‹ La quadrature de l'amourChapitre 10 sur 178 · ENSEMENCEMENT DU SOUVENIR · texte numérisé non relu

ENSEMENCEMENT DU SOUVENIR

Grappes de mai, serrées dans les mains enfantines !

Gazouillement des bois parmi les frais matins !

Comme nous étions beaux à qumze ans ! Quels chemins

Que ces petits sentiers ourlés de capucines

Et ces bosquets ennuagés de lilas blancs !

Aimez-vous, les petits ! Et vite et fièrement !

Un été, une année, c'est que c'est une perte !

Une branche qui manque à la nature verte...

C'est qu'il en faut, des passés pleins, des passés riches !

Ne laissez pas s'enfuir un jour du temps d'aimer.

Pas trop de jeux, pas trop d'exercice effréné,

De bêtes qu'on taquine ou d'oiseaux qu'on déniche.

Laissez-vous embraser par l'aurore précoce

Qui monte en vous. N'écoutez pas la voix des vieux :

« Bêtifiez, proclament-ils. Soyez des gosses

Le plus longtemps possible. » Eh bien non, faites mieux.

Enfants ! Il y a plus à sentir dans l'été.

Dans les impulsions d'un cœur précipité !

Tout sera défendu à l'arbre de science

Quand vous aurez atteint, plus tard, l'âge où l'on pense.

Vite aimez-vous, avant qu'il soit honteux d'aimer.

Dépêchez ! Aimez-vous comme nous nous aimâmes,

Pour vous en souvenir comme je m'en souviens.

En ce moment, tenez, où j'ai du bleu plein l'âme.

Ce moment inspiré par des azurs lointains,

Oîi, près du vieux bassin que la branche avoisine,

J'entends des remuements d'ailes dans l'aubépine.

0 toi î qui quelque part vieillis maussadement,

Te souviens-tu de nous? Fais-tu réapparaître

Tout ton passé comme un visage à la fenêtre?

Caresses-tu l'enfance obscure à tout moment,

Comme moi qui l'abrite encore au fond de l'être?

La senteur des étés rouges dans les feuillées

Fait remonter en moi un long amoroso.

Je baise tes poignets odorants de foin chaud.

Je lutine ton front de pivoines mouillées.

0 tout toi ! Les langueurs du corps qui mollissait

Sous mes deux bras développés en bracelet !

Et nos silences ! le silence âpre et gourmand,

Volontaire et timide, à la fois, des enfants !

Je voudrais nous revoir dans les chemins touffus.

Dis, as-tu renié ta jeunesse? Moi pas.

Et souvent je refais le trajet, pas à pas.

Du jardin où tes pieds joyeux ne courent plus !

Aimez-vous, aimez-vous, enfants ! plus par devoir

Que par nécessité, pour que l'heure soit rose,

Rose à mourir, quand tout pour vous se fera noir.

Aimez-vous ! Que plus tard, au fond de vos mémoires.

Malgré l'horreur de vivre, il y ait de ces choses

Ineffables dont la tendresse vous soutient.

De ces jardins incandescents, de ces jardins

Gonflés de joie, chargés d'azur, vous savez bien?

Et qu'il y ait aussi, grands à n'en plus finir.

De ces prés que l'enfance adore, où vous pourrez

Trouver, dans la confusion du souvenir,

Des foins, de la rosée, des cris et des baisers, Des mains pressées à travers branches, des corbeilles. Des lèvres altérées, des chaleurs, des yeux clos. Un petit peu de lune et beaucoup de soleil. Des chapeaux envolés, des cheveux dans le dos. Du bonheur, du vent frais, des têtes accouplées. Et des plumes d'oiseaux sur le bord des allées !

Page 1