‹ La pupille roman anglaisChapitre 25 sur 48 · PUPILLE · texte numérisé non relu

PUPILLE

avec beaucoup de plaisir, répondit alors d’une voix aU tristëe :

< Je regrette vivement que monsieur votre frère soit si souffrant, d’autant que je venais lui demander, ainsi qu’à vous , des renseignements sur le bal de Pâques, à Hereford.

— Vous ! Ab ! Richard deviendra fou de joie ! Il est si beau danseur 1 A Paris même il était remarqué dans les bals les plus élégants ! II est si comme il faut , si recherché dans ses manières et dans sa tenue ! Du reste, les jeunes gens issus de très-grande famille sont naturellement distingués, du moins Richard est ainsi , et cela est dans le sang.

— Mais ne pensez-vous pas qu’il soit trop souffrant pour aller à ce bal ? reprit impitoyablement Sophie.

— Oh! grand Dieu, non! l’idée seule de vous y rencontrer le fera mourir de joie. Richard est si passionné ! C’est un homme charmant, bon ffls, bon frère ; assurément il sera....

— Je voulais vous demander des renseignements sur les moyens de me procurer une invitation, reprit vivement Sophie. Chez qui dois-je aller faire une démarche pour l’obtenir? Je voudrais aussi, ajouta-t-elle avec un peu d’embarras , que l’on sût d’avance que j’irai à ce bal; il me serait très -désagréable d’y arriver brusquement, sans être déjà connue ou du moins annoncée.

— Vous avez mille fois raison, et, si vous voulez suivre mon avis, miss Martin Thorpe, chargez Richard de cette commission. 11 connaît tout le monde aux environs, et , en allant faire ses visites à cheval, il lui sera facile de glisser dans la conversation que miss Martin Thorpe fera, ce soir-là, son entrée dans le monde ; vous pouvez être sûre que toute la société élégante du pays sera désireuse de vous y voir, chère amie, et de vous y

admirer, répondit Marguerite avec une véritaUe tendresse.

— Gela me conriendrait assez, reprit Sophie, et je serais fort obligée à votre frère s’il voulait prendre cette peine pour moi.

— Obligée ! de la peine ! S’il pouvait vous entendre, le pauvre garçon , quelle joie serait la sienne ! Hier encore, ce cher enthousiaste me répétait pour la centième ibis qu’il n’avait jamais vu un aussi joli pied que.... Mais je n’ai pas besoin de vous répéter ses pensées intimes, et je vous laisse à deviner de quel pied il parlait en ces termes chaleureux. »

Pendant cette conversation banale, en apparence du moins, M. Brandenberry échangeait sa vieille jaquette usée et sale contre un habit propre; le fichu de coton fané qui lui serrait' le cou contre une belle cravate de satin noir, dont il avait soin de dissimuler les éraillures dans des plis ingénieux ; ses gros souliers contre des bottines vernies ; et donnait enfin à ses cheveux un tour gracieux et séduisant. En ce moment il fit son entrée , et se prosternant devant Sophie, dont il avait saisi la main, il allait commencer sa litanie de compliments exagérés, quand sa sœur s’écria :

c Richard, vous rappelez-vous une conversation de date toute récente, sur certain petit pied ? ■

Quoique le jeune homme ne comprit pas ce dont sa sœur voulait parler, il avait trop de confiance en son art de l’intrigue pour ne pas répondre avec un sentiment bien joué.

De grâce, Marguerite, tenez-vous tranquille; pas un mot de plus sur ce sujet.

— Tranquille! Ah! Richard, nous verrons si vous apprendrez avec calme que miss Martin Thorpe a formé le projet d’assister au bal de Pâques.

— Serait-il vrai? AhI charmante Sophie, ne laissez

LA PUPILLl!..

pas celte cruelle me tuer à petit feu : car, de tous les bonheurs imaginables, celui-là est en vérité le plus cher à mon cœur et le plus ardemment souhaité. De grâce, Marguerite a-t-elle dit vrai ?

— Oui, répondit Sophie. Depuis quelque temps parais le désir d’aller à ce bal, et j’étais venue ce matin pour vous demander plusieurs indications nécessaires.

— Est-il possible? Venir jusqu’ici! Grand Dieu! Oh! miss Martin Thorpe ! »

Et M. Brandenberry frappait ses mains l’une contre l’autre et ne savait plus que dire.

Mais Sophie, interrompant cet accès de folle joie, le pria, comme elle en était convenue avec miss Brandenberry, de lui faire obtenir des billets et de dire à ses amis et connaissances que la nouvelle propriétaire deXhorpe- Combe, miss Martin Thorpe, comptait assister à ce bal. M. Brandenberry reprit alors de sa voix la plus timide et la plus douce :

« Oserais-je espérer le don de votre main ? »

En ce moment, il fut obligé de s’appuyer contre la muraille; ses jambes fléchissantes avaient peine à le soutenir, et sa voix affaiblie ne pouvait plus se faire entendre. Cependant il parvint à ajouter, non sans de grands efforts : « Pour le premier quadrille.»

Sophie, qui avait parfaitement compris la comédie de son adorateur, lui répondit gracieusement :

« Avec le plus grand plaisir, monsieur Brandenberry. «

Puis, se levant, elle prit congé de ses nouveaux amis et consentit à accepter le bras de son admirateur jusqu’à la porte du parc. Mais, en sortant de la maison, M. Brandenberry mit adroitement la conversation sur la curiosité qu’éveillerait la première sortie de la jeune miss Martin Thorpe et sur l’effet qu’elle produirait au bal; si bien que la conversation durait encore quand ils arrivèrent en vue du château.

tA PUPILLE.

«Ciel! s’écria tout à coup M. Brandenberry, ai-je Dieu pu venir jusqu’ici? Que faire, mon Dieu! Moi qui devais être prêt de bonne heure pour aller dîner dvecma sœur chez nos plus riches voisins! Que faire? n y a si loin d’ici chez nous par la grande route! Oh ! miss Martin Thorpe, que vous seriez bonne de me prêter votre clef; je rentrerais en traversant votre parc.

— Mon page va vous reconduire, monsieur, » répondit Sophie avec grâce: car elle pensa qu’il valait mieux ne pas se dessaisir de son passe-partout aussi légèrement-

Mais tout à coup une pensée traversa son esprit : elle mourait de faim, et, en se rappelant que Jem devrait faire le tour du bois avant de mettre le couvert, elle craignit de retarder l’heure du dîner. Serretournani alors vers M. Brandenberry qui s'éloignât suivi du page, elle s’écria en le rappelant : \

«Je crois, mon cher monsieur Brandenberry, que vous feriez mieux, en effet, de prendre la clef pour vous en aller. Vous voudrez bien me la renvoyer ce soir. »

Le jeune homme de quarante ans lui envoyS'un sourire de reconnaissance, car elle venait de combler un de ses vœux les plus chers, et congédiant le page, il partit comme un trait à travers ces bois épais qu’il enviait tant à la jeune héritière. En les traversant, il les admirait encore et se disait que, malgré la laideur et la méchanceté de leur propriétaire, il était prêt à échanger par un contrat sa liberté, son respect et son obéissance, contre le bien-être dont elle jouissait.

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