J. Sully, ouvrage cité, t. II, p. 14b et suiv
cient de notre sécurité en face d'une puissance formidable : sans elle, tout caractère esthéticpie disparaît.
L'égoïsme qui est à sa racine, le sentiment du sublime doit le perdre en s'étendant par sympathie aux hommes et aux choses. En participant par l'imagination à la grandeur d'un personnage réel ou fictif, le Napoléon de l'histoire, le Moïse de Michel-Ange, le Satan de Milton, le moi s'extériorise et s'ahène. C'est l'histoire de ce développement qu'il nous faut suivre.
« La puissance de l'homme, dit Bain, voilà le sublime véritable et littéral, le point de départ de la sublimité des autres choses K » C'est de là, en effet, qu'H faut partir. Grant Allen* a brillanmient illustré cette thèse, en essayant de démontrer que le sentiment du sublime a évolué d'un anthropomorphisme étroit — l'admiration de la force physique de l'homme — vers le subhme des qualités morales et intellectuelles et celui de la masse et du temps, dans la nature. Sa conception mérite d'être résumée, bien qu'elle soit un peu schématique et non sans lacunes : il n'est pas sûr non plus, quoi qu'en dise cet auteur, que la terreur inspirée à l'homme par les phénomènes naturels ne s'est pas produite de très bonne heure, sous une forme confinant à l'émotion du sublime.
D'après lui, pour l'homme, le premier objet d'admiration, c'està-dire d'un respect mêlé de crainte, c'est l'homme fort, invincible, à qui rien ne résiste. Ce sentiment se manifeste même chez les animaux supérieurs entre eux et plus clairement encore chez les enfants entre eux : ils ont l'admiration de la force physique. — Avec le progrès social, le chef d'État ou roi absolu qui a droit de vie et mort sur tous, devient l'incarnation de la puissance, l'objet subhme, le sentiment se spécialise. — Lui mort, on croit que son « double » qui lui survit est investi des mêmes privilèges, peut-être de plus grands encore : c'est le passage du sentiment jusque-là renfermé dans le monde de l'expérience à un monde suprasensihle.
L'auteur aurait pu montrer que, à ce moment de l'évolution, l'idée d'une puissance intellectuelle, prouvée par la supériorité du savoir ou de la prévision et celle d'une grande puissance morale.
i. Bain, The Emotions^ ch. xiv.