LES FACTEURS EXTRINSÈQUES
76. — Toutes les impressions et tous les souvenirs que peut exprimer l'artiste dans ses travaux ont, nous l'avons déjà dit plusieurs fois, leur origine proche ou éloignée dans le monde extérieur, dans le milieu; ceuxlà mêmes n'en sont pas exclus (quoique constituant d'ailleurs bien rarement une matière d'art), qui sont dus au contraire aux sens cénesthétiques et internes, puisque eux aussi, quoique indirectement, sont l'effet de circonstances de milieu.
Mais ce milieu qui nous enveloppe, qui nous influence, qui nous possède, est extrêmement complexe, comme on l'a déjà vu à propos de l'impression : milieu physique, milieu éthique, milieu esthétique, milieu métaphysique.... Le jour et la nuit, l'été et l'hiver, l'aurore et le crépuscule, le printemps et l'automne nous
disposent bien différemment à sentir, à concevoir, à créer; et, en conséquence, nous nous sentons en ces différents moments de tout autres artistes, quelque étranger que leur soit l'objet que nous voulons représenter. Relisez les livres de Taine, ces vrais chefsd'œuvre de critique d'art : vous en trouverez les preuves par douzaines. Un pays humide ou sec, clair ou brumeux, neigeux ou brûlé du soleil, donne à Tœil et aux nerfs une impression si continue et si puissante, que tout le caractère à la longue s'y conforme et que tout le style s'en ressent. Pensez à l'Egypte et à la Grèce, à la Chine et au Japon, et vous ne vous étonnerez pas que les deux continents, plats, vastes, monotones, mystérieux, aient un art si divers de celui des archipels voisins, tout découpures, mers, montagnes, fleuves, spectacles gais et changeants. Une colonie lapone en Sicile, une colonie andalouse en Sibérie, cesseraient vite, peut-être tout à coup, de pratiquer l'art caractéristique de leurs pays; l'ambiance triompherait bientôt de la race. Ce n'est donc pas par suite de la nature seule du peuple, devenue elle-même, avec le temps, réflexe du climat et du site, mais c'est aussi par suite de l'œuvre immédiate et directe de ceux-ci que, par exemple, Venise et couleur semblent en quelque sorte synonymes, et que l'on tente en vain de dérober à ses peintres le secret de leur palette éclatante; car ce secret réside dans la lagune verdâtre, dans les maisons patriciennes polychromes et marmoréennes qui s'y mirent, dans la lumière qui s'y joue, s'y reflète, y phosphorise, y folâtre. Et les chansons, les barcaroles.