‹ La Psychose de Gilles de RaisChapitre 22 sur 36 · En 1432, à la mort de Jean de Oraon · texte numérisé non relu

En 1432, à la mort de Jean de Oraon

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Crume, entrent, avec du soir qui tombe, des bruits montant quelconques de la cour : bruits de voix, pas de chevaux, cliquetis divers.

Devant la longue table,que chargent les pesants infolio, les manuscrits rares aux opulents fermoirs, Gilles, accoudé, rêve, une main au front, l'autre crispée sur le dernier feuillet de son Suétone : ilest ivre de la dangereuse lecture bue d’un trait, tout le jour, les tempes moites et bourdonnantes, les yeux chauds. Il songe que bien fade lui paraît maintenant la joie de souiller les enfants de sa psallette, pourtant « bels comme des anges », à côté des bonheurs aigus, des foudroyants plaisirs dont la peinture le hante ; une cruauté noircit ses yeux; lasil s'approche, en s’étirant comme un félin, de la baie ouverte. Mais il ne peut dévier ses idées de la pernicieuse pente, les phrases les plus térébrantes du livre dansent autour de lui une ronde infernale et chuchoteuse ; son regard plane, lent, comme le vol d’un gerfaut au- ‘dessus de la campagne crépusculaire d’où montent des fumées bleues. mi |

La tentation se précise : par delà la poterne, sur la route, un des innombrables petits mendiants, que . l'or du seigneur attire, tend de loin la main, bel enfant sous ses loques... Une dernière lutte, brève, tragique. Avant de sombrer Gilles regarde autour de lui comme pour chercher un appui et il ne trouve que le Suétone dont les feuillets battent lentement et dont les lignes brouillées par la pénombre paraissent ricaner doucement. C’est fini, vaincu

Gilles se penche et, décisif, appelle du geste un serviteur, donne un ordre.

Encore que généralement escamotée par la chaste pudeur des biographes la gamme peut être aisément rétablie des joies rouges dont Gilles composa les fabuleux « nocturnes » de Tiffauges.

Sur ce point, en outre que le promoteur ne craignant pas, dans son pesant réquisitoire, de pointer sesi, précise et détaille ses accusations, les dépositions des serviteurs Henriei et Poictou, la confession détaillée de Gilles, consignée tout au long: dans le procès ecclésiastique éclairent la question d’un jour suffisant.

C'est le soir, dans une salle éloignée du château, que se passent ces effrayantes scènes. Gilles attend fiévreux l’enfantqu’ona mis dans lajournée en réserve dans quelque cachot. Et les meurtres succèdent aux meurtres, les viols aux viols.

D'abord il joue avec l'enfant, s’excite à la souplesse de cette peau fraîche, flaire cette chair jeune qui s’effare et tremble, puis il se livre sur lui an coït hors nature souvent deux fois et plus (1), après quoi il reprend le petit martyr déjà hagard de souffrance et de terreur et s’acharne, atroce et minutieux, en une boucherie affreuse, à coups de dague il désarticule les fréles jointures, taillant de rouges lambeaux et rit, heureux. ;

Après quoi il tombe lui-même sur un lit terrassé

4. « Semel, aut bistantum luxuriabatur » Procès eccl, dép d'Henriet,

Bernelle 4

Rte

d’un sommeil mortel, pendant que ses fidèles — à qui, sous terrible serment, il a fait jurer discrétion — font prudemment disparaître toutes traces. Soigneusement le sol est lavé. Soigneusement aussi les pauvres restes, les petits vêtements raidis d’une poix rousse sont incinérés et si délicatement que jamais l'odeur ne s’en perçoit ; ensuite du haut d’une tour les cendres sont, soit semées dans le vent, soit jetées en une douve,ou dans des latrines.

Et voilà le point de départ ; quoiqu il fasse iln’aura toujours que ces trois moyens: le viol, le meurtre, la mutilation, maisils’efforcera d’en augmenter l’acuité, de les doser, de les aggraver l’un par l'autre et inlassablement escaladera un à un tous les degrés de l’Horrible.

Successivement le meurtre va voir avancer son heure. D'abord Gilles. conclut par là la fête rouge, ensuite il avance un peu le moment des coups de dague et, finalement, ouvre par là les affreux débats.

Gilles imagine de couper très légèrement le cou de chaque côté, de rendre — c’est son mot — la petite tête languissante (1) et, lorsqu'elle dodeline dans le sang qui gicle, il viole l'enfant.

Il trouve, un moment, que les cris des petites victimes partent trop tôt, gênent l'harmonie qu’il rêve, alors il combine cette mise en scène qui présente ceci d’odieux qu'il cambriole ‘ainsi l'affection du sacrifié.

1. « Cum quibus etiam languentibus vicium sordonitium committebat et exercebat more supradicto. » Procès eccl. Confession de Gilles, ;

Dans la pièce sanglante, où il n’est pas, ses serviteurs pendent l’enfant par le cou, à un croc fixé dans le mur et lorsque, demi-étranglé, il suffoque, Gilles paraît, le décroche, le cajole, alors que rassuré il s’accroche à lui. Mais brusquement l'ami tendre devient le meutrier brutal, les mains qui caressaient se referment, devenues griffes dans le spasme. Parfois avant toute autre chose ii mutile sa victime et ce n’est plus que sur une loque informe et saignante qu'il se satisfait en un immonde onanisme dans de la chair. < - Mais les voies naturelles le lassent, il s'en fait d’autres, sous prétexte que c’est moins fatigant et plus agréable.

A peine lui apporte-t-on un enfant qu'il se précipite sur lui, le larde de coups de poignard, le mutile, «avecques ung long bracquemart », le fend comme un sac, fait à sa convenance bâiller la plaie et patauge dans celte vie massacrée, jouit de la tiédeur gluante du sang jeune, presse, comme des éponges, les poumons roses, en flaire la buée fade, devide l’écheveau poisseux des viscères, enfin quand l'agonie ternit le jeune regard qui ne verra plus,s’assied dans cette souffrance sans nom, de la tenaille de ses mains arrache et broie le cœur, puis obliquement guigne la mort faisant son œuvre (1). Et il est, dit-il, plus content de jouir des terreurs et des souffrances que

de toute autre chose.

1. « Et nunc sedcbat... superventres ipsorum languencium delectando et } eos morientes aspiciens ab obliquo » Procès eccl. dép. d'Henriet.

LRO

Il n’a pas toujours cette patience de bourreau asiatique, ce soin de ménager la vie, de la faire durer comme une matière première,coûteuse et d’un approvisionnement difficile. ;

Certains jours il se rue sur la nouvelle victime, la jette à terre violemment, la piétine, se précipitant les serres en avant, lui taraude avec ses doigts les yeux et s’armant d’un bâton (1), d’une pierre,de n'importe quoi, et pile le petit crâne jusqu’à ce qu'il éclate en un fracas de cervelle qui saute, avec du sang.

Et Gilles repart et va plus loin encore, il a violé des vivants qu’il tuail ensuite, il a souillé des râles, coîïté avec des agonies il va maintenant stuprer des morts. Il tue au préalable ses victimes et c’est sur de petits cadavres inertes qu'il passe ses rages sexuelles (2). Mieux, il institue un concours macabre, il consulte devant les têtes alignées, les siens, et soulevant, par les boucles blondes ou brunes que soudent des caillots, celle qui a réuni les suffrages (3), cet amant dela mort passionnément la baïse sur les lèvres exangués de cette tête sans cou, comme il baise transporté les petits membres détachés dont la ligne lui paraît harmonieuse.

On (4) a accusé aussi Gilles d’avoir commis des tentatives d’effraction sur des ventres de femmes

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