété * . Nous n'avons pour but que le problème psychologique qu'il faut préciser davantage.

L'acte du suicide résulte de deux dispositions mentales très différentes : l'état de réflexion, l'état d'impulsion.

Dans le suicide délibéré, réfléchi, volontaire, il y a lutte entre deux facteurs : l'instinct de la conservation et l'état insupportable causé par la douleur (maladie incurable, ruine, misère, chagrins, ambition frustrée, déshonneur). La réflexion décide; et comme la douleur est toujours un commencement de destruction, elle préfère la destruction totale et brusque à la destruction partielle et lente. L'acte est rationnel, puisqu'il va dans le sens du moins mauvais ou du moins de ce qui est jugé tel.

Le suicide impulsif est plus énigmatique. Tel se jette brusquement à l'eau, par une fenêtre, s'empoisonne, se coupe la gorge. Chez quelques-uns, il y a une préalable méditation de la mort, mais qui apparaît toujours comme forcée, inévitable, réclamant sans trêve sa victime; l'épithète irrésisùble dit tout. Du dehors pour le spectateur, l'acte paraît sans motifs, sans raison, sans cause. Il surprend d'autant plus que la lutte, dans ce cas, n'est plus entre un instinct et la réflexion, mais entre deux instincts — conservation, destruction, — que l'un, d'ordinaire le plus fort, succombe et que l'individu détourne

1. Dans la très abondante littérature qui existe sur le suicide, il convient de mentionner la monographie de Morselli : Il Sidcidio, où sont étudiées en grand détail les causes cosmiques, ethniques, sociales, biologiques, psychologiques. Il en a tiré des conclusions théoriques dont le,s principales sont : 1° chez tous les peuples civilisés, le suicide augmente plus rapidement que l'accroissement géométrique de la population et de la mortalité générale; 2° les suicides sont en raison inverse des homicides, dans un temps et un pays donnés. Cette dernière « loi » a été fortement contestée par Tarde et d'autres.

contre lui-même la tendance destructive destinée aux autres.

Cependant, la psychologie du suicide volontaire donne la clef du suicide impulsif. Ce qui dans le premier cas résulte de motifs conscients, clairs, raisonnes; dans le second cas, résulte d'états inconscients, obscurs, aveugles : c'est un acte de la vie organique et la cause est dans la cénesthésie. Le suicide impulsif est l'expression du travail de destruction, lent, permanent, obscurément senti, qui s'opère dans les profondeurs de l'organisme. Celui qui presse avec rage une dent malade, qui se roule à terre, se frappe la tête au mur, se mutile, — tente une réaction instinctive (quoique absurde) pour se débarrasser de sa douleur. Ce sont des formes mitigées, mais qui font comprendre que l'impulsif obsédé qui s'étrangle ou se noie, cherche une libération du même genre.

Laissons de côté la dégénérescence perpétuellement invoquée ; l'obsers^ation montre que, entre les deux suicides, la différence se réduit à celle des causes psychiques et des causes purement organiques. Le suicide impulsif a pour terrain d'élection la mélancolie, la lypémanie, l'hypocondrie, c'est-à-dire des états qui résument un abaissement profond, une désorganisation des actions vitales. Remarquons de plus le rôle depuis longtemps signalé de l'hérédité : les descendants se suicident souvent au même âge et par le même procédé que leurs ascendants ' ; or, l'hérédité psychologique repose sur l'hérédité organique. Enfin, le caractère automatique de ces impulsions les rapproche de la classe des réflexes : les tentatives de suicide se répètent sous la même forme, dans les mêmes circonstances, telles que le somnambulisme, l'ivresse, la période menstruelle, etc. Tous ces caractères assignent au suicide irrésistible une origine organique, ce qui équivaut à dire que la cause dernière est dans le tempérament. L'instinct de la conservation existe chez tous les hommes, mais il peut avoir tous les degrés. Chez les uns, il y a un bonheur de vivre inné qui résiste à tous les désastres ; chez les autres, une mélancolie constitutionnelle ou, ce qui re^^ent au même, un instinct très faible de la conservation qui cède au moindre choc. Le suicide impulsif représente le self-feeling au dernier degré de sa régression ou au terme extrême de sa forme négative.

1. Pour plus de détails, nous renvoyons à notre Hérédité psychologique^ part. I, ch. vni.

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