CORISANDRE
Mon cher lecteur sait par expérience
Que ce beau dieu (ju'on nous peint dans l'enfance.
Et dont les jeux ne sont point jeux d'enfans,
A deux carquois tout-à-fait dlffcren?.
L'un a des traits dont la douce piqûre
Se fait sentir sans danger, sans douleur,
Croît par le temps, pénètre au fond du cœur.
Et vous y laisse une vive blessure.
Les autres tfaits sont un feu dévorant ,
Dont le coup part et brûle au même iustant;
Dans les cinq sens il porte le ravage;
Un rouge vif allume le visnge,
D'un nouvel être on se croit animé,
D'un nouveau sang le corps est enflammé ;
Ou n'entend rien , le regard étincelle **.
* Ce chant ne se trouve que dans les premières éditions, et il v ftmrmille de fautes. Il parait ici, pour la première fois, imprimé correctement, d'après le manuscrit de l'auteur. Il a été imprimé dans l'édilion de 1762 et les suivantes.
" Var. Édition de 1756:
Sans réfléchir, le geste et l'acte suit. L'eau sur le feu bouillonnaot à grand bruit. Qui sur les bords du broc qui la recèle, S'élève , court , s'écliappe , tombe et fuit , N'est qu'une ij^nge imparfaite, infidèle, Du feu d'amour quand en nous il agit.
yous connaissez , etc.
L'eau sur le feu bouillonnant à grand bruit, Qui sur ses bords s'élève, échappe, et fuit. N'est qu'une image imparfaite, infidèle.
De ces désirs dont l'excès vous poursuit. Vous connaissez tous ces états , mes frères ; Mais ce tjTan de nos âmes légères , Ce dieu fripon , cet étourdi d'Amour, Pesait alors un bien plus plaisant tour.
Il fit loger, enne Blois et Cutendre, Une beauté dont les aimables traits Auraient passé tous les charmes d'Agnès , Si cette belle avait eu le cœur tendre. Beau don qui vaut tous les autres attraits. C'était la jeune et sotte Corisandre.
L'Amour voulut que tout roi, chevalier, Homme d'église, et jeune bachelier.
Dès qu'il verrait celte belle imbécille. Perdit le sens à se faire lier.
Mais les valets , le peuple , espèce vile , Etaient exempts de la bizarre loi :
11 fallait être ou noble, ou prêtre, ou roi. Pour être fou. Ce n'est pas tout encore : L'art d'Esculape et cent grains d'ellébore Contre ce mal étaient un vain secours ; Et la cervelle empirait tous les jours , Jusqu'au moment où la belle innocente Pour quelque amant serait compatissante ; Et ce moment du ciel était prescrit Pour que la sotte eût enfin de l'esprit.
Plus d'im galant né sur les bords de Loire, Pour avoir vu Corisandre une fois Avait perdu le sens et la mémoire.
L'un se croit cerf, et broute dans les bois : L'autre imagine avoir un cul de verre; Dès qu'un passant le heurte en son chemin , Il va criant qu'on casse son derrière : Bertaud se croit du sexe féminin , Porte ime jupe , et se meurt de tristesse Qu'à la trousser nul amant ne s'empresse.
D'un large bât Mérardon s'est chargé ; Il se croit âne, et ne se trompe guère, Veut qu'on le charge, et ne cesse de braire : Culand* se croit en marmite changé, Marche à trois pieds; une main pose à terre. L'autre fait l'anse. Hélas! chacun de nous Pourrait fort bien se mettre au rang des fous , Sans avoir vu la belle Corisandre.
Quel bon esprit ne se laisse surprendre A ses désirs ? et qui n'a ses travers ? Chacun est fou , tant en prose qu'en vers.
Or Coiisandre avait une grand'mère.
Femme de bien , d'une humeur peu sévère. . Dont en secret l'orgueil se complaisait A voir les fous que sa fille fesait.
Mais de scrupule à la fin obsédée, Elle eut pitié d'un si triste fléau :
Notre beauté, si fatale au cerveau , Fut dans sa chambre étroitement gardée; On fit poster, pour garder le château , ^ Deux chauipions à la mine assurée.
Qui défendaient l'accès de la maison A tout venant qui risquait sa raison.
La belle sotte, ainsi claquemurée.
Filait, cousait, et chantait sans penser. Sans nul regret qui vînt la traverser.
Sans goût, sans soin, et sans la moindre envie De s'appli([uer à guérii- la folie De ses amans ; ce qui n'aurait tenu Qu'à dire oui , si la belle eut voulu.
Le fier Chandos, encor tout en colère D'avoir manqué sa gentille adversaire, Vers ses Anglais retournait en grondant, Semblable au chien dont la vorace dent Saisit en vain le lièvre qui s'échappe ; Il tourne, il crie, il vire, il pleure, il jappe,
Les pi'emiers éditeurs n'avaient pas manque de changer <;ps noms, pour susciter des ennemis à M. de Voltaire.
Lx PUCEI.I-K. a 3
Puis vers son maître approche à petits pas. Portant la queue et l'oreille fort bas. Chandos maudit son animal revêcbe, Qui lui fît faute en ce brave duel.
Son général cependant lui dépêche , Pour le hâter, un jeune colonel, Brave Irlandais, nommé Paul Tirconel, Portant l'air haut, une large poitrine, Jarrets tendus, bras nerveux, double échine. Au sourcil fier; on voit bien à sa mine Qu'il n'a jamais essuyé cet affront Qui de Chandos fesait rougir le front.
Ces deux guerriers, avec leur noble escorte , De Corisandre arrivant à la porte, Veulent entrer, quand des deux portiers l'un Crie : « Arrêtez, gardez-vous d'entreprendre « De pénétrer jusques à Corisandre, « Si vous voulez garder le sens commim. »
Le fier Chandos, qui croit qu'on l'injurie. Pousse en avant, et, frappant en furie, D un coup d'estoc renverse à douze pas Un des huissiers , qui se démet le bras , Et , tout meurtri , roule au loin siu" le sable.
Paul Tirconel , non moins impitoyable.
De l'éperon donne h la fois deux coups. Lâche la bride et serre les genoux.
Son beau coursier, plus prompt que la tempête. Saute, bondit, et passe sur la tête De l'autre huissier, qui lève un œil confus, Reste im moment interdit et perclus, Et, se tournant , reçoit une ruade Qui vous rétend près de son camarade.
Tel en province im brillant officier.
Jeune, galant, aigrefin , petit-maître, Court au spectacle, et rosse le portier. Gagne une loge , et, placé sans payer.
Siffle i>ar air tout ce qu'il voit paraître.
La suite anglaise arrive dans la cour : La vieille dame y descend éplorée.
DU CHANT XIV, 'dtiD
A ce grand bruit Corisandre effarée
Prend un jupon , sort de la chambre , accourt.
Chandos leur fait un compliment fort court,
En digne Anglais, qui de pailer n'a cure.
i\Iais observant l'innocente figure,
Ce teint de lis , ces charmes succulens ,
Ces bras d'ivoire et ces tétons naissans
Que de ses mains arrondit la nature ,
Il s'en promet une heureuse aventure;
Et Corisandre , à l'hébété maintien ,
Jette au hasard un œil qui ne dit rien.
Pour Tirconel, d'une façon gentille
11 salua la grand'mère et la fille.
Et pour sa part fit aussi les yeux doux.
Qu'arrive-t-il ? les voilà tous deux fous.
Chandos atteint de cette maladie,
P2n maquignon , natif de Normandie ,
Pour mi cheval prend la jeune beauté ,
Prétend qu'il soit sellé , bridé , monté ;
Et puis claquant sa croupe rebondie.
D'un demi-tour s'élance sur son dos.
l.a belle plie, et tombe sous Chandos;
Quand Tirconel , par une autre manie ,
Au même instant se croit cabaretier,
Et prend la belle à genoux accroupie *
Pour un tonneau ; prétend le relier
Et le percer, et surtout essayer
De la liqueur que Bacchus a rougie.
Tout chevauchant, alors Chandos lui crie:
« Vous êtes fou ! God dam! L'esprit malin
• A détraqué, je crois, votre cervelle.
« Quoi ! vous prenez pour un tonneau de vin
« Mon cheval blanc à crinière Isabelle ! »
— « C'est mon tonneau, j'en porte le bondon. »
' Var. Édition de 1756 :
Pour un tonneau qu'il convient préparer Pour le percer et pour le soutirer, Par l'orifice, au clair jusqu'à la lie. Tout chevauchant , etc.
< C'est mon cheval. » — « C'est mon tonneau , mon frère.
Également tous deux avaient raison *.
Chacun soutient sa brave opinion.
Un jacobin se met moins en colère
Pour saint Thomas, ou tel autre saint père ,
Et d'Olivet pour son cher Cicéron*
Des démentis en réplique et duplique,
Et certains mots que , grâce à ma pudeur,
Mon stN'le honnête épargne à mon lecteur,
Mots effrayans pour qui d'honneiu- se pique **,
Font que déjà nos illustres Bretons
Ont dégainé leurs fiers estramaçons-
Comme le vent , dans son faible murmure , Frise d'abord la surface des eaux , S'élève, gronde, et, brisant les vaisseaux , Répand l'horreur sur toute la nature ; Ainsi l'on vit nos deux Anglais d'abord Se plaisante!', faire semblant de rire , Puis se fâcher, puis dans leur noir délire Se menacer et se porter la mort.
Tous deux en garde, en la même posture, Le bras tendu , le corps en son profil , La tête haut et le fer de droit fil , En quarte, en tierce, ils tâtent leur peau dure. Mais aussitôt, sans règle ni mesure.
Plus acharnés, plus fiers , plus en courroux , Du fer tranchant ils portent de grands coups.
* Var. Édition de 1756 :
Ils soutenaient leur folle opinion ,
Avec l'ardeur dont un moine en colère
Plaide en faveur du dévot sc^pidaire.
Et d'Olivet, etc.
*' Edition de 1706 :
Mirent en feu nos illustres Bretons, Qui se narguaient de leurs estramacons.
Comme le vent , d'abord faible , murmure , S'élève, gronde , et, brisant les vjusseaux Trop agités pour résister aux eaux.
Répand l'horreur, etc.
DU CHAJNT XIV. 357
Au mont Etna, dans leur forge brûlante, Du noir cocu les borgnes compagnons Fout retentir l'enclume étincelante Sous des marteaux moins redoublés, moins prompts, En préparant au maître du tonnerre Le gros canon dont se moque la terre.
Des deux côtés le sang est répandu , Du bras, du col et du ciàne fendu, Malgré l'acier de leur brillante armure. Sans qu'un seul cri succède à la blessure.
La bonne mère en gémit de douleur, Dit son Pater, demande un confesseur; Et cependant sa fille avec langueur.
Se rengorgeant , rajuste sa coiffure.
Nos deux Anglais , lassés , sanglans , rendus , Gisaient tous deux sur la terre étendus , Quand arriva notre bon roi de France , Et ces héros , brillans porteurs de lance , Et ces beautés qui formaient une cour Digne de Mars et du dieu de l'amour.
La belle sotte au devant d'eux s'avance , Fait gauchement une humble révérence, Nonchalamment leur donne le bonjour, Et les v(jit tous avec indifférence.
Qui l'aurait cru, que la nature mît Tant de poison dans des yeux sans esprit ! Des beaux Français les têtes détraquées Sont par la belle à peine remarquées.
Les dons du ciel versés bénignement Sont des mortels reçus différemment; Tout se façonne à notre caractère; Diverseraent sur nous la grâce opèie; Le même suc, dont la terre nourrit Des fruits divers les semences écloses, Fait des œillets, des chardons et des roses *-.
* VaR. Édition de 1756:
D'Argens soupire alors que Darget rit; Et Maupertuis débite des fadaises,
Chacun se sent des mcpurs de son pays; Tout se varie ; une tête française Tourne autrement qu'une cervelle anglaise. Chez les Anglais , sombres et durs esprits, Toute folie est noire, atrabilaire; Chez les Français elle est vive et légère.
D'abord nos gens , se prenant par la main , Dansent en rond et chantent le refrain. Le gros Bonneau lourdement se démène, Hors de cadence ainsi que hors d'haleine. Bréviaire en main , le père Bonifoux A pas plus lents danse avec tous ces fous * ; Il s'est placé tout auprès du beau page. D'un air dévot lorgnant ce beau visage ' ; A son souris, à son dévot langage, A ses yeux doux , à ses mains , à son ton , On lui croirait un reste de raison.
Le mal nouveau qui fascine la vue De la royale et dansante cohue Leur fait penser que la cour du château Est un jardin avec un bassin deou ; Et, voulant tous s'y baigner, ils dépouillent
Comme Newton ses doctes bjrpotlièses; Et certain roi fait servir ses soldats A ses amours ainsi qu'a ses combats.
Tout se 'vatie , etc.
Ces vers ne sont pas de M. de Voltaire, mais bien des éditeurs qui savaient les querelles qu'il avait eues récemment à Berlin , et qui le fesaient parler comme ils auraient parlé eux-mêmes dans des circonstances
semblables.
' Var. Édition de 1756 :
Mais se plaisant surtout avec le page : A son souris, à son dévot langage, A ses yeux doux, à son geste, à son ton, On croit au père un reste de raison.
Le mal nouveau , etc.
> * Var. Manuscrit :
D'un air bénin lorgnant ce beau visage.
DU CHANT XIV. ^Sq
Leurs corselets , et , nus sur le gazon ,
Nageant à vide et levant le menton,
Dans l'onde claire ils pensent qu'ils se inouilient.
Et remarquez que le moine engageant
Près de Monrose allait toujours nageant '.
A cet amas de têtes sans cervelle, A ces objets, à tant de nudités.
On vit d'abord nos pudiques beautés, I.a Dorothée, Agnès et la Pucelle, Qui détournaient leur discrète prunelle.
Puis regardaient, et puis levaient les yeux Avec le cœur et les mains vers les cieux.
« Quoi! s'écria l'inébranlable Jeanne, « J'aurai pour moi saint Denis et mon âne; o J'aurai battu plus d'un Anglais profane, o Vengé mon prince, et sauvé des couvens; « J'aurai marché vers les murs d'Orléans , « Le tout en vain ! Le destin nous condamne « A voir périr nos travaux impuissans, « Et nos héros à perdre le bon sens ! »
La douce Agnès, la tendre Dorothée, De nos nageurs se tenaient à portée, Pleuraient tantôt, et riaient quelquefois. De voir si fous des héros et des rois.
Mais que résoudre? où fuir? quel parti prendre? On regrettait le château de Cutendre.
Une servante en secret leur apprit Comme on trouvait au logis de la belle L'art de guérir ceux qui perdaient l'esprit. « La Providence a décrété, dit-elle, « Que le bon sens ne peut «ître hébergé « Chez les cerveaux dont il a délogé, « Que quand enlln la belle Corisandre « Aux lacs d'amour se laissera surprendre. »
Ce bon avis ne fut pas sans profit ;
' * Vab. Manuscrit :
Et ri'inarquez que le moine D.igCiDt Allait toujours près du p.ige engageant.
3Go VARIANTES
Le muletier par bonheur l'entendit:
Car TOUS saurez que ce valet terrible , Pour Jeanne d'Arc étant toujours sensible, Jaloux de l'âne, avait d'un pied discret Suivi de loin l'amazone en secret.
Il se sentit la noble confiance De secourir et sou prince et la France. La belle était justement dans un coin * Propre au mystère : il l'aperçut de loin. Du moine noir il s'avisa de prendre L'accoutrement : la belle à cet aspect Sentit son cœur saisi d'tm saint respect. Elle obéit sans oser se défendre , Innocemment et sans réflexion , Comme fesant une bonne action.
Le muletier fît tant par ses menées
* Vas. Édition de 1736 :
Propre au mystère : il la guette de loin, Puis court vers elle, armé, plein de courage. On le crut fou ; mais cétait le seul sage.
O muletier ! de quels rares trésors La juste main de la riche nature T'avait payé la trop commune injure De la fortune! En un seul liaut-le-corps Il met à bas la belle créature; Il la subjugue, et d'un rein vigoureux Fesant jouer le bélier monstrueux.
Il force, il rompt les quatre barricades; Puis redoublant ses vives estocades.
Il loge enfin dans toute sa longueur, Jusques au fond, son braqucmart vainqueur. Du brusque assaut la jeune Corisandre N'avait pas en le temps de se défendre: Les poings fermés, tout le corps en arrêt, Serrant les dents, retirant le jarret.
Sans dire mot, sans rien voir, rien entendre. Elle attendait, en invoquant les saints. Que l'ennemi se fût cassé les reins.
Pour elle enfin le moment vint d'apprendre Et de savoir. A peine elle sentit La volupté , etc.
DU CTIANT XV. 36 1
Qu'il accomplit ses haiiles destinées.
Il la subjugue. A peine elle sentit La volupté, dont la triste ignorance De sa jeune ame abrutissait l'essence, De tous côtés le charme se rompit.
Chaque cervelle aussitôt fut remise En son état, non sans quelque méprise ; Car le roi Charle obtint le gros bon sens Du vieux Bonneau , lequel eut en partage Celui du moine; et chacun des galans Troqua de même. On eut peu d'avantage Dans ces marchés : la raison des humains, Ce don de Dieu , n'est que fort peu de chose ; Il ne l'a pas versée à pleines mains , Et tout mortel est content de sa dose. Ce changement n'en produisit aucun Chez les amans : chacun pour sa maîtresse Garda son goût, conserva sa tendresse; Car en amour que fait le sens commun?
Pour Corisandre, elle obtint la science Du bien , du mal , une honnête assurance. De l'art, du goût, enfin mille agrémens Qu'elle ignorait dans sa triste innocence. Un muletier lui fît tous ces présens.
Ainsi d'Adam la compagne imbécille.
Dans son jardin vivant sans volupté, Dès que du diable elle eut im peu tàté , Devint charmante, éclairée, et subtile.
Telle que sont les femmes de nos jours , Sans appeler le diable à leur secours.
CHANT QUINZIEME
V. i/{. * Furent écrits autrefois par un sage. V. 29. * Exempts de fiel, libres de frénésie. V. 53. * Que négligeait le fier duc de Eedfoi-L