‹ La pupille roman anglaisChapitre 38 sur 48 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Quoique Sophie n'eût pas donné la clef de ses bois auxBrandenberry, elle la leur prêtait quelquefois; aussi Richard put-il s’en servir le fameux jour où il vint chez l’héritière chercher une réponse définitive, pendant que sa soeur l’attendait impatiemment à mi-route.

Je ne saurais dire qui était le plus troublé, du frère ou de la sœur, quand ils se séparèrent dans le parc; quoique ce pût bien être Marguerite, nous allons la laisser se livrer à ses conjectures en arpentantles allées sablées de Thorpe-Gombe, et nous suivrons Richard chez sa belle maîtresse. Il monta rapidement jusque chez elle, et sentit son courage l’abandonner quand il la vit assise dans son fauteuil avec une figure des plus désagréables. L’héritière avait réellement bien des raisons d’être de mauvaise humeur : d’abord Arthur Giles s’était moqué d’elle et de ses ordres ; M. Jenkins avait passé tout près

d’elle, et soit volontaireibent, soit par hasard, ne lui avait pas fait l’honneur de l’apercevoir ; puis les Heathcote, malgré ses impertinences réitérées, étaient ^ gais, polis et aimables; enfin mistress Barnes avait oublié de faire venir des pains d’épices et autres sucreries pour ses repas particuliers.

Cependant en ce moment, quelques flatteries ne pouvant que lui être agréables, elle accueillit le nouveau venu par un sourire engageant et en lui tendant deux doigts à baiser.

« Ma très-chère miss Martin Thorpe, comment vous portez-vous? murmura Richard d’une voix plus tendre encore que de coutume.

— Trèsrbien, je vous remercie, répondit Sophie en rajustant un coussin sur son dos et un tabouret sous ses pieds avec l’aide de Richard.

— Il me semble que vous n’êtes pas tout à fait à votre aise; quoique plus charmante que jamais, je ne vous trouve pas bien portante. Vous êtes vraiment trèspâle, belle Sophie.

— Je souffre bien assez pour manquejr de couleurs, répondit Sophie en fronçant le sourcil et en reprenant sa physionomie sèche et querelleuse.

— Grand Dieu ! n’y a-t-ü aucun moyen de vous soulager? Avec des cœurs aussi dévoués que le mien et celui de ma sœur, il y a toujours de la ressource, murmura M. Brandenberry en la regardant le plus tendrement possible et paraissant dorpiné par l’émotion.

— S’il y a un moyen , je n’ai certes pas eu l’esprit de le trouver. Tout ce que je ferai n’aboutira à rien. Ces maudits Heathcote sont mon tourment de chaque jour, et il me faudra peut-être attendre des mois ayant de pouvoir m’en débarrasser.

— N’attendez rien, adorable Sophie, s’écria Richard en tombant à ses pieds, n’attendez rien pour vpus sous-

traire à toutes ces autorités qui vous pèsent ; mais confiez-vous à celui qui vous idolâtre. Sophie ! ne détournez pas de moi ces yeux qui font réver au ciel ! Je tombe dans les ténèbres, quand vous ne me regardez pas ! Laissez-moi vous protéger , oh ! charmante créature adorée ! Ma vie se passera dans l’adoration de vos charmes. Je vous débarrasserai pour toujours de tout ce qui vous tourmente et vous chagrine. Sophie! Adorable Sophie ! Soyez à moi ! Soyez ma femme 1 ma douce fiancée, la maîtresse bénie de mon âme et de mon cœur. »

Cette éloquente tirade, accompagnée de brûlantes caresses, avait d’abord intéressé Sophie; mais, quand elle en eut assez , elle se recula vivement, et son amoureux voisin tomba le nez à terre devant elle. Cette sotte plaisanterie fit entrer , pour un moment, des idées de destruction et de vengeance dans l’esprit de M. Brandenberry ; mais il se releva gracieusement, et, prenant un air sentimental, il s'écria :

c Me voici , Sophie ! séduisante Sophie ! j’attends votre arrêt !

— Monsieur Brandenberry , je vous sujs fort reconnaissante de votre bonne opinion de moi ; mais, pour le moment, je n’ai nullement l’intention de changer de position. Je vous le répète, votre demande m’honore infiniment; mais, quant à présent, je ne veux pas me marier. »

Richard, comprenant que ce n’était pas là précisément un refus, voulut continuer ses tendres protestations et ses caresses passionnées ; mais la petite Sophie l’éloigna de nouveau en lui disant :

« De grâce , monsieur Brandenberry, en voilà assez sur ce sujet. J’ai beaucoup d’affection et de considération pour vous et votre sœur , et je serais désolée de vous voir moins intimement et plus rarement que par le

passé. Cessez donc cette conversation. Je n’entends pas me marier.... je vous le répète, quant à présent du moins.

— Je vous obéis , trop ravissante Sophie , reprit M. Brandenberry, que cette scène de passion jouée avait considérablement f^atigué; mais je vous jure que je vous aimerai toujours de même, jusqu’à ce que vous me le défendiez.

— Adieu, monsieur Brandenberry ; j’espère vous revoir souvent, dit Sophie d’une voix caressante. Rnppclez-moi au souvenir de votre chère sœur, et ij..iv,-hii mille choses aimables de ma part. »

Richard imprima un baiser passionné sur la main de l’héritière et partit en lui envoyant des regards tendres et profonds. Quand il rejoignit sa sœur, elle lui cria de loin en accourant vers lui :

« Eh bien ?

— Eh bien, que le diable l’emporte, dit Richard avec dépit. Il faudra recommencer mille fois cette scène avant de posséder Thorpe-Gombe. Sur mon âme! si jamais ces terres sont à moi, puissé-je l’y enterrer bien profondément !

— Dieu merci, elle ne vous a pas refusé?

— Pas absolument. Je suis convaincu qu’elle est décidée à m’épouser, mais pas tout de suite, et ce sont ces préliminaires qui sont terribles. S’il me fallait renouveler pendant un mois la visite de ce matin, je deviendrais mince comme une feuille de papier.

— Un mois, Richard ! Mais deux, dix, vingt mois ne seraient pas trop pour acheter un tel bien-être. Réellement,-vou3 devez plaisanter?

— Point du tout. Moi qui la déteste tant, jugez du plaisir que ces scènes d’amour passionné peuvent me donner. Enfin, c’est à vous, Marguerite, à lui persuader qu’elle ne peut pas vivre sans vous. Et alors....

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— Comptez sur moi , Richard. Mais je vous accorde qu’elle est bien odieuse, et que cette comédie est encore jilus pénible avec elle qu’avec toute autre.

— Vous ne dc^ez pas parler ainsi, Marguerite ; cela me décourage n^re plus, « reprit Richard en riant.

Et les jeunes Rrandenberry se mirent en route bras dessus dessous en causant de leur importante affaire.

M. Jenkins resta encore plusieurs jours sans revenir à Thorpe-Combe, et miss Martin Thorpe commençait à craindre qu’il se fût pris d’affection pour une autre personne à laquelle il pourrait donner ses magnifiques joyaux. Mais quelles auraient été sa fureur et son anxiété, si elle avait su que chaque jour l’étrange visiteur passait plusieurs heures dans le pavillon de plaisance avec ces maudits Heathcote! Si elle avait été plus gracieuse avec eux et qu’elle eût daigné leur parler, elle aurait probablement appris dans le courant de la conversation ces visites habituelles qui charmaient autant les Heathcote que M. Jenkins. Enfin, cet intéressant personnage parut un jour dans le boudoir. Sophie s’informa avec sollicitude de la raison qui l’avait tenu si longtemps éloigné de chez elle et l’avait empêché de venir visiter ^la maison, qu’elle avait fait préparer pour le recevoir.

M. Jenkins assura qu’il avait été souffrant, qu'il l’était même encore, et qu’il se voyait obligé de remettre son inspection à un autre jour. Le lendemain il revint encore, et ses manières furent, si cela est possible, plus étranges, que les jours précédents. Il parla d’abord de choses fort indifférentes, puis s’écria tout à coup :

■ De grâce, ma chère, quand pensez-vous que votre tuteur , sir Charles Temple , sera de retour en Angl terre? Il y a déjà fort longtemps qu’il estparti.:^

— Ah ! monsieur, vous abordez là un sujet qui me cause bien des tourments , répondit Sophie avec une teinte mélancolie, et, si je n’avais pas eu le chagrin de

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