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CHAPITRE IV

Les Formes nouvelles des aspirations populaires.

Considérée dans ses résultats immédiats, la grève des postiers apparut comme un incident comparable à une grève quelconque. Envisagée dans ses causes lointaines et dans l'avenir dont elle est chargée, elle constituait, au contraire, un de ces événements marquant une phase nouvelle de l'histoire, la chute de Byzance, par exemple.

Pour la première fois, en effet, on a constaté le commencement de désagrégation d'une société en petits groupes homogènes, ne possédant chacun d'autre patriotisme que celui de leur groupe et prêts à sacrifier l'intérêt général, dès qu'ils y trouvent un avantage particulier. Le monde civilisé a vu, avec étonnement, des postiers traiter le reste de la nation en ville assiégée que l'ennemi cherche à isoler et à réduire par la famine. Nul souci des ruines que pouvait provoquer un pareil arrêt do la vie publique.

Cet égoïsme corporatif substitué à l'intérêt général du pays frappa beaucoup les étrangers. Voici comment s'exprima, à ce propos, le plus important des grands journaux anglais, le Times :

Il est triste de constater que la grève actuelle jelle un jour véritablement sinistre sur certains aspects de la vie nationale en France.

...Si la crise européenne actuelle s'était dénouée soudainement par une guerre, la puissance militaire de la France eût été

réduite en ces quelques jours à son minimum et un épouvantable désastre national eût été rendu inévitable.

...Un corps de fonctionnaires publics qui, dans une heure de difficulté et d'anxiété internationales, ne tient pas compte de pareilles considérations, manque forcément, ou bien de l'intellilence la plus ordinaire, ou bien des moindres éléments du patriotisme. •

Le mépris de tout un groupe de citoyens pour l'intérêt général ne constitue qu'un des enseignements de cette grève. Elle en comporte bien d'autres.

Son explosion soudaine fut la conséquence de la formation d'énergies sociales nouvelles, inaperçues, mais grandies dans l'ombre depuis longtemps. Conscientes de leur force, elles se sont dressées devant l'Etatisme parlementaire et, par un foudroyant succès, ont montré ce que pourrait devenir leur rôle.

Ce pouvoir imprévu s'élève aussi bien contre la puissance de l'Etat que contre celle du socialisme, simple floraison de l'Etatisme. Les collectivistes eurent donc, en vérité, bien tort de se réjouir de la réussite d'une grève dont, évidemment, ils ne soupçonnèrent aucunement la portée.

Le triomphe des postiers fut favorisé par l'impopularité croissante d'un Parlement qui n'a su qu'édifier des lois incohérentes et persécuter, avec la plus cruelle intolérance, des classes entières de citoyens.

L'histoire, rapportée à la Chambre, de cette receveuse des postes dont un préfet exigeait la révocation, uniquement parce qu'elle allait à la messe, provoqua, dans le public, une véritable explosion d'indignation et fut, pour beaucoup, dans la sympathie témoignée aux grévistes.

Cette nouvelle évolution des aspirations populaires nous ramène à une période d'anarchie et de régression. La Révolution avait remplacé les corporations par la liberté, et voici que les corporations se rétablissent. Elle avait supprimé l'impôt personnel, pour éviter l'inquisition fiscale, et nous allons rétablir cette

inquisition qui deviendra plus oppressive que les anciennes persécutions religieuses. Les vieilles tyrannies renaissent donc tour à tour et changent simplement de noms. La seule liberté de l'avenir sera celle de nous haïr. La théocratie syndicaliste n'en tolère pas d'autres.

La soudaineté de la grève dont nous venons de parler et son absence de motifs prouve clairement qu'elle était issue d'un nouvel état mental des foules. Dès qu'ils l'eurent proclamée, les postiers eurent bien de la peine à lui trouver des causes avouables. Leurs affiches trahirent nettement cet embarras.

Dans une proclamation du Conseil central de la grève publiée par le Matin du 19 mars 1909, nous lisons :

Jamais nous n'avons envisagé la grève comme moyen de défense professionnelle, ce sont les injures adressées par M. Symian à nos collègues dames qui ont soulevé l'indignation du personnel tout entier.

Mais, comprenant bientôt que le fait d'avoir adressé à des dames des noms de volatiles, peu réputés parleur intelligence, ne suffisait pas à excuser l'arrêt de la vie d'un pays, les grévistes cherchèrent d'autres motifs. Ils ne trouvèrent à invoquer qu'un vague favoritisme, utilisé d'ailleurs par la plupart des agents, et dont le seul résultat était de faire gagner trois mois à des employés avançant automatiquement tous les trois ans.

En réalité, la grève eut de tout autres causes et la situation des postiers ne la justifiait nullement.

Cette situation était, en elfet, absolument privilégiée. Considérés comme des agents électoraux précieux, ils voyaient, depuis quinze ans, toutes leurs exigences satisfaites. Mieux payés que la plupart des fonctionnaires et beaucoup jjIus que les meilleurs ouvriers, ils ne possèdent cependant que l'instruction primaire de ces derniers et exécutent un travail bien moins difficile.

Le commis qui a dirigé la grève touchait, avec ses indemnités, près de 6.000 francs d'appointements, et l'employé le plus mal noté est toujours sûr d'arriver, à quarante-cinq ans, avec les remises, à 4.400 francs, s'il travaille dans un bureau fixe, et 5.500 francs, s'il est ambulant. La retraite représente les deux tiers des appointements. Les sujets capables avancent tous les trois ans. Les moins capables sont seulement retardés de trois mois. En publiant les instructions qui règlent l'avancement, les journaux montrèrent l'indulgence de l'administration et quelles faibles notes il fallait avoir pour n'avancer qu'à l'ancienneté. Voici ce que disent ces instructions :

L'avancement par ancienneté se fera pour le personnel des services d'exécution, de direction et de surveillance se signalant par sa faiblesse de rendement^ manquement de zèle, d'assiduité, d'exactitude, manque d'autorité, négligences graves ou répétées dans le service.

Alors, pourquoi la grève?

Elle fut simplement une crise de vanité collective exaspérée chez des gens conscients de la force artificielle qu'on leur avait laissé prendre. En voici la genèse :

Les ministres et sous-secrétaires d'Etat qui se sont succédé depuis dix ou douze ans, écrivait le Temps, ont eu pour politique de conquérir à tout prix la faveur de leurs subordonnés. A priori, toutes les réclamations du personnel étaient — aux yeux des ministres ou sous-secrétaires d'Etat — justes en principe et faciles à satisfaire. Même quand ces réclamations étaient formulées comme des ordres — et ceci devint la règle constante — tout allait pour le mieux, car il convenait d'éviter un conflit. C'est ainsi qu'on le préparait, et qu'on le préparait plus grave.

Le pouvoir flattait avec servilité les délégués de l'Association. Son président, a-t-on révélé, «déjeunait toutes les semaines chez le sous-secrétaire d'Etat, qui le consultait sur les promotions, les tableaux d'avancement et sur les nominations des directeurs! »

A la suite de quelques discussions se manifesta un

brusque refroidissement dont le point de départ fut l'insuffisance des crédits, impuissants à satisfaire de croissantes exigences. Ces commis, habitués à parler en maîtres devant des chefs très déférents, furent indignés d'une ébauche de résistance et commencèrent à menacer. Le conflit devenait psychologiquement évident, au premier refus d'un pouvoir toujours prêt à céder.

Il éclata bruyamment, pour le plus futile motif. Le 13 mars, une délégation n'ayant pas obtenu du ministre ce qu'elle exigeait, c'est-à-dire la suppression de l'avancement au choix, sortit de l'audience en poussant des hurlements de fureur et se précipita vers le bureau central de télégraphie. Elle y sema le désordre par ses vociférations et commença la grève. Cette dernière fut votée à l'unanimité le lendemain par les postiers et télégraphistes réunis au Tivoli Vauxhall.

On connaît ses résultats. Après quelques jours de vague résistance et de menaces de révocation, le gouvernement, malgré l'appui de la Chambre, capitula de la plus complète, et, il faut bien le dire aussi, de la plus humiliante façon.

C'est, en effet, très humblement, que des ministres, disposant de toute la puissance publique, cédèrent aux injonctions insolemment formulées de fonctionnaires révoltés.

Le représentant des postiers sut bien marquer la forme humiliante de la défaite devant ses camarades enthousiasmés par un succès si imprévu.

Quand j'ai vu, hier, dans le cabinet du Président du Conseil, les gouvernants à genoux, pour ainsi dire, nous demander l'apaisement du conllit, j'ai senti que nous étions forts parce que nous étions résolus.

Les révoltés ne mirent pas longtemps à dégager les enseignements de leur triomphe. 11 a été clairement indiqué par un de leurs délégués.

Nous avons appris par notre mouvement la signification du

mot maître. Pour nous, il n'y a plus de maîtres... Nous ne sommes plus des subordonnés, mais des collaborateurs.

Ce délégué fut modeste, en qualifiant les postiers de collaborateurs. Il eût pu dire plus justement : c'est nous qui sommes les maîtres, nous l'avons montré et le montrerons encore.

Quel frein moral, en effet, pourrait arrêter aujourd'hui des fonctionnaires sachant n'avoir qu'à menacer pour obtenir. Tous, maintenant, y compris la corporation des sergents de ville, font entendre des revendications.

C'est un psychologue pratique très expert, le citoyen Pataud, qui, de cette triste aventure, a le mieux déduit la leçon.

« Les dirigeants, a-t-il écrit, ont une faute impardonnable à leur actif. C'est d'avoir laissé prendre conscience de leur force à des agents qui ne s'en doutaient guère.»

Le même citoyen Pataud n'ignore pas la valeur de la discipline. Ce sagace despote sait se faire obéir de fonctionnaires sur lesquels le gouvernement reste sans action, aussi a-t-il pu assurer en public que s'il ordonnait de jeter tous les chefs de service dans des chaudières, il serait instantanément obéi. Remercions-le de bien vouloir ajourner un peu la réalisation de ses menaces.

Les feuilles socialistes marquèrent également les conséquences du triomphe de la grève. Voici ce qu'écrivait la plus importante d'entre elles :

Le prolétariat peut se rendre compte de la force que lui donnerait la possession de l'outillage des communications postales, téléphoniques et télégraphiques, lorsqu'il les prendrait en main à son usage, non plus, comme dans la grève d'aujourd'hui, pour une revendication particulière ou pour le renvoi d'un sousministre, mais pour une lutte générale, à l'heure décisive, en vue de son émancipation.

Une fois engagé dans la voie des lâches concessions, il faut la parcourir jusqu'à la chute finale et c'est ce que nous faisons maintenant.

Les journaux ont signalé cette invraisemblable énormité que le Conseil d'administration des chemins de fer de l'Etat avait décidé de s'adjoindre un des secrétaires de cette confédération révolutionnaire du travail qui ne cache pas son intention de détruire violemment la société. On voit jusqu'où peut pousser l'aiguillon de la peur et on devine quel avenir attend des chefs, ne comptant que sur la méprisante pitié de leurs subordonnés.

Bien que momentané, le succès des fonctionnaires révoltés entraînera des conséquences profondes et lointaines. Je ne m'occuperai ici que des plus rapprochées.

Nous allons assister à l'accélération d'une désorganisation générale, commencée d'ailleurs depuis longtemps. Finances, services publics, marine et bientôt armée, tout s'effondrera plus ou moins lentement mais sûrement.

Ce sont surtout les forces morales, seules armatures réelles d'une société, qui s'effritent maintenant.

Un tel phénomène n'a pas été l'œuvre d'un jour. Pendant de longues années, des politiciens avides de succès ne cessèrent de bercer leurs électeurs de promesses irréalisables et de llatter les plus bas instincts populaires. Les comités électoraux, les instituteurs et les cabaretiers devinrent nos vrais maîtres. D'une pareille collaboration, quel idéal pouvait sortir? Toutes les hiérarchies, toutes les disciplines, tous les dévouements à l'intérêt collectif furent lentement détruits. Ce n'est pas impunément qu'on anéantit de tels sentiments dans les âmes.

L'anarchie que nous voyons éclore était donc inévitable et à peine ost-il temps encore de méditer sur les enseignements de l'histoire. A Home, à Athènes, dans les Républiques italiennes, partout enfin, l'anarchie prépara toujours les plus dures dictatures.

Devant la situation morale créée par la grève des

postiers, les politiciens ont naturellement cherché des remèdes. Imbus de la grande illusion latine sur la toute-puissance des lois, ils proposèrent immédiatement de combattre le désordre avec des règlements et le gouvernement combina vite une loi sur le statut des fonctionnaires destinée à punir ceux qui se mettront en grève. Un tel degré de naïveté est surprenant. On s'est étonné de voir un journal sérieux qui a souvent montré comment le gouvernement passait « de l'énergie des paroles à la veulerie des actes », croire à l'efficacité de semblables mesures. Est-il beaucoup de personnes capables d'admettre que lorsque dix mille employés se mettront en grève, la perspective de la révocation ou même de la prison pourra les arrêter? On les avait aussi menacés de la révocation dans la dernière grève. Quelle action la menace a-t-elle exercé sur eux? Absolument aucune.

Ce moyen n'a pas été d'ailleurs le seul proposé : la discussion sur la grève au Parlement en a fait surgir de plus candides encore. Un député, d'âme évidemment simple, est venu assurer la Chambre que tout rentrerait dans l'ordre si le sous-secrétariat des postes était transformé en ministère ! Des mots et des formules nous ne savons pas sortir.

En fait de remèdes, il n'en existait qu'un seul et après la seconde grève, force fut d'y avoir recours.

La conduite à tenir était exactement celle qui s'imposait déjà lors de la grève des électriciens des secteurs, dont les directeurs, par leur pusillanimité, déterminèrent en grande partie la grève des postiers.

Quand une armée en présence d'une autre se trouve dans l'impossibilité de fuir, il ne lui reste que deux partis à prendre, se constituer prisonnière ou combattre. En cédant, elle se met à la discrétion du vainqueur qui usera largement de sa victoire. En se défendant, elle peut triompher. Vaincue, son sort n'est pas plus dur. Elle a en outre sauvé l'honneur.

La seule décision efficace pour le gouvernement qu'appuyait la Chambre, était donc de livrer bataille aux forces coalisées contre lui.

Électriciens, employés de chemins de fer et de beaucoup d'administrations se seraient peut-être joints aux postiers, l'émeute aurait troublé les rues et Paris se serait vu légèrement affamé pendant quelques jours. Dure peut-être eût été la lutte, mais le succès était certain. En cédant lâchement, on n'a pas évité de futurs combats, mais alors le triomphe sera beaucoup moins assuré, car s'il est encore possible aujourd'hui de s'appuyer sur l'armée, dans très peu d'années cela ne le sera probablement plus. Il n'y avait donc qu'un moment difficile à passer et mieux valait l'accepter pour en éviter de plus sombres. Deux principes contraires, l'ordre et la révolution, ne peuvent subsister simultanément. Les peuples ont subi de nombreux bouleversements, mais on n'en peut citer aucun ayant vécu longtemps dans un état de révolution permanente, comme celui où nous semblons entrer.

Inutile d'insister sur une thèse juste, mais que n'a pas osé adopter un gouvernement dont plusieurs ministres avaient fomenté diverses grèves et pactisé souvent avec l'émeute, avant d'arriver au pouvoir.

Tenons-nous-en donc uniquement aux considérations de philosophie pure, bien qu'elles soient toujours très vaines.

Les forces sociales antagonistes en présence sontelles inconciliables?

Elles ne le sont certes pas en théorie, leur antagonisme n'étant qu'apparent. Elles le deviennent malheureusement en pratique, parce qu'une des forces rivales dérive de sentiments sur lesquels la raison est sans prise. La haine, l'envie, la magie des mots et des formules appartiennent à la catégorie des puissances que la logique ne saurait altcindiv.

Ce sont donc les esprits qu'il faudrait pouvoir

modifier et non les institutions politiques. Filles de nécessités économiques, ces dernières échappent toujours à notre action.

Changer les représentations mentales erronées que la foule se fait des réalités, et calmer ses jalousies et ses fureurs, est une tâche peu facile. Nous sommes loin du jour où les politiciens comprendront qu'une société ne se reconstruit pas au gré de leurs caprices, que l'Etat n'est point une divinité assez puissante pour tout transtormer, où ils apprendront enfin que le perfectionnement d'un peuple dépend uniquement du progrès mental des individus qui le composent.

Le syndicalisme actuel, dont la grève des postiers représente une manifestation, est dangereux, non par ses buts très chimériques, mais bien par une discipline et une énergie, auxquelles un Parlement discrédité, divisé et sans force, n'oppose qu'incohérence et faiblesse.

L'expérience du passé prouve que le monde a toujours appartenu aux audacieux, dominés par un idéal puissant, qu'elle qu'en fût la valeur. C'est avec des volontés fortes, soutenues par des convictions puissantes, que furent détruits de grands empires et fondées de grandes religions capables d'asservir les âmes.

La faiblesse philosophique des nouveaux dogmes ne saurait donc nuire à leur propagation. Les volontés disciplinées et actives qui les défendent les rendent redoutables. Il leur suffirait de se maintenir pour créer un droit nouveau, car le droit n'est que de la lorce qui dure.

C'était au commencement de la Révolution française ; l'habitude de se débarrasser de ses contradicteurs en leur coupant la tête n'était pas encore régulièrement établie. Le doux Saint-Just guettait celle de Camille Desmoulins, mais n'avait pu réussir encore à la lui faire supprimer. Profitant d'un répit qui devait être assez court, le célèbre polémiste écrivait avec une fiévreuse activité ses dernières réflexions. Elles paraissaient dans un petit journal nommé Le Vieux Corde lier.

Vous n'avez jamais lu, sans doute, cette feuille vénérable, je ne la connaissais pas davantage jusqu'au jour récent où le hasard mit sous mes yeux le numéro du (( 20 frimaire an II de la République une et indivisible. »

Son instructive lecture prouve, à qui aurait pu l'ouolier, que dès les débuts de la Révolution, la méthode de la surenchère, ce fléau des démocraties, sévissait furieusement. Camille Desmoulins s'en plaint avec amertume et indique les moyens de la combattre en rappelant une vieille histoire de l'époque romaine.

En ce temps-là, dit le célèbre polémiste, que je résume un peu, vivait à Rome un certain député collectiviste du nom de Gracchus, devenu très gênant, parce qu'il faisait aux ouvriers quantité de promesses irréalisables. Ces promesses le rendaient fort popu-

laire, mais dépopularisaient en même temps le Sénat. Inquiète de ses manœuvres, l'illustre assemblée finit par prendre à sa solde un anarchiste du nom de Drusus, chargé de renchérir sur toutes les motions de Gracchus. Ce dernier demandait-il de livrer au peuple le pain à quatre sous la livre, Drusus proposait aussitôt de le donner pour deux sous et ainsi de suite. En peu de temps, Gracchus perdit toute sa popularité. Il la perdit même tellement que ses anciens adorateurs finirent, à la grande satisfaction du Sénat, par lui casser la tête. Ses contemporains le plaignirent peu, et la postérité moins encore.

Tel est le sens général de l'histoire rapportée par le Vieux Cordelier d'après les auteurs latins. L'apologue du célèbre polémiste ne fut pas compris et sous l'influence des surenchères journalières, la République descendit rapidement la pente des violences, de l'anarchie et des mesures arbitraires qui la firent sombrer dans la dictature.

Certes, la surenchère constitue, en apparence du moins, un assez sûr moyen de vaincre ses rivaux, surtout si ces derniers gardent quelques scrupules et si du premier coup on va assez loin. Il est incontestable que le député socialiste qui promettait jadis 6.000 francs de rente à chacun de ses électeurs, en échange d'une heure de travail quotidien, dans le cas où son parti triompherait, ne devait pas craindre beaucoup de surenchères. On eût pu tout aussi aisément promettre à chaque électeur 12.000 francs de rente et une automobile conduite par un bourgeois enchaîné sur le siège; mais, en matière de surenchère, s'il est recommandable d'arriver de suite aux extrêmes limites du vraisemblable, il est dangereux de trop les dépasser.

La méthode de la surenchè''e étant très commode, certains politiciens ont pris l'habitude d'en user largement. C'est seulement maintenant qu'ils lui découvrent d'assez nombreux inconvénients.

Promettre n'est jamais difficile, tenir l'est toujours. Sans doute, peut-on ajourner pendant quelque temps les réalisations, en invoquant l'opposition des partis, mais un moment arrive où l'électeur finit par découvrir qu'on l'a berné avec des chimères. Il perd alors ses illusions et les illusions sont choses trop précieuses pour qu'on les perde sans colère.

Aujourd'hui, grâce justement à leurs surenchères, beaucoup de parlementaires sont enveloppés d'un nuage d'impopularité qui s'accroît chaque jour.

Non pas, certes, que ces législateurs aient manqué de zèle, mais nul n'est capable de créer l'impossible. Or, ce qu'on a promis est précisément l'impossible. Se heurtant sans cesse à des nécessités naturelles, les lois édictées n'ont fait parfois qu'accentuer les maux qu'elles prétendaient guérir. De surenchère en surenchère, le Parlement avait voté des retraites '"uvrières qui eussent coûté annuellement, 800 millions, des retraites pour les employés de chemin de fer en exigeaient 200, etc. Les intéressés eux-mêmes, comprenant l'absurdité de ces votes, laissèrent le Sénat les ramener à des chiiïres vraisemblables.

Dupé d'abord par de magnifiques promesses, le peuple a fini par s'apercevoir que seuls, restaient vivaces aujourd'hui chez ses maîtres, les conflits d'appétits, et que leur morale se ramenait à une course vers la satislaction de ces appétits. Il vit les candidats, si humbles lorsqu'ils se disputaient ses votes, devenir ensuite tyranniqués avec les faibles et trop dépourvus de convictions pour reculer devant les plus irréalisables programmes, les plus absurdes promesses.

Aujourd'hui le député est à la fois l'esclave de son comité et le tyran de ceux dont il ne peut escompter les voix. Il lui faut toujours servir les besoins et les haines de ses électeurs influeuts.

Son existence est véritablement peu enviable. On en jugera d'après le tableau tracé par M. Raymond Poin-

caré, de la vie d'un notaire de province devenu député, puis ministre.

Il était plein d'illusions. Il mit peu de temps aies perdre. Il lui fallut d'abord subir la promiscuité du comité électoral et ses exigences. Elu, il essaya d'être indépendant. On lui fit comprendre qu'il ne fallait pas s'amuser à ce jeu. Il dut s'inféoder à un groupe. Les lettres qui affluaient demandant des palmes, des secours, des places ne l'y obligeaient-elles pas ?

Puis il devint ministre. A peine était-il désigné que son antichambre était envahie par une vingtaine de jeunes gens ambitieux de s'embarquer sur l'esquif qui portait sa fortune. Après une tentative tôt réprimée de résistance, il en fit des chefs, des sous-chefs, des chefs adjoints, des attachés de cabinet.

Mais il voulait tout de même gouverner. Les séances du conseil des ministres l'en dissuadèrent promptement. Il fallait vivre d'abord, durer, éviter les afïaires gênantes... il tomba naturellement, et lassé, dégoûté, il est discrètement retourné à sa petite ville et à son champ.

Parmi les députés, certains sont cependant pleins de bonne volonté. Réunis en foule, ils ne peuvent rien. Un député de la gauche, M. Labori, qui a renoncé à se représenter, marque très justement cette impuissance dans les lignes suivantes :

L'initiative parlementaire est à peu près nulle pour tout ce qui touche aux intérêts généraux.

Le travail parlementaire se fait sans règle, sans ordre, sans sincérité. Les votes escamotés sont acquis. Le contrôle parlementaire est impossible. Les députés sont subordonnés aux ministres dont ils ont un besoin continuel pour assurer à leurs électeurs la justice qui, dans l'état de nos mœurs politiques, est devenue une faveur. *

Le Parlement et le gouvernement réunis sont cahotés entre les exigences d'une démocratie chaque jour plus impérieuse et celles d'une oligarchie financière qui défend ses intérêts, et non ceux de l'Etat. Ainsi la vie politique n'est qu'un perpétuel compromis entre deux puissances de surenchère ou de corruption : la démagogie et l'argent.

La Chambre vote les lois au hasard des intérêts de l'heure. Quatre années m'ont enseigné qu'au Parlement les hommes de bonne volonté et de pensée droite s'épuisent en vains eMorts.

L'usage de la surenchère a été une des causes prin-

cipales d'antipathie croissante contre le Parlement, dont sont animés beaucoup de citoyens comme nous le montrerons bientôt. Examinons d'abord les méthodes gouvernementales qu'elle engendra.

L'habitude de la surenchère rend naturellement très ob.éissant devant les menaces. On cède par crainte de voir ses collègues céder. Or, ce n'est guère que dans la classe ouvrière, que se font entendre de bruyantes menaces. C'est donc pour elle surtout que le Parlement a légiféré, accumulant les lois sociales, sans s'occuper de leurs répercussions, et sans se douter qu'elles ne feraient qu'attiser des haines.

Ces terribles lois sociales ont en effet semé t)artout la discorde, grevé lourdement nos finances et gêné singulièrement notre industrie. Le directeur d'une de nos plus grandes compagnies de navigation maritime écrivait récemment qu'elles étaient une des causes de la triste décadence de notre marine marchande. Elles limitent graduellement l'avenir de nos entreprises industrielles en obligeant les patrons, entravés par des règlements tatillons, à supprimer de fait l'apprentissage, jetant ainsi sur le pavé des milliers d'enfants dont beaucoup sont devenus de dangereux criminels. L'assistance aux vieillards n'a guère servi qu'à allouer plus de 90 millions par an aux électeurs influents, comme l'ont prouvé récemment des rapports officiels. Qu'on y ajoute la centaine de millions abandonnés aux bouilleurs de cru, puis les centaines de millions que coûteront les retraites ouvrières votées par le Parlernent, et on aura une idée du poids que peuvent faire peser sur le budget et l'industrie les surenchères de l'intérêt individuel talonné par la peur.

Bien entendu, le législateur se soucie peu des conséquences de ses lois. La plus anodine en apparence coûte cependant fort cher. Dans le Bulletin officiel de la Ville de Paris du 2 avril 1908, on peut lire le rapport d'un conseiller constatant avec amer-

tume que pour ses services municipaux, la ville était obligée de payer à la Compagnie qui lui fournissait le charbon nécessaire aux usines des eaux, une augm.entation annuelle de 600.000 francs, conséquence des nouvelles lois ouvrières.

Les municipalités auraient tort de se plaindre, car elles pratiquent la surenchère tout autant que les politiciens. Un journal financier, Le Globe, montrait dans son numéro du 19 août dernier que les mesures prétendues humanitaires du conseil municipal de Paris avaient coûté aux actionnaires des diverses compagnies de tramways parisiens plus de 75 millions. Ces compagnies ayant vu disparaître tout leur capital et n'exploitant plus qu'à perte, ne distribuent naturellement aucun dividende à leurs actionnaires. Les socialistes diront que c'est tant mieux. Ils découvriront que c'est tant pis lorsque devant la grève fatale des futurs actionnaires les municipalités se verront obligées d'assurer elles-mêmes leurs services. Ce seront alors tous les contribuables, y compris les socialistes, qui subiront les pertes. Ce jour-là, ils commenceront ? comprendre la puissance des lois économiques.

Rien ne servirait de récriminer puisque la surenchère, l'humanitarisme et la peur sont devenus nos guides. De tels fléaux sévissent fréquemment chez les peuples sans stabilité mentale et que menace la décadence.

On conçoit facilement maintenant les causes principales de l'impopularité du Parlement. Illusions créées par l'abus des promesses. Tentatives de réaliser ces impossibles promesses et par suite désordre jeté dans le commerce, l'industrie et les finances. Persécutions de classes entières de citoyens aux dépens desquelles on a voulu exécuter ces promesses. Déception de tous les croyants dans la puissance de l'Etalisme.

Suivons maintenant le développement de l'antiparlementarisme dans les diverses couches sociales.

Inutile, naturellement, d'insister sur sa progression dans le clergé et chez les catholiques, c'est-à-dire dans une fraction déjà notable de la nation. On ne peut espérer que des gens dépouillés, traqués, persécutés de toute façon, puissent avoir de la sympathie pour des oppresseurs qui se déclarent leurs irréductibles ennemis. Donc inimitié certaine, et d'ailleurs fort justifiée, de leur part.

La même inimitié est évidente encore, quoique nullement justifiée cette lois, chez les instituteurs et de très nombreux fonctionnaires.

Aucun gouvernement n'a autant fait pour les instituteurs que la République actuelle, aucun cependant n'a récolté pareille impopularité. L'adhésion récente de la Fédération des syndicats d'instituteurs à la Confédération révolutionnaire du travail traduit nettement l'esprit dont ils sont animés.

Quant à l'hostilité des fonctionnaires proprement dits — 800.000 environ — elle croît à mesure que sont exaucées leurs revendications et si l'on ne réussit pas à les dominer, ils pourront nous conduire fort loin. Non seulement en écrasant progressivement le budget, mais encore par leur prétention de se substituer aux autres pouvoirs et de former de petits Etats dans l'Etat. Tant qu'il obtempérera à leurs désirs, le gouvernement pourra compter sur eux; dès que cela deviendra impossible, faute d'argent, comme pour les postiers, il les verra se dresser contre lui. Ce que les fonctionnaires demandent maintenant, c'est simplement « détruire la puissance ministérielle pour la répartir entre les administrations mêmes ». Ce serait le despotisme complet du rond-de-cuir. Mieux vaudrait sûrement liéliogabale ou Tibère. On peut se débarrasser d'un tyran et son pouvoir est toujours éphémère. La tyrannie anonyme et indosli'uclible des bureaucrates nous laisserait sans espoir.

lîU PSYCHOLOGIE POLITIQUE ET DÉFENSE SOCIALE

Nous sommes pourtant menacés de finir par elle. On a depuis cent ans. en France, renversé bien des régimes, bien des chefs d'Etat, bien des ministres, seule la puissance des fonctionnaires n'a jamais été effleurée. Sur toutes les ruines accumulées ils n'ont fait que grandir, et on entrevoit le jour où ils seront définitivement nos seuls maîtres.

Presque autant que la classe des instituteurs et des fonctionnaires, celle des ouvriers a été depuis vingt ans favorisée par les législateurs. Cependant ces derniers n'ont pas de plus bruyants adversaires. Nul besoin d'être un Machiavel pour expliquer ce phénomène. Il résulte des invariables lois de la psychologie populaire. Les foules ne respectent que les gouvernements forts. Elles n'ont jamais, je l'ai dit déjà, de reconnaissance pour ce qu'elles obtiennent par les seules menaces. Le mépris du faible a toujours été leur loi.

L'antiparlementarisme des ouvriers en général, et de la Confédération du travail en particulier, est indiscutable. Leur haine contre les législateurs s'adresse à tous les partis, aux socialistes surtout. Pour les cléricaux seulement ils manifestent parfois quelque indulgence, sans doute parce que leur mentalité est assez voisine.

L'ouvrier rêve aujourd'hui d'une autocratie populaire nouvelle dressée contre l'autocratie jacobine. Il est persuadé que. grâce à ses mystérieuses capacités, le prolétariat réalisera ce que n'a pu réaliser la bourgeoisie ; le bonheur universel.

A force d'entendre les parlementaires lui promettre des miracles, lui proclamer tous les jours qu'il est le maître souverain de toutes choses, investi de tous droits, sans nul devoir, qu'il n'a qu'à vouloir pour pouvoir, le Nombre, écrit M. Jules Roche, a fini par croire ses courtisans.

« Plus de politiciens! Plus d'action parlementaire!

IMPOPULARITÉ PARLEMENTAIRE ET SURENCHÈRE l'î'l

Tout par l'action directe » est aujourd'hui la devise des entraîneurs populaires.

Sentant cette hostilité croissante, les socialistes avancés ont tâché de la combattre par des flatteries, mais ils n'ont abouti qu'à des échecs et en sont arrivés à ne plus oser se montrer dans les grands meetings ouvriers. Quand par hasard ils essaient de s'y insinuer, c'est pour se voir accueillis de la plus insolente façon. On en jugera par les extraits suivants d'un compte rendu que j'emprunte au journal Le Temps du 21 mai 1909 :

M. Dejeante, député de Paris, essaye d'obtenir le silence ; il adjure les auditeurs de rester calmes, il n'obtient qu'une réponse :

— Hou ! hou ! les quinze mille !

Toute la salle est debout, soit sur les banquettes, soit sur les tables. Les interruptions opposées se croisent :

— Dehors, les mouchards !

— A la porte, les députés !

Le tapage redouble encore lorsque M. Dejeante veut prononcer son discours.

— Je suis un vieux syndiqué, dit-il.

— Et un « quinze mille » en même temps ! lui répond le groupe des interrupteurs.

Nouvelle bagarre. M. Dejeante voulant parler quand même, les révolutionnaires entonnent V Internationale . M. Dejeante prend le parti de l'aire chorus avec eux ; la fin de Y Internationale est accueillie par des applaudissements frénétiques.

Puis, c'est un libertaire qui vient prCcher le sabotage :

— Nous avons entendu des gens parler de révolutions et qui s'en sont fait des rentes. Messieurs les députés qui avez table bien servie, auto et le reste, vous en parlez à votre aise. Mais nous n'avons rien, nous n'aurons rien. Il ne s'agit pas de discours. Il faut des actes.

Pour des raisons très difl'érentes, mais parfaitement justiliées, les industriels et les capitalistes, c'est-à-dire les vrais générateurs de la richesse nationale, ne professent aucune sympathie pour nos gouvernants. Non seulement ces derniers ne les ont guère protégés contre le sabotage, l'incendie et les violences de toute

sorte, mais ils entravent chaque jour leurs industries par les lois sociales les plus vexatoires, en attendant de pouvoir détruire définitivement leurs fortunes par des impôts inquisitoriaux plus vexatoires encore.

On croit ne pas devoir les ménager parce qu'ainsi que le dit M. Pierre Baudin dans son livre La Politique réaliste, « les sociétés ne sont plus représentées par l'élite «. Cela n'est vrai que d'apparence. En réalité, je l'ai précédemment montré, les élites ne furent jamais aussi nécessaires qu'aujourd'hui. Loin de diminuer leur rôle grandira encore. Sans élites, ni science, ni industrie, ni progrès matériels. Sans elles ce serait la basse décadence socialiste caractérisée par l'égalité dans la misère et la servitude.

Donc le parlementarisme s'est créé des ennemis nombreux et variés. Toutes les classes lui témoignent de l'aversion. Une seule, la bourgeoisie moyenne, ne lui est pas hostile, mais simplement indifférente, immensément indifférente. M. d'Auriac, dont j'ai plusieurs fois cité les écrits, l'a très bien montré dans les termes suivants :

La bourgeoisie française, composée d'éléments divers, secouée par dix révolutions, est profondément indifférente à toutes les formes de gouvernement.

Elle n'est ni royaliste, ni impérialiste, ni républicaine. Elle vote pour la république parce que la république existe, elle est conservatrice, non d'une lormede gouvernement, mais de ce qui est. Elle est fidèle à celui, quel qu'il soit, qui lui donne la paix et la sécurité. Le lendemain de la chute elle ne le connaît plus puisqu'il ne peut plus lui servir à rien.

Une des causes les plus actives de l'impopularité parlementaire est la tyrannie vérilablement odieuse que le député de province, obligé d'épouser toutes les haines locales de son comité, fait lourdement peser sur les citoyens n'appartenant pas à son parti. Dans une interview publiée par Le Journal, M. Loubet, qui l'ut député avant de devenir Président de la République, fit à ce sujet les révélations suivantes :

Comment voulez-vous eue l'on conserve le scrutin d'arron-

dissemenl dans Tétai misérable où il est tombé avec les représentations qu'il adonnées et qu'il préparerait encore? C'est le comble de l'abaissement. On n'a pas idée à Paris des mœurs que ce système déformé a fini par créer dans les provinces, des tyrannies qu'il a érigées, des procédés d'oppression publique qu'il a installés. (< Celui qui ne vote pas pour moi est mon ennemi. » Voilà la formule. Elle ne se déguise pas. Peu importe que la grêle tombe sur la vigne de l'adversaire et que son bétail soit emporté par la maladie. Il y aura des indemnités pour certains électeurs. Il n'y en aura pas pour les autres. Tant pis pour eux s'ils sont ruinés : ça leur apprendra à ne pas faire partie de la clientèle triomphante ! Dans un pays centralisé comme la France, de telles mœurs ont pu durer très longtemps, mais elles sont arrivées à un point d'excès où l'instinct de justice qui est si vif chez nous finit par être universellement révolté. Et il est dangereux d'exaspérer en France le sentiment de justice.

Les hommes les plus éclairés ont fini par se former de la Chambre des députés une idée très sévère. On en peut juger par l'extrait suivant d'un manifeste du « comité républicain de la République proportionnelle ». 11 est signé des noms les plus connus de l'Institut, de la Sorbonne, de l'Industrie et du Barreau : MM. A. Carnot, Bouchard, Croiset, Dastre, Painlevé. J. Harmand, Diehl, Fernand Faure, etc. Cet etc. comprend une cinquantaine de noms, la plupart éminents. Au fond, ce manifeste signifie simplement que, par trop opprimée, l'élite finalement se révolte.

L'usage du scrutin d'arrondissement a perpétué des mœurs électorales et politiques intolérables ; la candidature officielle, l'arbitraire dans les actes administratifs, l'arbitraire même dans l'application des lois, la faveur substituée à la justice, le désordre dans les services publics, le déficit dans les budgets où les intérêts privés et de clientèle prévalent sur l'intérêt général.

Il faut artranchir les députés de la servitude qui les oblige à satisfaire des appétits pour conserver des mandats. Il faut mettre plus de dignité et de moralité dans l'exercice du droit de suffrage; substituer la lutte des idées à la concurrence des personnes.

Comment, après avoir accumulé tant d'hostilité dans toutes les classes, le régime parlementaire peut-il encore subsister?

Il dure, et probablement durera longtemps, grâce à cette raison tout à fait capitale d'être à peu près le seul gouvernement possible chez les peuples civilisés. C'est justement pourquoi tous l'ont adopté. Que le régime parlementaire ait à sa tête un souverain héréditaire, comme en Angleterre, en Belgique et en Italie, ou un chef élu comme en France et en Amérique, ce sont toujours des parlements qui légifèrent et des ministres qui gouvernent. Les derniers gouvernements autocratiques de l'Europe, la Russie et la Turquie, ont dû finir par accepter le parlementarisme, ne pouvant faire autrement.

Quand un régime est inévitable il faut l'accepter, mais tâcher de l'améliorer. On améliorera le régime parlementaire par un mode d'élection des députés leur donnant quelque indépendance à l'égard des électeurs. On l'améliorera encore au moyen des mesures que j'ai indiquées contre la dangereuse armée des fonctionnaires. Lorsque ces derniers seront uniquement, ainsi que dans l'industrie privée, des agents auxiliaires, à l'égard desquels aucun engagement n'aura été pris au début de leur carrière, ils se considéreront comme des serviteurs facilement remplaçables et ne s'érigeront plus en maîtres impérieux.

Enfin le régime parlementaire sera surtout amélioré quand les gouvernants se décideront à faire preuve d'un peu d'énergie et à ne plus pactiser sans cesse avec l'émeute, sous prétexte d'apaisement. Comment, malgré tant d'exemples répétés, les hommes au pouvoir n'arrivent-ils pas à découvrir que leur faiblesse constante, leurs amnisties à jet continu ne font qu'accroître l'armée des révoltés, des incendiaires et des saboteurs?

Et par le fait seul que les amnisties sont à jet continu, les émeutes le sont aussi. Le bilan en devient de plus en plus sombre.

1907, révolte de deux départements du Midi et mutinerie d'un régiment; 1908, insurrection à main

armée de Draveil; 1909, grèves des postiers et des inscrits maritimes, grèves révolutionnaires de Méru et de Mazamet, sabotages variés, emploi de la dynamite pour faire exploser des bateaux; 1910, nouvelle grève des inscrits de Marseille, etc.

Une faiblesse aussi constante que celle de nos gouvernants ne saurait longtemps durer. Quand l'anarchie grandit sans cesse et que le parti de l'ordre faiblit toujours, c'est l'anarchie qui finit par triompher.

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