Gesamte Werke, II, p. 64. Verlag S. Fischer
g) Les effets consécutifs aux actes manques des individus normaux sont généralement anodins. D'autant plus intéressante est la question de savoir si des actes manques d'une importance plus ou moins grande et pouvant avoir des effets graves, comme par exemple ceux commis par des médecins ou des pharmaciens, peuvent, sous un rapport quelconque, être envisagés à notre point de vue.
N'ayant que très rarement l'occasion de faire des interventions médicales, je ne puis citer qu'un seul exemple de méprise médicale de mon expérience personnelle. Je vois depuis des années deux fois par jour une vieille dame et, au cours de ma visite du matin, toute mon intervention se borne à deux actes : je lui instille dans les yeux quelques gouttes d'un collyre et je lui fais une injection de morphine. Les deux flacons, un bleu contenant le collyre et un blanc contenant la solution de morphine, sont régulièrement préparés en vue de ma visite. Pendant que j'accomplis ces deux actes, je pense presque toujours à tout autre chose ; j'ai en effet accompli ces actes tant de fois que je crois pouvoir donner momentanément congé à mon attention. Mais un matin je m'aperçois que mon automate a mal travaillé : j'ai en effet plongé le compte-gouttes dans le flacon blanc et instillé dans les yeux de la morphine. Après un moment de peur, je me suis calmé en me disant qu'après tout quelques gouttes d'une solution de morphine à 2 pour cent instillées dans le sac conjonctival ne peuvent pas faire grand mal. Mon sentiment de peur devait certainement provenir d'une autre source.
En essayant d'analyser ce petit acte manqué, je retrouve tout de suite la phrase : « profaner la vieille ^ », qui était de natjure à m'indiquer le chemin le plus court pour arriver à la solution. J'étais encore sous
1. « Profaner » — sens figuré du verbe sich vergreifen (an), dont le sens propre et courant est : « se tromper », « se méprendre ». N. d. T.
l'impression d'un rêve que m'avait raconté la veille un jeune homme et que j'avais cru pouvoir interpréter comme se rapportant à des relations sexuelles de ce jeune homme avec sa propre mère ^. Le fait assez bizarre que la légende grecque ne tient aucun compte de l'âge de Jocaste me semblait s'accorder très bien avec ma propre conclusion que dans l'amour que la mère inspire à son fils, il s'agit non de la personne actuelle de celle-là, mais de l'image que le fils a conservée d'elle et qui date de ses propres années d'enfance. Des inconséquences de ce genre se manifestent toutes les fois qu'une imagination hésitant entre deux époques s'attache définitivement, une fois devenue -consciente, à l'une d'elles. Absorbé par ces idées, je suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j'étais sans doute sur le point de concevoir le caractère généralement humain de la légende d'Œdipe comme étant en corrélation avec la fatalité qui s'exprime dans les oracles, puisque j'ai aussitôt après commis une méprise dont « la vieille fut victime ». Cependant cette méprise fut encore inofîensive : des deux erreurs possibles, l'une consistant à instiller de la morphine dans les yeux, l'autre à injecter sous la peau du collyre, j'ai choisi la moins dangereuse. 11 reste toujours à savoir si, dans les erreurs pouvant avoir des conséquences graves, il est possible de découvrir par l'analyse une intention inconsciente.
Sur ce point les matériaux me font défaut, et j'en -suis réduit à des suppositions et à des rapprochements. On sait que dans les psychoneuroses graves on observe souvent, à titre de symptômes morbides, des mutilations que les malades s'infligent eux-mêmes, et l'on peut toujours s'attendre à ce que le conflit psychique aboutisse chez eux au suicide. Or, j'ai pu constater
1. C'est ce que j'appelle le rêve d'Œdipe, car ce rêve nous permet de comprendre la légende relative au roi Œdipe. Dans le texte de Sophocle, nous entendons de la bouche de Jocaste une aUueion à un rêve de ce genre. (Cfr. « Traumdeutung », p. 182 ; 5« édit., p. 183.)
et j'en fournirai un jour la preuve, en publiant des exemples bien élucidés, que beaucoup de lésions en apparence accidentelles qui affectent ces malades, ne sont que des mutilations volontaires ; c'est qu'il existe chez ces malades une tendance à s'infliger des souffrances, comme s'ils avaient des fautes à expier, et cette tendance, qui tantôt affecte la forme de reproches adressés à soi-même, tantôt contribue à la formation de symptômes, sait utiliser habilement une situation extérieure accidentelle ou l'aider à produire l'effet mutilant voulu. Ces faits ne sont pas rares, même dans les cas de gravité moyenne et ils révèlent l'intervention d'une intention inconsciente par un certain nombre de traits particuliers, comme, par exemple, l'étonnant sang-froid que ces malades gardent en présence des prétendus accidents malheureux ^.
Je ne citerai en détail qu'un seul exemple provenant de mon expérience personnelle : une jeune femme tombe de voiture et se casse l'os d'une jambe. La voilà alitée pendant plusieurs semaines, mais elle étonne tout le monde par l'absence de toute manifestation douloureuse et par le calme imperturbable qu'elle garde. Cet accident a servi de prélude à une longue et grave névrose dont elle a été guérie par la psychanalyse. Au cours du traitement, je me suis informé aussi bien sur les circonstances ayant accompagné l'accident que sur certaines impressions qui l'ont précédé. La jeune femme se trouvait avec son mari, très jaloux, dans la propriété d'une de ses sœurs, mariée elle-même, et en compagnie de plusieurs autres sœurs et frères, avec leurs maris et leurs femmes. Un soir, elle offrit à ce cercle intime une représentation, en se
1. La mutilation volontaire, qui ne vise pas à la destruction complète, n'a, dans l'état actuel de notre civilisation, pas d'autre choix que de se digeimulev derrière un accident ou de s'affirmer, en simulant une maladie spontanée. Autrefois l'auto-mutilation était une expression universellement adoptée de la douleur ; à d'autres époques elle pouvait servir d'ex* pression aux idées de piété et de renoncement au monde.
produisant dans l'un des arts où elle excellait : elle dansa le « cancan » en véritable virtuose, à la grande satisfaction de sa famille, mais au grand mécontentement de son mari qui lui chuchota, lorsqu'elle eut fini : « tu t'es de nouveau conduite comme une fille. » Le mot porta. Fut-ce à cause de cette séance de danse, ou pour d'autres raisons encore, peu importe, mais la jeune femme passa une nuit agitée, et se leva décidée à partir le matin même. Mais elle voulut choisir ellemême les chevaux, en refusa une paire, en accepta une autre. Sa plus jeune sœur voulait faire monter dans la voiture son bébé accompagnée de la nourrice ; ce à quoi elle s'opposa énergiquement. Pendant le trajet, elle se montra nerveuse, dit à plusieurs reprises au cocher que les chevaux lui semblaient avoir peur et lorsque les animaux, inquiets, refusèrent réellement à un moment donné de se laisser maîtriser, elle sauta effrayée de la voiture et se cassa une jambe, alors que ceux qui étaient restés dans la voiture n'eurent aucun mal. Si, en présence de détails pareils, on peut encore douter que cet accident fût vraiment arrangé d'avance, on n'en doit pas moins admirer l'à-propos avec lequel l'accident s'est produit, comme s'il s'était agi vraiment d'une punition pour une faute commise, car à partir de ce jour la malade était mise pour de longues semaines dans l'impossibilité de danser le « cancan ».
Je ne me rappelle pas m' être infligé des mutilations dans les circonstances ordinaires de la vie, mais il n'en est pas de même dans des situations compliquées et agitées. Lorsqu'un membre de ma famille se plaint de s'être mordu la langue, écrasé un doigt, etc., je ne manque jamais de lui demander : « pourquoi l'astu fait ? » Mais je me suis moi-même écrasé un pouce, un jour où l'un de mes jeunes patients m'a fait part, au cours de la consultation, de son intention (qui n'était d'ailleurs pas à prendre au sérieux) d'épouser ma fille aînée, alors qu'elle se trouvait précisément
à ce moment-là dans un sanatorium et que son état de santé m'inspirait les plus graves inquiétudes.
Un de mes garçons, dont le tempérament vif était réfractaire aux soins médicaux, eut un accès de colère, parce qu'on lui avait annoncé qu'il passerait la matinée au lit ; il menaça même de se suicider, pour faire comme ceux dont il avait lu le suicide dans les journaux. Le soir, il me montra une bosse qui s'était formée sur sa poitrine à la suite d'une chute contre un bouton de porte. A ma question ironique pourquoi il a fait cela et où il voulait en venir, ce garçon de 11 ans me répondit comme subitement illuminé : « C'était ma tentative de suicide dont je vous avais menacés ce matin. » Je dois ajouter que je ne crois pas avoir jamais parlé devant mes enfants de mes idées sur la mutilation volontaire.
Ceux qui croient à la réalité de mutilations volontaires mi-intentionnelleSj s'il est permis d'employer cette expression quelque peu paradoxale, sont tout préparés à admettre qu'il existe, à côté du suicide conscient et intentionnel, un suicide mi-intentionnel, provoqué par une intention inconsciente, qui sait habilement utiliser une menace contre la vie et se présenter sous le masque d'un malheur accidentel. Ce cas ne doit d'ailleurs pas être extrêmement rare, car les hommes chez lesquels la tendance à se détruire existe, avec une intensité plus ou moins grande, à l'état latent sont beaucoup plus nombreux que ceux chez lesquels cette tendance se réalise. Les mutilations volontaires représentent, en général, un compromis entre cette tendance et les forces qui s'y opposent et, dans les cas qui se terminent par le suicide, le penchant à cet acte a dû exister depuis longtemps avec une intensité atténuée ou à l'état de tendance inconsciente et réprimée.
Ceux qui ont l'intention consciente de se suicider choisissent, eux aussi, leur moment, leurs moyens et leur occasion ; de son côté, l'intention inconsciente
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attend un prétexte qui se substituera à une partie des causes réelles et véritables et qui, détournant les forces de défense de la personne, la débarrassera de la pression qu'exercent sur elle ces causes ^. Les considérations que je développe ici sont loin d'être oiseuses. Je connais plus d'un soi-disant « accident » malheureux (chute de cheval ou de voiture) qui, analysé de près et étant donné les circonstances dans lesquelles il s'est produit, autorise l'hypothèse d'un suicide inconsciemment consenti. C'est ainsi, par exemple, que pendant une course de chevaux, un officier tombe de sa monture et se blesse si gravement qu'il meurt quelques jours après. Son attitude, après qu'il fût revenu à lui, était tout à fait bizarre. Mais encore plus bizarre était son attitude avant la chute. Il était profondément déprimé à la suite de la mort de sa mère qu'il adorait, était pris brusquement de crises de larmes, même lorsqu'il se trouvait dans la société de ses camarades, voulait quitter le service pour s'en aller en Afrique prendre part à une guerre qui, au fond, ne l'intéressait pas du tout ^. Cavalier accompli, il évitait depuis
1. En dernière analyse, ce cas ressemble tout à fait à celui de l'attentat sexuel contre une femme, attentat contre lequel la femme est incapable de se défendre par sa force musoula'ire, parce que cette force est neutralisée en partie par les instincts inconscients de la victime. Ne dit-on pas que, dans ces situations, les forces de la femme se trouvent paralysées ? Mais on devrait ajouter encore les raisons pour lesquelles elles sont paralysées. A ce point de vue, le jugement spirituel, prononcé par Sancho Pansa en sa qualité de gouverneur de son île, n'est pas psychologiquement exact (Don Quichotte^ II® partie, chap. xlv). Une femme traîne devant le juge un homme qui, prétend-elle, lui aurait ravi son honneur. Sancho la dédommage, en lui remettant une bourse pleine d'or qu'il enlève au prévenu et permet à celui-ci, après le départ de la femme, de courir après elle pour tenter de lui enlever cette bourse. L'homme et la femme reviennent en luttant, et celle-ci se vante que le forcené n'a pas été cap'ible de la dépouiller de la bourse. A quoi Sancho d'observer : « Si tu avais mis à défendre ton honneur la moitié de l'acharnement que tu mets à défendre ta bourse, tu serais encore une honnête femme. »
2. On comprend fort bien que le champ de bataille offre à l'intention de suicide consciente, mais craignant la voie directe, les conditions se prêtant le mieux à sa réajisation. Rappelez-vous ce que le chef suédois dit dans Wallenstein au sujet de la mort de Max Piccolomini : « On dit qu'il voulait mourir. »
quelque temps de monter à cheval. Enfin, la veille des courses, auxquelles il ne pouvait se soustraire, il avait un triste pressentiment ; et étant donné notre manière d'envisager ces cas, nous ne sommes pas étonnés que ce pressentiment se soit réalisé. On me dira qu'il était naturel qu'un homme atteint d'une aussi profonde dépression nerveuse se soit trouvé incapable de maîtriser son cheval, comme il le faisait à l'état normal. Sans doute ; je cherche seulement dans l'intention de suicide le mécanisme de cette inhibition motrice par la « nervosité ».
M. S. Ferenczi m'autorise à publier l'analyse suivante d'un cas de blessure en apparence accidentelle par une balle de revolver, cas dans lequel il voit, et je suis parfaitement d'accord avec lui, une tentative de suicide inconsciente :
« J. Ad., ouvrier menuisier, âgé de 22 ans, vint me consulter le 18 janvier 1908. Il voulait savoir s'il était possible ou nécessaire d'extraire la balle qui était logée dans sa tempe gauche depuis le 20 mars 1907. Abstraction faite de quelques rares maux de tête, peu violents, il n'éprouvait jamais aucun malaise et l'examen objectif ne révélait rien d'anormal, sauf, bien entendu, la présence, au niveau de la région temporale gauche, de la cicatrice noircie, caractéristique d'une balle de revolver. Je déconseillai donc l'opération. Interrogé sur les circonstances dans lesquelles s'était produit l'accident, le malade déclara qu'il s'agissait d'un simple accident. Il jouait avec le revolver de son frère et croyant quil n était pas chargé^ il l'avait appuyé avec la main gauche contre la tempe gauche (il n'est pas gaucher), avait mis le doigt sur la gâchette, et le coup était parti. Le revolver, qui était à six cartouches, en contenait trois. Je lui demandai comment il lui était venu à l'esprit de prendre le revolver. Il répondit que c'était à l'époque où il devait se présenter devant le conseil de revision ; la veille au soir, craignant une rixe, il avait emporté l'arme, en se rendant à l'auberge. Au
conseil de revision il avait été déclaré inapte à cause de ses varices, ce dont il était très honteux. Il rentra chez lui, joua avec le revolver, sans avoir la moindre intention de se faire du mal ; le malheur est arrivé accidentellement. Je lui demandai s'il était en général content de son sort, à quoi il me répondit avec un soupir et me raconta son histoire amoureuse : il aimait une jeune fille qui l'aimait à son tour, ce qui ne l'avait pas empêchée de le quitter ; elle partit pour l'Amérique, uniquement pour gagner de l'argent. Il voulut la suivre, mais ses parents s'y opposèrent. Son amie était partie le 20 Janvier 1907, donc deux mois avant l'accident. Malgré tous ces détails, qui étaient cependant de nature à le mettre en éveil, le malade persista à parler d' « accident ». Mais je suis, quant à moi, fermement convaincu que son oubli de s'assurer si l'arme était chargée, ainsi que la mutilation qu'il s'est infligée involontairement ont été déterminés par des causes psychiques. Il était encore sous l'influence déprimante de sa malheureuse aventure amoureuse et espérait sans doute « s'oublier », dans le régiment. Ayant été obligé de renoncer à ce dernier espoir, il en vint à jouer avec le revolver, autrement dit à la tentative de suicide inconsciente. Le fait qu'il tenait le revolver, non de la main droite, mais de la main gauche, prouve qu'il ne faisait réellement que « jouer », c'est-à-dire n'avait aucune intention consciente de se suicider. »
Voici une autre analyse, mise également à ma disposition par l'observateur. Cette fois encore il s'agit d'une mutilation volontaire, accidentelle en apparence, et le cas faisant l'objet de cette analyse rappelle le proverbe : « celui qui creuse un fossé pour autrui, finit par y tomber lui-même. »
« Madame X., faisant partie d'un bon milieu bourgeois, est mariée et a trois enfants. Bien que nerveuse, elle n'a jamais eu besoin de suivre un traitement quelconque, son adaptation à la vie étant suffisante.
Un jour elle fut victime d'un accident qui eut pour conséquence une mutilation grave, mais heureusement momentanée, dé la face. Dans une rue en réfection, elle trébucha contre un tas de pierres et se trouva projetée la face contre un mur. Elle rentra chez elle, la face couverte de plaies, les paupières bleues et œdématiées. Inquiète pour ses yeux, elle fit venir le médecin. Après l'avoir rassurée, je lui demandai : « mais pourquoi êtes-vous donc tombée ainsi ? » Elle me répondit qu'il n'y a pas longtemps elle avait prévenu son mari qui, souffrant d'une affection articulaire, n'était pas solide sur ses jambes, de faire attention en passant dans cette rue, et elle a déjà eu l'occasion de constater plus d'une fois ce fait bizarre qu'elle est toujours elle-même victime des accidents contre lesquels elle met en garde les autres.
« Cette explication de son accident ne m'ayant pas satisfait, je lui demande si elle n'a rien de plus à me raconter. Et voilà qu'elle se rappelle qu'immédiatement avant l'accident elle avait vu dans une boutique en face un joli tableau et s'étant dit que ce tableau garnirait bien la chambre de ses enfants, elle s'était décidée à l'acheter ; elle sortit donc de chez elle et se dirigea droit vers la boutique, sans faire attention à la rue, trébucha contre le tas de pierres et tomba la face contre le mur, sans faire la moindre tentative de parer le coup en étendant les bras. Son projet d'acheter le tableau fut aussitôt oubhé, e^ elle rentra hâtivement chez elle.
— Mais pourquoi n'avez-vous pas fait davantage attention ? — lui ai -je demandé.
— Il s'agissait peut-être d'un châtiment, fut sa réponse ; d'un châtiment pour ce que je vous ai déjà raconté confidentiellement.
— Alors, cette histoire n'a jamais cessé de vous tourmenter ?
— Après cette histoire, j'avais des remords, je me considérais comme une femme méchante, crimi-
nelle et immorale ; mais avant j'étais d'une nervosité' qui touchait à la folie.
« Il s'agissait d'un avortement. Devenue enceinte pour la quatrième fois, alors que la situation pécuniaire du ménage était assez précaire, elle s'était' adressée, avec le consentement du mari, à une faiseuse d'anges qui avait fait le nécessaire. Il y eut des suites qui nécessitèrent les soins d'un spécialiste.
— Je me fais, dit-elle, souvent le reproche d'avoir laissé tuer mon enfant, et j'étais angoissée par l'idée qu'un crime pareil ne pouvait pas rester impuni. Mais puisque vous m'assurez que je n'ai rien à craindre pour mes yeux, je suis tranquille : je suis déjà sans cela suffisamment punie. »
« Cet accident n'était donc qu'un châtiment que la malade s'était pour ainsi dire infligée elle-même, en expiation du péché qu'elle avait commis, et, peutêtre en même temps, un moyen d'échapper à un châtiment inconnu et plus grave qu'elle redoutait anxieusement depuis des mois.
« Au moment où elle se dirigeait précipitamment vers la boutique pour acheter le tableau, toute cette histoire, — avec toutes les appréhensions qui s'y rattachaient et qui devaient être très actives dans son inconscient, puisqu'elle ne manquait pas une seule occasion de recommander à son mari la plus grande prudence dans sa traversée de la rue en réfection, — avait surgi dans ses souvenirs avec une intensité particulière, et son expression verbale pourrait être formulée à peu près ainsi : « Quel besoin as-tu d'un ornement pour la chambre de tes enfants, toi qui as laissé tuer un de tes enfants ? Tu es une meurtrière ! Et le grand châtiment est certainement proche ! »
« Sans que cette idée fût devenue consciente, elle la prit comme prétexte pour, dans ce moment que j'appellerais psychologique, utiliser en vue de son propre châtiment, et sans que personne pût jamais
deviner son intention, ce tas de pierres qui lui semblait se prêter on ne peut mieux au but qu'elle se proposait. C'est ce qui explique qu'elle n'ait pas songé à étendre ses bras pendant la chute et que l'accident lui-même ne l'ait pas impressionnée outre mesure. On peut voir une autre cause, peut-être moins importante, de son accident, dans la recherche d'un châtiment pour son désir inconscient de voir disparaître son mari qui n'était d'ailleurs que complice dans l'affaire de l'avortement. Ce désir s'est exprimé dans la recommandation qu'elle lui faisait de traverser la rue avec prudence, recommandation complètement inutile, étant donné que le mari, à cause précisément de la faiblesse de ses jambes, marchait avec les plus grandes précautions ^. »
En examinant de près les circonstances dans lesquelles s'est produit le cas suivant, on sera fort porté à donner raison à M. J. Stärke (l. c.) qui voit un « sacrifice » dans la mutilation en apparence accidentelle par la brûlure.
« Une dame, dont le gendre devait partir pour l'Allemagne où il était appelé par son service militaire, se brûla le pied dans les circonstances suivantes : Sa fille était sur le point d'accoucher, et les préoccupations causées par les dangers de guerre n'étaient pas de nature à faire régner la gaieté dans la maison. La veille du départ de son gendre, elle invita celui-ci et sa fille à dîner. Elle se rendit à la cuisine pour préparer le repas, après avoir mis, chose qui ne lui arrivait jamais, à la place de ses brodequins à semelles dans lesquels elle se sentait très à l'aise et qu'elle avait l'habitude de porter à la maison, les grandes pantoufles,
1. Un correspondant écrit sur cette question du « châtiment qu'on s'inflige soi-même à l'aide d'un acte manqué » : lorsqu'on observe la manière dont les gens se comportent dans la rue, on constate la fréquence avec laquelle de petits accidents arrivent aux hommes qui, selon la coutume, se retournent pour regarder les femmes. Tel fait un faux pas en terrain plat, tel autre se cogne contre une lanterne, tel autre se blesse d'une autre manière quelconque.
larges et ouvertes, de son mari. En retirant du feu une glande marmite pleine de soupe bouillante, elle la laissa tomber et se brûla sérieusement un pied, plus particulièrement le dos du pied qui n'était pas protégé par la pantoufle ouverte. Il va sans dire que tout le monde a vu dans cet accident un effet de sa « nervosité ». Pendant les premiers jours qui ont suivi ce « sacrifice » elle mania avec beaucoup de précautions les objets chauds, ce qui ne l'empêcha pas de se brûler de nouveau, cette fois une main, avec une sauce chaude. »
Si une maladresse accidentelle et une insuffisance motrice peuvent ainsi servir à certaines personnes de paravents derrière lesquels se dissimule la rage contre leur propre intégrité et leur propre vie, nous n'avons qu'un petit pas à faire pour admettre la possibilité de l'extension de cette même conception à des actes manques susceptibles de menacer gravement la vie et la santé de tierces personnes. Les exemples que je puis citer à l'appui de cette manière de voir sont empruntés à l'expérience que j'ai acquise auprès de malades névrotiques et ne répondent donc pas tout à fait à notre cadre, qui est celui de la vie quotidienne. Je rapporterai un cas où je fus conduit à la solution du conflit chez le malade, non d'après un acte manqué, mais d'après ce qu'on peut appeler plutôt une action symptomatique ou accidentelle. J'ai entrepris une fois de redresser la vie conjugale d'un homme très intelligent, dont les malentendus avec sa femme, qui l'aimait tendrement, pouvaient sans doute reposer sur des raisons réelles, mais qui, ainsi qu'il en convenait lui-même, ne suffisaient pas à les expliquer entièrement. Il était sans cesse préoccupé par l'idée du divorce, sans pouvoir s'y décider définitivement, à cause de ses deux enfants en bas âge qu'il adorait. Et, pourtant, il revenait constamment à ce projet, sans chercher un moyen de rendre la situation supportable. Cette impuissance à résoudre un confht est pour moi
une preuve que des motifs inconscients et réprimés servaient chez lui à renforcer les motifs conscients en lutte entre eux, et dans les cas de ce genre je cherche à mettre fin au conflit par une analyse psychique. L'homme me fit part un jour d'un petit incident qui l'avait profondément effrayé. Il jouait avec l'aîné des enfants, celui qu'il aimait le plus, en le soulevant et en le baissant alternativement ; à un moment donné, il le souleva tellement, et juste au-dessous d'un lourd lustre à gaz, que la tête de l'enfant est venue presque se cogner contre ce dernier. Presque, mais pas tout à fait et même à peine. Il n'arriva rien à l'enfant, mais la peur lui donna le vertige. Le père resta immobilisé par la frayeur, tenant l'enfant dans les bras ; la mère eut une crise d'hystérie. L'adresse particulière de ce mouvement imprudent, la violence de la réaction que celui-ci a provoquée chez les parents m'ont incité à chercher dans cet accident une action symptomatique exprimant une mauvaise intention à l'égard de l'enfant aimé. En ce qui concerne l'opposition entre cette manière de voir et la tendresse actuelle du père pour son enfant, j'ai réussi à la supprimer, en faisant remonter l'impulsion malfaisante à une époque où l'enfant était encore unique et tellement petit qu'il ne pouvait encore inspirer au père aucune tendresse. Il me fut alors facile de supposer que cet homme, peu satisfait de sa femme, pouvait à cette époque-là avoir l'idée ou concevoir le projet que voici : si ce petit être, qui ne m'intéresse en aucune façon, venait à mourir, je deviendrais libre et pourrais me séparer de ma femme. Ce désir de voir mourir le jeune être, si aimé aujourd'hui, a pu persister depuis cette époque dans l'inconscient. A partir de ce point, il est facile de trouver la voie de la fixation inconsciente du désir. J'ai en effet réussi à retrouver dans les souvenirs d'enfance du patient celui de la mort d'un de ses petits frères, mort que la mère attribuait à la néghgence du père et qui avait donné heu à des exphcations orageuses
«ntre les époux, avec menaces de séparation. L'évolution ultérieure de la vie conjugale de mon malade n'a fait que confirmer mon schéma, puisque le traitement que j'avais entrepris a été couronné de succès.
J. Stärcke (l. c.) a cité un exemple montrant que les poètes n'hésitent pas à remplacer une action intentionnelle par une méprise susceptible de devenir une source de très graves conséquences.
« Dans une de ses esquisses, Heyermans raconte une méprise ou, plutôt, un acte manqué, sur lequel il construit tout un drame. Il s'agit d'une esquisse intitulée Tom et Teddie. Tom et Teddie, le mari et la femme, sont des plongeurs qui s'exhibent dans un théâtre d'attractions. Un de leurs numéros consiste à exécuter toutes sortes de tours de force sous l'eau, dans un bassin en fer, à parois de verre. La femme flirte avec un autre homme, le dompteur. Le mariplongeur les a précisément surpris tous deux dans le vestiaire, avant la représentation. Scène muette, regards menaçants. Le plongeur dit : « à plus tard ! » La représentation commence. Le plongeur va exécuter son tour de force le plus difficile ; il va séjourner pendant deux minutes et demie sous l'eau, dans une caisse hermétiquement fermée. Ils ont déjà plus d'une fois accompli cette prouesse ! la caisse fermée, Teddie montrait aux spectateurs qui contrôlaient le temps ^ur leurs montres, la clef qui servait à fermer et à rouvrir la caisse. Une fois ou deux, elle laissait intentionnellement tomber la clef dans le bassin, plongeant ensuite rapidement pour l'en retirer à temps, avant le moment où la caisse devait être ouverte.
« Ce soir du 31 janvier Tom fut, comme d'habitude, enfermé dans la caisse par les mains lestes et agiles de la petite femme. Lui souriait derrière le judas ; elle jouait avec la clef, en attendant le signe convenu pour la réouverture de la caisse. Derrière les couhsses se tenait le dompteur en habit irréprochable, cravaté de blanc, la cravache à la main. Pour attirer sur lui
rattention de Teddie, il sifïla très doucement. Elle le regarda, sourit et, du geste maladroit de quelqu'un dont l'attention est distraite, elle lança la clef tellement haut qu'elle retomba dans les plis du calicot qui recouvrait les tréteaux. Il y avait deux minutes vingt secondes bien comptées, que Tom était enfermé dans sa caisse. Personne ne vit cela. Personne ne pouvait le voir. De la salle, l'illusion optique était telle que chacun pouvait croire que la clef était tombée dans l'eau, et le personnel du théâtre pouvait avoir la mê,me illusion, l'étoffe ayant amorti le bruit de la clef tombant sur le plancher.
« Riant, et sans perdre une seconde, Teddie enjamba le bord du bassin. Riant, parce que persuadée que Tom supporterait ce petit retard, elle descendit par l'échelle. C'est encore en riant qu'elle disparut sous les tréteaux pour y chercher ; et, n'ayant pas trouvé la clef tout de suite, elle se pencha vers le devant de l'étoffe avec une mimique inimitable, avec une expression sur son visage qui voulait dire : « Oh, Jésus, quel incident fâcheux ! »
« Pendant ce temps, Tom faisait ses grimaces drôles derrière le judas, et il était visible qu'il commençait, lui aussi, à devenir inquiet. On voyait le blanc de son dentier ; on le voyait se mordre les lèvres sous sa moustache blonde ; on voyait les bulles qui se formaient autour de lui dans l'eau déplacée par sa respiration. C'était d'un effet comique. On avait déjà vu les mêmes bulles se former, lorsqu'il avait mangé une pomme. On voyait s'agiter et se contracter ses pâles doigts osseux, et on riait, comme on avait déjà plus d'une fois ri au cours de cette soirée.
Deux minutes, cinquante-huit secondes...
Trois minutes, sept secondes... douze secondes...
Rravo ! Bravo ! Bravo !...
« Tout à coup, il y eut un mouvement de stupéfaction dans la salle et un bruit de pieds, car les domestiques et le dompteur se mirent, eux aussi, à chercher,
et le rideau tomba, avant que le couvercle de la caisse fût enlevé.
« Six danseuses anglaises firent leur apparition, puis vint l'homme avec les poneys, les chiens, les singes. Et ainsi de suite.
« C'est seulement le lendemain matin que le public apprit qu'un malheur était arrivé et que Teddie était devenue veuve... »
« On voit, d'après cette citation, quelle compréhension l'artiste devait avoir de la nature des actions accidentelles, pour remonter ainsi jusqu'à la cause profonde de la maladresse homicide. »