‹ La pupille roman anglaisChapitre 33 sur 48 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

En quittant Thorpe-Gombe , M. Jenkins mit son cheval au pas, afin d’avoir le temps de fumer sa pipe avant d’arriver au pavillon du bois. Lorsqu’il eut atteint le joli belvédère, il attacha son cheval à un arbre et entra dans le salon de plaisance.

De nouveaux ordres de sir Charles l’avaient fait meubler avec un certain luxe confortable , et la pièce , charmante par elle-même, était d’une dimension remarquable. Un tapis ancien, mais d’un riche dessin, garnissait la chambre, et un bon feu pétillait dans l’antique cheminée.

Mistress Heathcote, sur un sofa près du feu, enseignait à lire à son plus jeune fils ; autour d’une grande table chargée d’ustensiles de pèche, le major et Frédéric se préparaient des lignes, et dans un petit coin Florence écrivait pour sir Charles le récit qu’il lui avait demandé. A l’entrée de M. Jenkins, personne ne le reconnut, excepté le major, qui s’avançait pour lui parler, quand le visiteur s’écria en examinant le salon ;

« Gomme vous semblez être bien ici ! J’espère que vous ne me trouverez pas trop impertinent de venir ainsi vous déranger. Je viens d’expliquer à celle dont vous voulez bien vous charger d’être le tuteur pourquoi je désire tant faire connaissance avec vous tous. Ces lieux sont de vieux amis à moi , mistress Heathcote ; j’étais autrefois très-lié avec les Temple, les Broughtûii et les Thorpe. 11 y a bien longtemps de cela; et cependant, vous devez comprendre.... à peu près.... le sentiment qui me fait désirer de me lier aussi avec vous tous. >

Quoique ceci fût dit très-vite, il y avait dans l’accent de M. Timothée Jenkins une tristesse profonde qui lui gagna le cœur des bons Heathcote.

c Personne ne peut mieux vous comprendre qu’un ancien soldat, répondit le major ; je n’oublierai jamais ce que j’ai éprouvé en revoyant notre village, qu’habitait mon pauvre père, après avoir passé cinq ans en garnison k Gibraltar. Il me semblait retrouver des amis dans chaque arbre, dans chaque plante. Les tables et les chaises même m’étalent devenues chères.

— Oui; mais vous, major Heathcote, vous y avez retrouvé votre digne père vivant, et cela fait une grande.... Sont-ce là vos fils? Il est même inutile de le demander. Ils ont les traits de leur douce mère et de leur bon père. Je n’ose pas venir vous prendre la main,

ma chère, continua M. Jenkins en s’approchant de Florence, vous semblez très-occupée, et vous m’en voudriez si je vous dérangeais.

— Non vraiment, monsieur, j’ai assez écrit pour aujourd’hui, » répondit la jeune fille en renfermant sa lettre et en tendant sa petite main blanche et rose à l’étranger.

A partir de ce moment , le visiteur parla de différentes choses avec grâce et intérêt; mais apercevant tout à coup dans un coin de la chambre un plateau contenant le reste d’un pain , les débris d'un fromage et deux pots vides , mais ayant contenu , l’un de la bière et l’autre de l’eau, il s’écria délibérément :

« Qui diable a mangé cela ?

— Mais nous tous , répondit le major avec étonnement.

— Un repas assez simple, il me semble, reprit l’étranger en lorgnant le plateau. Gela vous a-t-il été ' envoyé de la part de l’héritière ? »

Mistress Heathcote sourit, Florence rougit, et le major trouva le visiteur tant soit peu indiscret. Cependant il répondit d’un ton plus sérieux :

« Oui, monsieur, cela vient de Thorpe-Combe. »

Là-dessus la conversation tomba, et M. Jenkins se retira en envoyant un regard affectueux à toute la famille.

« Quel homme étrange! dit Florence; et cependant il m’intéresse ; peut-être est-ce parce qu’il paraît triste et malade l

— Je ne le crois pas malade, répondit le père; il semble plus malheureux que souffrant, mais il est certainement l’homme du monde le plus sans façon. Maintenant , Frédéric, prends le panier et partons. Ce matin nous n’avons pas eu de chance à la pêche, parce que nous n’avons pas trouvé d’ombre: mais il fau^ nous

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rattraper, sans quoi nous ne recevrons pas de compliments de mistress Barnes. »

M. Jenkins ayant laissé passer une semaine sans revenir à Thorpe-Combe, miss Martin Thorpe dut en conclure qu’il était complètement fou. Aucune autre excuse ne pouvait expliquer sa conduite. Faire ainsi à sa première visite un cadeau d’une pareille importance et ne plus reparaître au château semblait vraiment l’action d’un cerveau dérangé. Mais l’héritière qui , en admirant plus tard son collier, avait un peu réfléchi à la manière dont il lui était arrivé , préféra garder le silence sur ce don d’une valeur trop considérable potii être accepté ainsi â la légère , si bien que toüt le monde ignora l’addition que M. Jenkins avait faite aux joyaux déjà très-nombreux de miss Martin Thorpe.

Un jour, à six heures, pendant que Sophie présidait au repas économique qu’elle faisait servir chaque jour à sa famille, la porte s’ouvrit tout à coup, et M. Jenhiils parut sur les pas du domestique qui l’annonçait. L’héritière se leva précipitamment et voulut entraîner son hôte au salon; mais il s’y refusa, et s’asseyant auprès de Florence, il dit à celle qui s’entêtait à l’éloigner de la table :

c Je suis venu sans façons vous demander à dîner, chère miss Martin Thorpe, et , comme je sais que vous avez un excêllent ordinaire, je n’ai pas jugé qu’il fût nécessaire de vous prévenir de ma visite; Mais que voisje? qu’est-ce que cela? du bouilli! des choux et des carottes ! Vous qui êtes si difficile , comment pouvezvous manger cela? Quant à moi , je n’en prendrai pas, et j’attendrai les douceurs qui ne peuvent manquer d’arriver. »

Sophie appela son page et lui ordonna d’aller dire en toute hâte à mistress Barnes qu’elle envoyât ce qu'elle avait de meilleuri quand cela devrait être les

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