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DES DIVERSES ESPÈCES DE MÉMOIRES

Nous ne distinguons pas les conceptions sous le rapport de l’exactitude , parce quune représentation plus ou moins exacte est une somme plus ou moins complète de représentations partielles. Il y a ici une différence de nombre plutôt que de qualité.

Rarement la promptitude et la ténacité sont réunies dans une même mémoire. L’excellence de mémoire consiste dans cette réunion , qui n’est pas accordée à tous au même degré , pour tous les objets, et. c’est là ce qui constitue la diversité des mémoires.

On conçoit à priori qu’il doit exister autant d’espèces de mémoires que d’espèces de perceptions. : l’expérience confirme cette conjecture et prouve même que la mémoire divise là où la perception ne divisait pas. 11 faut non-seulement compter des mémoires correspondantes au toucher , à la vue , à l’ouïe , à l’odorat et au goût , mais il faut distinguer plusieurs mémoires dans le sein de chacune d’elle.

Ainsi dans la mémoire du toucher , nous avons à distinguer : 1° le souvenir de l’étendue tangible ; 2° celui de la forme et de la position respective des corps ; 3° celui de la température. Tel qui juge bien de l’étendue, ne juge pas toujours bien de la forme, ou de la température, et réciproquement ; or juger comparativement, c’est se souvenir.

Quant à la mémoire du poids et de la résistance , elle ne correspond pas au toucher, mais à la faculté motrice.

Dans la mémoire de la vue, nous devons compter : 1° la mémoire des couleurs ; 2° celle de leur étendue ; 3° celle de leur forme et de leur position respective.

La mémoire de l’ouïe comprend : 1° celle deîalocalité

des sons ; 2° celle des intonations, mémoire musicale ; 3° celle des articulations, mémoire des noms ou mémoire verbale ; 4° celle du timbre.

La mémoire de l’odorat et du goût sont-elles susceptibles de sous-division ? Celui qui retient et compare les odeurs et les saveurs appétitives (1) , est-il par cela même propre à retenir et à comparer les odeurs et saveurs qui n'ont pas ce caractère? Cela est probable, et nous ne connaissons pas jusqu'à. présent d’expérience qui démente cette conjecture,

A ces mémoires qui correspondent à chacun de nos sens , il faut ajouter : 1° celle du nombre ; 2° celle de la durée , qui ne sont pas nécessairement liées à un sens particulier , mais qui se rattachent cependant selon les individus à telle ou telle des mémoires précédentes ; 3° la mémoire des faits psychologiques.

5 2. Lois communes à toutes les mémoires.

Posons d’abord les lois auxquelles sont soumises toutes les espèces de représentations mentales.

1° Pour lier ensemble des souvenirs , la condition la plus favorable c’est 1 organisation naturelle, et cette organisation , comme nous venons de le dire , n'est pas appropriée chez tous aux mêmes objets. Tel retiendra naturellement les intonations , tel autre les ligures , etc ; 2° nous pouvons venir au secours de notre organisation , soit par une attention soutenue , soit par une répétition

(1) Voy. le présent ouvrage, 4^ part-, ch. Ier, s 5.

fréquente des perceptions, soit en intéressant notre affectivité aux objets que nous vouions déposer dans notre mémoire ; 3° dans toute série de souvenirs formée soit par l’organisation naturelle , soit par les moyens artificiels dont nous avons parlé , on observe que les conceptions se suivent dans l’ordre des perceptions; en d’autres termes, les objets dont les représentations s’enchaînent dans notre esprit nous ont été connus en même temps ou dans des temps contigus. Pour nous rappeler une mélodie , il faut que nous ayons la mémoire des intonations, et de plus que ces intonations aient frappé notre oreille dans une série continue d'instants. Pour donner la description d'un édifice , il est besoin que nous ayons la mémoire des formes visibles, et, déplus, que les parties de l’édifice aient passé sans interruption sous nos yeux. Au rapport des tons ou des formes nous avons ajouté le rapport du temps. Un discours ne peut se graver dans notre esprit qu’à l’aide de la mémoire verbale , mais nous ne le répétons que dans l’ordre où nous l'avons appris. En vertu de la liaison chronologique des perceptions , il s’établit dans la mémoire une sorte de courant que nous avons de la peine à remonter. Essayez de prononcer à rebours la série des mois de l’année ou des lettres de l’alphabet , et vous verrez comme l’ordre successif des représentations est soumis à l’ordre successif des perceptions.

Toutes les fois qu’une représentation en appelle une autre , on observe que leurs objets ont été connus dans un temps simultané ou contigu. Le souvenir d’un jardin vous retrace la personne que vous y avez rencontrée; le souvenir d’une personne vous rappelle les mélodies que vous lui avez entendu chanter. Lorsqu’un objet a profon-

dément ému notre sensibilité ou qu’il s’est fréquemment offert à notre perception , son souvenir nous poursuit pendant un certain temps ; il se reproduit presque à chaque minute , sans que les objets au milieu desquels il revient lui aient été associés lors de V acquisition première; mais une fois cette préoccupation effacée, une conception ne s’offre jamais d’elle-même et comme spontanément à l’esprit; elle est toujours amenée soit par une perception présente, soit par une ou plusieurs conceptions dont lapremière a été suscitée elle-même par une perception actuelle. Si l’on examine le rapport de cette perception et de la représentation quelle suggère, on s’aperçoit que leurs objets ont été précédemment connus dans un temps contigu ou simultané, comme dans cet exemple fameux emprunté par Dugald Stewart à Hobbes. Au milieu d’une conversation politique sur la révolution anglaise de 1640, quelqu’un demande la valeur du denier romain : voilà un souvenir

qui parait spontané et dépourvu de toute liaison avec les objets de la perception présente; on s’étonne de la question; celui qui l’a faite cherche comment il a pu s’y laisser conduire et voici ce qu’il trouve : l’idée du denier lui a étésuggérée parcelle de Judas qui a vendu son maître trente de-

niers, celle de Judas par celle de Jésus trahi, celle de Jé-

sus trahi par celle de Charles Ier, livré à ses ennemis par trahison, et celle de Charles Ier par la révolution même sur laquelle roulait l’entretien. Si l’on examine quel est le rapport de tous les objets de ces conceptions qui s’enchaînent et le rapport de la conception première avec la perception actuelle , on verra toujours que c’est la liaison chronologique des perceptions premières.

M. G. Combe a cru devoir attaquer cette théorie

psychologique de l'enchaînement des conceptions : « Les » métaphysiciens, dit-il, croient que nos pensées se sui- » vent dans un ordre établi de succession, et ils ont essayé )> d analyser les circonstances qui déterminent cet ordre. » Une telle entreprise paraît impossible au phrénologiste. » Si nous plaçons un certain nombre de personnes sur » le sommet d une colline pour regarder une campagne, » une rivière, une grande cité, la personne chez la- » quelle dominera l'idéalité sera enchantée de la beauté » et de la magnificence de la nature ; celle qui aura l’or- » gane de l’acquisiveté , pensera au profit des fermes , » des bateaux , ou aux ouvrages nécessaires pour élever )> les cheminées qui jettent des nuages de fumée dans )> l'air ; l’individu qui aura l'organe de la constructivité » critiquera les lignes des routes ou des rues , et Farchi- )> tecture des bâtiments; l'homme bienveillant et porté )> à la vénération pensera aux sources de jouissances ré- » pandues devant lui, et éprouvera de la reconnaissance )> et du respect pour un créateur plein de bonté dont » Fidée s'élèvera tout à coup dans son esprit. Un méta- )) physicien, en réfléchissant sur les idées que cette vue )) fera naître dans son esprit, s'occupera à découvrir les » lois de l’association , pour être en état de juger des » idées qui se présenteront aux esprits des personnes )> qu’on a ici supposées. Cette attente cependant est évi- )> demment vaine , parce que les impressions originales » reçues par chaque individu , diffèrent entièrement de )> celles éprouvées par tous les autres , et l’association » des idées et des sentiments de chacun doit être celle )> que la nature particulière de son esprit a formée à la » première vue de la scène (1). »

(1) Nous>. manuel, p. 239-41.

Ce long passage est un exemple de la légèreté avec laquelle nous lisons les auteurs que nous prenons pour adversaires. Avec un peu plus d’attention, M. Combe aurait vu que les métaphysiciens onteux-mèmes expliqué cette diversité des souvenirs et des pensées qui s’élèvent devant un même spectacle dans l ame des divers spectateurs. « L’attention et la répétition , dit Locke, aident )) beaucoup à fixer les idées dans la mémoire; mais celles » qui naturellement produisent la plus profonde et la » plus durable impression , sont les «idées accompagnées » de plaisir et de peine (1). » Voilà pourquoi les mêmes objets suscitent à l’un des idées de richesse , à l’autre des pensées d’art , à un troisième des sentiments religieux ; mais ces souvenirs ne reviennent pas sans ordre et sans loi. D’abord le premier de chaque série est suscité par une perception actuelle dont l’objet a été connu en même temps que l’objet de la conception ou dans un temps immédiatement contigu, et si l’on observe la liaison des termes de chaque série, on voit qu’ils suivent l’ordre des acquisitions ou des perceptions premières. Si la vue dîme ferme excite chez l’un l’idée du profit , c’est que l’idée de la ferme et celle du profit lui ont été primitivement acquises dans un temps simultané ou contigu; s’il n’avait jamais su que les constructions sont coûteuses, et s’il n’avait pas lié ainsi ces deux idées dans l’ordre du temps, lors de l’acquisition première, la vue des cheminées ne susciterait pas dans son esprit l’idée dune dépense. C’est par la même loi que l’architecte, à la vue des maisons, pensera aux règles de l’archi-

(1) Essai sur V entendement humain, liy, J.I, chap. X, $ 3.

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