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La psychophysique

Le mot de psychophysique a été pris dans plusieurs sens. Dans son sens étroit et primitif, il désigne la science nouvelle que Fechner a cru fonder. Ce serait dans son esprit, et conformément à l'étymologie, <( une science exacte des rapports de l'âme et du corps » (i), ces rapports étant envisagés au point de vue phénoméniste (2). Divisant le monde corporel, envisagé dans ses rapports avec 1 ame, en deux parties, le monde corporel interne ou physiologique, et le monde corporel externe ou physique, Fechner distingue en conséquence deux parties dans la psychophysique : l'une ayant pour objet les rapports de l'âme avec le corps auquel elle est directement attachée, c'est-à-dire les rapports des phénomènes psychologiques avec les phénomènes physiologiques, l'autre ayant pour objet les rapports de l'âme avec le monde physique, c'est-à-dire les rapports des phénomènes psychologiques avec les phénomènes physiques ; il appelle la première psychophysique interne, la seconde psychophysique externe (3).

Tel était le programme de la psychophysique. Mais, pour que la psychophysique puisse être une science exacte, c'està-dire puisse établir des relations mathématiques entre les phénomènes spirituels et les phénomènes corporels, il faut

(i) Elemenlc der Psychophysik, 2= cd. l. 1, p - (3) Ibid. t. l, p. 8.

(3) Ibid. t. I, p. 10.

M. Foucault.

d'abord mesurer les phénomènes spirituels. En effet, tandis que la physique dispose de procédés pour mesurer les phénomènes qu'elle étudie, il n'en est pas de même pour la [)sychologie. Dès lors, la psychophysique doit s'attacher au problème préliminaire de la mesure des phénomènes psycholo giques (i), et en fait c'est ce problème qui s'est trouvé placé au premier plan et qui a fait l'objet des principales recherches de Fechner. Même Fechner s'est attaché à mesurer uniquement les phénomènes psychologiques qui résultent des impressions exercées par le monde physique sur les organes sensoriels et qu'il appelle les sensations. Ainsi, chez Fechner lui-même, la psychophysique s'est trouvée devenir principalement la science de la mesure des sensations, et c'est aussi la mesure des sensations qui a été envisagée le plus souvent par les adversaires et par les partisans plus ou moins décidés de Fechner.

Dans la suite, la conception de la psychophysique s'est élargie ; et l'on s'est moins occupé de la mesure des sensations ou même on y a renoncé. Les uns se sont occupés principalement de mesurer la sensibilité. La mesure de la sensibilité avait déjà fait l'objet des travaux de Fechner, et, avant lui, de Weber : mais Fechner considérait la mesure de la sensibilité comme un problème préalable dont la solution devait conduire à la mesure des sensations. De nombreux psychologues après lui ont repris l'œuvre de Weber et se sont proposé simplement la mesure de la sensibilité sous ses diverses formes. Tel a été le cas pour Vierordt et ses élèves en Allemagne, pour Galton en Angleterre et pour tous les psychologues américains qui ont institué des tests de sensibilité. Bien que ces psychologues ne négligent pas les travaux de Fechner, ils sont plutôt des disciples de Weber, et même Vierordt est un vcritalolc précurseur de Fechner comme inventeur de la méthode des cas vrais et faux.

(i) Eleinenle der Psychoplipili, t. I, p. 7.

Enfin, pendant que ces mesures de sensibilité se poursuivaient en Europe et en Amérique, un autre mouvement de recherche se produisait en Allemagne, et c'est ainsi que se formait la conception la plus large de la psychophysique. Cette troisième conception me semble avoir son origine dans les travaux déjà anciens (les premiers remontent à 1861 environ) sur la mesure de la durée des actes psychiques. Pendant que divers savants continuaient ces recherches, Helmholtz, puis Wundt et ses élèves, puis un grand nombre d'autres savants, se proposaient directement l'analyse des perceptions, soit en employant des procédés originaux, soit en employant les procédés de Fechner, en les complétant à l'occasion, et en s'appuyant sur ses expériences. Or, les recherches sur la durée des actes psychiques sont étroitement liées à l'analyse des perceptions, car les associations et les discernements dont on a essayé de mesurer la durée sont toujours des opérations qui figurent dans la perception, de sorte que la durée, bien qu'étant un caractère commun à tous les phénomènes psychologiques, n'a été mesurée que dans la perception ou les opérations qui la composent, et que par suite la mesure de la durée fa^t partie de l'analyse mathématique des perceptions. D'autr^ part, l'analyse des perceptions que s'est proposée Wundt n'est pas une analyse purement quahtative et descriptive, mais c'est autant que possible une analyse quantitative. Bref, la psychophysique a maintenant pour objet l'analyse quantitative des perceptions.

Entre ces diverses conceptions de la psychophysique, il y a cependant des points communs nombreux et importants : I" il s'agit toujours d'étudier les opérations inférieures de la connaissance, qui contribuent toutes à la formation de la perception, et dont là perception nous présente une sorte de résumé ; 2" il s'agit toujours de mesurer tout ce qui, dans les faits de ce genre, apparaît comme mesurable; 3" la méthode générale consiste à étudier les phénomènes psychologiques à traversas phénomènes physiques, et en particulier

à atteindre et à exprimer les quantités psychologiques par le moyen des quantités physiques ; l\" les principaux procédés d'observation ou d'expérimentation sont les procédés mêmes deFechner ou bien en dérivent.

Malgré cette parenté qui existe entre les diverses formes sous lesquelles s'est présentée la psychophysique, je prendrai ici le mot de psychophysique dans son sens primitif, c'est-àdire que je me bornerai à exposer la psychophysique telle que l'a conçue Fechner, à faire connaître les nombreuses discussions dont elle a été l'objet, et enfin à l'apprécier à mon point de A'ue. Traiter de la psychophysique au sens large, faire l'histoire des travaux entrepris depuis près de quarante ans relativement à la mesure de la sensibilité et à l'analvse des perceptions, serait une œuvre trop considérable. Il serait utile, sans doute, de dresser le tableau des résultats acquis dans ce genre de recherches, mais, outre qu'il existe des controverses sur une multitude de points, ce travail serait forcément incomplet avant d'être achevé, tellement la production scientifique est active. Au contraire, l'œuvre de Fechner appartient à l'histoire : il est donc possible de l'exposer, et de porter sur la valeur de cette œuvre un jugement qui ail des chances d'être définitif.

Voici les principaux écrits où Fechner a exposé ses recherches psychophysiques :

i858. Das psychische Mass, Fichte's Zeitschr. f. Philos. iN. F. XXXII, p. i-2/i. (Je n'ai pu me procurer cet article, mais je crois que les idées qu'il contient sont résumées dans les Eleinenle der Psychophysik) .

1869. Uber ein psychophysisches Grandgeselz and desscn Beziehunfj zur Schalziing der Sierngrussen. Abhandl. d. Kgl. siichs. Ges. d. Wiss. 1869, Bd IV, p. /|Ô7-532.

Nachtracj zLi diesev Abliandlanc) . Bcr. d. Kgl. silchs. Ges. d. Wiss. 1859, Bd XI, p. 58-86.

(Ces deux mémoires sont résumés dans les Elcinentc der Psychophysik).

i86o. Eleinentc der Psychophysik, i vol.

Uher die Conlrastempfindiiiicj , Ber. d. Kgl. siichs. Ges. d. VViss. Math. Phys. Cl. 1860, p. 71-145.

i86/i. Uebcr die Fracjc des psychophysischen Grundgeselzes mit Riicksichl aaf Aubert's Versuche, Ber. d. Kgl. sachs. Ges. d. Wiss. Math. Phys. Cl. XVI, p. 1-20.

187/1. Kritische Bcsprechung von J. Delbœiif's Etude Psychopliysiqiie, lenaer Literaturzeitung, I, 28, p. 421-423. (Réimprimé par Preyer dans Wissenschaftliche Briefe von Fechner und Preyer, 1890).

1877. 7/1 Sachen der Psychophysik, VIII-220 p.

1882. Revision der Haiiptpunkte der Psychophysik, XII- 426 p.

Ueber die Aafgaben der Psychophysik, Allgemeine Zeitung (Mtinchen) . (Réimprimé en appendice dans Wissenschaftliche Briefe.

1884. Leber die Frage des Weberschen Gesetzes und des Periodicitutsgesetzes ini Gebiete des Zeitsinns, Abhandl. d. Kgl. sachs. Ges. d. Wiss. Math. Phys. Cl. BdXII, p. 1-108.

Ueber die Méthode der richtigen und falschen Fcille in Anwendung auf die Massbestimmungen der Feinheit oder cxtensiven Empfindlichkeit des Raumsinns , Ibid. p. 109-812.

Analyse du travail précédent avec le même titre, dans Zeitschrift f. Biologie, XXI, p. 527-569.

1885. In Sachen des Zeitsinns und der Méthode der richtigen und falschen Falle, gegen Estel und Lorenz, Philosophische S Indien, III, p. 1-87.

1887. Ueber die psychischen Massprincipien und das Weber'sche Gesetz, Phil. Stud. IV, p. 161-280.

Le plus important de ces ouvrages, Elemente der Psychophysik, a été réédité par Wundt en 1889. Wundt a ajouté en appendice au premier volume la liste complète des publications de Fechner (182 1-1887).

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