CHAPITRE XXII
Le procès de Jeanne d'Arc fut-il juste et légal ? Cette question a été chaudement débattue parce que, d'un côté, quelques historiens français, bien que dévoués à la Pucelle, ont cru devoir reconnaître un sentiment de justice dans ses juges, et ont^ tenté d'examiner la question à la façon des légistes religieux du quinzième siècle (ce en quoi ils n'ont pas réussi), tandis que d'autres, sous l'empire d'un sentiment de pitié pour l'innocente et noble victime, ont déclaré que les juges présidés par Cauchon étaient capables même de faux. En ce qui concerne le procès, personne dans la situation de Jeanne, captive haïe et redoutée aux mains de ses ennemis, aucun prisonnier accusé de haute trahison ou de sorcellerie, n'eut la moindre chance d'être jugé de façon équitable, en quelque lieu que cela se soit produit, et pendant des siècles après 1431. Plus de deux cents ans plus tard, un grand légiste écossais, sir George Mackenzie, fait observer qu'il n'a pour ainsi dire jamais vu acquitter de sorcière soumise, suivant la coutume, au jugement de ses voisins. La sorcière était habituellement arrêtée sur le bruit public de sa culpabilité, ce qui était un important élément dans le cas particulier de Jeanne. La sorcière écossaise
était torturée, illégalement, dans le but de lui arracher des aveux ; on ne lui accordait pas de retraite pour le repentir, comme sous l'inquisition, et elle était brûlée avec l'entière approbation des pasteurs écossais, dont deux la conduisaient au bûcher. Ses souffrances en prison : torture, froid, faim, n'étaient pas inférieures à celles de la Pucelle.
Jeanne eut un traitement à peu près analogue, car elle aussi était pour les Français du parti anglo - bourguignon un objet de terreur et de haine. Il faut se souvenir que, ni la richesse, ni le rang, ni de vaillants services militaires, ne pouvaient sauver un homme accusé de sorcellerie et un hérétique, même parmi les siens. Le compagnon d'armes de la Pucelle, le maréchal de Rais, qui avait combattu avec elle aux Augustins, aux Tourelles et à Paris, fut jugé de même façon pour magie, hérésie et crimes sans nom. Il fut condamné comme elle, par des juges qui avaient un puissant intérêt personnel à sa ruine, et fut trouvé coupable sur des témoignages qui aujourd'hui, ainsi que l'a prouvé M. Salomon Reinach, seraient reconnus sans valeur. Il peut avoir été coupable, mais sa culpabilité ne fut pas établie par des dépositions susceptibles de fournir ce que nous considérons comme une preuve. Cette sorte d'iniquité ne le cédait en rien à celle qui, sous Charles II d'Angleterre, entraîna la mort de beaucoup de prêtres et de laïques pendant la panique du « complot papiste » , imaginé par Titus Oates ; tandis qu'à la même époque, les procès pour trahison en Ecosse étaient proverbiaux pour leur injustice. Cauchon et ses assesseurs n'étaient point seuls coupables.
Les catholiques dans l'affaire du « complot papiste » se rendirent compte de l'indignité du procédé, tout comme les protestants, lorsque
vint leur tour de souffrir, au sujet du complot du Rye House. De même façon, quand le parti de Jeanne fut victorieux, les juges du procès de réhabilitation (1450-1456) cassèrent l'arrêt et dénoncèrent l'injustice du tribunal de 1431.
Quant au procès, nous avons le rapport officiel des hommes qui l'ont condamnée, document qui n'est évidemment pas inattaquable, et en plus, le témoignage de quelques-uns d'entre eux donné en 1450 -1456. En cette dernière occasion, il était de leur intérêt de prouver leur sympathie personnelle pour la victime, et d'accuser les principaux agents du procès. En effet, quelquesuns des témoins avaient été sympathiques de fait, bien que le courage leur ait manqué pour proclamer son innocence. Mais en 1450-1456 ils avaient des tendances nouvelles, et après vingt années écoulées, leurs mémoires étaient probablement devenues malléables et plastiques. Nous n'avons qu'à examiner les deux séries de témoignages, le rapport hostile du procès et plus tard les dépositions amicales des témoins.
L'affaire débute par un exposé de Cauchon et de Lemaître, vice-inquisiteur du diocèse de Rouen. Le 19 février, ce malheureux homme essaya d'éluder l'affaire, prétextant qu'il n'avait à exercer sa charge que dans le diocèse de Rouen, le cas particulier relevant du diocèse de Beauvais. Il avoua que sa conscience n'était pas tranquille ; toutefois, par ordre de l'inquisiteur, il dut prendre place parmi les juges après le 13 mars. Cauchon et ce moine timoré furent les seuls piges ; les autres membres présents du clergé étaient de simples assesseurs dont Cauchon pouvait ignorer et ignorait même les votes.
Le document préliminaire déclare qu'il y a fama ou rumeur publique contre Jeanne, pour avoir porté de façon honteuse le costume masculin
et dit et fait beaucoup de choses contraires à la foi catholique. Le 9 janvier, une délibération solennelle sur son cas fut tenue par les docteurs en droit canon et en théologie, par les abbés et les maîtres es arts, comprenant Migiet (accusé d'être favorable à Jeanne) et Loiselleur ou Loyseleur, chanoine de Rouen et mouton ou espion des prisons, qui s'insinua dans la confiance de la Pucelle, combinant les fonctions de juge, de mouton et (dit-on) de confesseur. Ce détail, déclarent Ouicherat et d'autres, était en concordance avec la procédure de la justice inquisitoriale. C'est à peine si leur autorité peut faire admettre pareille façon d'agir. « Que nul n'approche l'hérétique, si ce n'est de temps à autre deux personnes fidèles et adroites qui l'avertissent avec précaution, et comme en pitié, d'avoir à se garantir contre la mort, en confessant ses erreurs... » Ce règlement en réalité ne légitime point les visites de Loiselleur à Jeanne, sous le déguisement d'un cordonnier venu de son pays, lui persuadant de croire ferme à ses visions (c'est Migiet qui le dit), tandis qu'Estivet, le « promoteur t> du procès, jouait le même rôle. Comme il ne paraît pas qu'on ait accordé un confesseur à Jeanne, il n'est point probable qu'elle se confessa à Loiselleur, bien que Thomas de Courcelles, le complice de ce dernier, et le greffier Manchon l'aient cru. Si Loiselleur mourut subitement de remords à Bâle, ce remords a dû agir tardivement, car il semble être décédé trente-quatre ans après le procès.
Nous voyons dans le document préliminaire du procès quelle sorte de gens jugèrent la Pucelle. Ces vertueux associés délibérèrent d'abord sur l'information déjà connue. Cauchon leur dit ce qu'il avait en sa possession et ordonna que l'on se procurai davantage. Il en nomma quelques-uns
pour disposer et digérer les témoignages. Parmi eux étaient La Fontaine, qui essaya plus tard d'éclairer Jeanne sur quelques points. Menacé par Cauchon, il dut s'enfuir de Rouen. Estivel • tait plus fidèle à son maître Cauchon; il lui servit d'espion des prisonniers, il gourmandait les clercs et mourut dans des circonstances ot>' ce qui n'a d'ailleurs aucune importance.
Les clercs — greffiers ecclésiastiques — Manchon et Colles, se représentèrent en 1450-1456, comme honorables, sympathiques, mais timorés. Tous ces gens, tous les juges et assesseurs, étaient des prêtres de bonne renommée, connaissant la loi et distingués parmi le clergé. Plusieurs étaient chanoines de Rouen, abbés de Normandie, docteurs, voire même d'anciens recteurs de l'Université de Paris, ardemment bourguignons : le plus notable parmi eux fut Guillaume Érard, un ami resté fidèle à Machet, le confesseur de Charles VIL Machet continua à parler d' Érard comme « d'un homme de vertu illustre et de sagesse divine. » Cependant, Machet avait été de la commission de Poitiers qui donna son approbation à la Pucelle, et son admiration persistante pour Érard montre la pusillanimité du clergé du parti français. De plus, Érard, quand il prêcha devant la Pucelle, affirma que son roi avait adhéré à une hérétique et schismatique et même s'écria : « Jeanne, je vous parle et je vous dis que votre roi est hérétique et schismatique. » Elle fit cette réponse que nous avons déjà citée : « Mon roi est le plus noble de tous les chrétiens. » Elle était plus dévouée à son roi que le tuteur et le confesseur de ce dernier.
Une autre lumière de l'Université était Nicolas Midi, dont on raconta faussement qu'il mourut peu après de la lèpre. Il souhaita la bienvenue à Charles VII lors de son entrée à Paris !
Un autre juge, un des bien rares qui votèrent pour la torture de la Pucelle, fut Thomas de Courcelles, très admiré pendant le concile de Bâle par ^Eneas - Sylvius Piccolomini, plus tard le pape Pie IL II était, dit ce souverain pontife, « respecté pour son savoir et d'un caractère aimable, si modeste, qu'il regardait toujours à terre comme quelqu'un qui voudrait volontiers passer sans être remarqué. f> Il avait de bonnes raisons de son vivant de tâcher de passer inaperçu. Ce plus éminent des professeurs devint cher au roi de Jeanne et prononça son oraison funèbre. Soyons indulgents pour une faute de jeunesse, dit Quicherat ! En 1431, cet avocat de la torture pour la Pucelle n'avait que trente ans, pédant aux yeux baissés, dont les réponses évasives et furtives au procès de réhabilitation prouvent que sa mémoire était étrangement en défaut. Il se rappelait peu de chose, et tout de travers en ce qui concernait sa propre conduite.
En dépit de son rôle pitoyable dans cette circonstance, Courcelles s'insinua dans la faveur royale. En 1516, un poète français, Valéran Varanius. publiait un poème latin sur la Pucelle : De Gestis Joannce, Virginis Franciœ. Il basa son poème, de façon peu commune, non pas sur la légende, mais sur les deux comptes rendus manuscrits des procès de 1431, 1450-1456. A la fin du quatrième livre il donne en hexamètres 1' « Oraison de Thomas de Courcelles sur les femmes illustres. » Après avoir déployé beaucoup d'érudition classique et biblique sur les anciennes héroïnes, Thomas s'engage dans un long panégyrique de Jeanne, de son patriotisme, de la cruauté des' Anglais qui ne lui permirent d'avoir ni confesseur ni avocat. Cette cruauté-là, les Anglais n'en sont point responsables ; l'affaire concernait les clercs fran-
çais. Il défend ensuite l'authenticité des Voix, loue la Pucelle de son dévouement, raconte la légende de la blanche colombe qui plana sur les cendres du bûcher, et, de fait, se recommande adroitement au nouveau courant de l'opinion publique !
Pourquoi Varanius a-t-il mis dans la bouche de Courcelles ce discours aux organisateurs du procès de réhabilitation ? Ils étaient parfaitement au courant du pauvre rôle honteux joué par celui-ci dans toute cette histoire. On peut supposer, periculo suo, que Courcelles par la suite composa une sorte d'exercice de rhétorique sur les femmes illustres et trouva convenable de louer Jeanne aux dépens des Anglais ; ainsi Varanius aurait métamorphosé le mauvais latin de Courcelles en ses propres hexamètres, qui d'ailleurs manquent d'élégance, et l'aurait de la sorte incorporé à son poème.
Thomas fut payé 113 livres pour la part qu'il prit à la condamnation de la Pucelle, bien qu'il ait essayé d'insinuer qu'il y fut pour peu de chose. Le travailleur est digne de son salaire. En éditant le Procès, cet humble personnage, qui ne voulait point être regardé, avait soin d'omettre son nom de temps en temps.
Loiselleur, Estivet, Cauchon et Érard sont tous grands, mais le plus grand de tous est ce modeste Thomas de Courcelles.
Parmi les juges, beaucoup étaient des fervents du parti bourguignon, d'autres tenant des fiefs en Normandie, possession anglaise, étaient favorables à tout ce qui maintiendrait l'ordre de choses existant ; un petit nombre n'étaient pas dévoués à la cause anglaise et étaient accessibles, autant que leur timidité le leur permettait, aux sentiments de pitié et de justice. Peu eurent la hardiesse de
3i6 LA PUCELLE DE FRANCE
Jean de Loliier. Le modeste Thomas « qui ne pouvait se rappeler avoir entendu lire aucune déposition sur Jeanne *> , dépose ainsi à son sujet : Lohier était à Rouen et le Procès devait lui être communiqué, probablement par Thomas, pour avoir son avis. Il dit à ce dernier qu'à « son idée on ne pouvait procéder contre Jeanne en matière de foi que sur un témoignage prouvant qu'il y avait contre elle, fama, une rumeur publique, la production d'une telle information étant légalement nécessaire. » Or, aucune pièce de cette nature ne fut présentée publiquement ni ne figura dans le compte rendu officiel. Manchon, le greffier, dit que Lohier demanda trois jours pour examiner les documents et déclara que le procès n'était pas valable, parce que : (i°) Il avait lieu dans un château où les témoins ne pouvaient exprimer librement et entièrement leur opinion ; (20) l'honneur du roi de France se trouvait attaqué, ce prince étant partie dans le procès, sans y paraître et sans y être représenté ; (30) l'acte d'accusation n'avait pas été communiqué à la Pucelle et elle n'avait aucun conseil, alors qu'on la jugeait, elle simple fille, sur les graves matières de la Foi. Lohier dit à Manchon : « Voyez la façon dont ils agissent ! Peut-être la trouverontils en défaut comme lorsqu'elle déclare « être sûre d'avoir touché ses Apparitions. » Si seulement elle disait : « il m'a semblé » , aucun homme ne pourrait la condamner. » Mais Jeanne n'aurait jamais dit cela.
Cauchon fut fort irrité, et Lohier dut quitter le pays en s'enfuyant ; on le menaça de le noyer ; il mourut à Rome.
Nicolas de Houppeville fut aussi emprisonné pour avoir dit que la procédure n'était pas valide, attendu que Cauchon et les autres étaient ennemis de L'accusée, considérée à Poitiers comme orthodoxe